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Full text of "Le comte Kosita"

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Le  comte  Kostia 

T^ar   Victor    Cherbuliez 

{de  V Académie  française) 

Introduction  par 
Maurice   WUmotte 

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S^lson^  Éditeurs 

6l,   rue  des  Saints-Pères 

Londres,  Edimbourg  et  New-York 

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COLLECTION    S^ELSON 


*Publîêe  sous  la  direction  de 
CHARLES    SARQLEA, 

Docteur  es  lettres  :   Directeur  de  la  Section 
française  à  V  Université,  d' Edimbourg 


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MAR231 


INTRODUCTION 


Victor  Cherbuliez  a  beaucoup  écrit.  Sous  le 
pseudonyme  de  Valbert  il  a  donné  à  la  Revue  des 
deux  Mondés  des  chroniques  fort  goûtées,  qui  con- 
stituaient d'élégantes  dissertations  sur  les  sujets  les 
plus  variés.  11  a  publié,  dans  ce  même  recueil,  la 
plupart  des  romans  qui,  en  le  faisant  mieux  connaître, 
imposèrent  son  nom  à  la  notoriété  universelle. 

Est-ce  parce  que  genevois  de  naissance,  il  sut 
conserver  de  son  pays  d'origine  des  parcelles  d'in- 
dépendance morale  et  d'invention  littéraire  propre  ? 
Est-ce,  au  contraire,  parce  qu'il  posséda  très  tôt  de 
la  tradition  française  dans  sa  manière  d'écrire  une 
notion  plus  respectueuse  que  ses  contemporains  ? 
Est-ce,  enfin,  parce  qu'on  le  vit  décidé,  alors  que 
le  réalisme  popularisait  tyranniquement  des  modes 
nouveaux  d'observation  de  la  vie,  à  ne  chercher  ses 
inspirations  qu'en  lui-même?  Je  ne  saurais  le  dire. 
Mais  ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'il  usa  d'une  logique 
tenace  pour  rester  original  au  milieu  des  entraîne- 
ments que  déterminent  l'exemple  et  la  vogue  d'autrui. 


INTRODUCTION 


En  le  lisant  on  ne  peut  se  douter  qu'il  est  de  là  même 
génération  que  les  Concourt  et  Gustave  Flaubert, 
et  si,  par  sa  manie  raisonnante,  il  fait  quelquefois 
ressouvenir  de  sa  grande  aînée,  George  Sand,  il  n'a 
ni  la  vive  sensibilité,  ni  la  ferveur  prosélytique,  ni 
le  désordonné  de  l'auteur  de  Mauprat.  Il  a  beau 
être  de  Genève,  comme  Rousseau  ;  pour  forcer 
l'émotion  il  prétend  ne  recourir  qu'à  un  jeu  cérébral, 
et  il  lui  semble  indifférent  de  convaincre,  comme  il 
lui  répugne  de  prêcher.  L'horreur  des  moyens 
vulgaires  lui  conseille  toujours,  dans  l'étude  des 
problèmes  sentimentaux,  la  solution  la  plus  élégante 
et  non  la  plus  naturelle. 

N'est-ce  pas,  à  y  bien  réfléchir,  par  quoi  il  est 
d'excellente  tradition  française  ?  Le  roman  n'a  été, 
durant  six  siècles,  qu'un  conflit  de  passions  et  de 
caractères  in  abstracto. 

L'essentiel,  c'était  qu'on  nous  montrât  l'homme, 
non  tel  ou  tel  homme.  On  pouvait  s'y  efforcer  en 
traçant  des  "  caractères  "  ou  des  "  portraits."  Ceux- 
ci  se  suffisaient  fort  bien  à  eux-mêmes,  pour  le  plus 
vif  contentement  d'une  élite.  Ou  bien  il  convenait 
qu'on  les  mît  aux  prises,  de  façon  à  tirer  de  leur 
effort  contrastant  un  spectacle  et  aussi  une  leçon 
pour  le  plus  grand  nombre,  et  c'était  la  tâche  d'un 
Racine,  d'un  Molière  ou  d'une  Madame  de  Lafayette. 
Cela  occupait  les  loisirs  d'une  grande  dame  ou 
emplissait  la  vie  d'un  poète. 

Victor  Cherbuliez  se  rattache  évidemment  à  la 
tradition  pré-romantique,  ce  qui  ne  veut  pas  dire 
qu'il  n'ait  point  des  obligations  aux  écrivains  de 
1830,  car  il  est  trop  certain  que  sa  philosophie  de 
l'amour  est  à  peu  près  celle  d'un  Hugo  ou  d'un 
Musset,  qu'elle  est  taillée  dans  la  fantaisie  comme 
un  pourpoint  en  plein  drap.  Il  y  a  toutefois,  dans 
les  analyses  de  sentiment  où  il  se  complaît,  plus 


INTRODUCTION 


de  cérébralité  que  d'exaltation,  et  les  folies,  qu'il 
n'épargne  pas  à  un  amant,  sont  plutôt  des  coups 
de  tête  que  des  égarements  sensuels. 

Il  opère  comme  certains  stratèges,  par  des 
marches  audacieuses  et  des  coups  de  surprise,  avec 
l'apparent  dédain  des  règles.  Le  mal,  c'est  qu'on 
s'aperçoit  qu'il  joue,  non  à  la  guerre,  mais  à  la  petite 
guerre.  Les  femmes  dont  on  s'éprend  sont  jolies, 
mais  ce  sont  de  jolies  poupées.  L'auteur  a  beau 
leur  concéder  des  dons  supérieurs,  qui  font  qu'on 
leur  pardonne  l'étrangeté  de  leurs  caprices.  Lui- 
même  nous  a  avertis,  une  fois  pour  toutes,  que  ce  sont 
des  marionnettes  —  celles  dont  parle  quelque  part 
M.  Gilbert  Saville — et  qu'il  s'est  joué  la  comédie 
derrière  la  peau  du  front  avant  de  nous  inviter  à 
son  spectacle  :  "  J'aime,  écrit-il  dans  Le  roman  (Tune 
honnête  femme,  j'aime  ces  marionnettes  dociles,  qui 
repètent  sans  se  tromper  tous  les  rôles  qu'il  nous 
plaît  de  leur  souffler." 

De  même  ses  héros  masculins  ne  changent  guère. 
Les  plus  sympathiques  sont  des  hommes  cultivés, 
dont  la  vie  est  attachée  à  une  besogne  érudite  ou  à 
une  curiosité  plus  profane.  Ils  ont  du  courage, 
l'humeur  indépendante,  une  parfaite  quiétude  d'âme 
(l'auteur  leur  a  dit  à  l'oreille  ce  qui'il  adviendrait 
d'eux),  beaucoup  de  fierté  native,  beaucoup  de 
noblesse  de  caractère,  enfin  un  haut  sentiment  du 
devoir.  Il  leur  arrive  d'être  partagés  entre  des 
intérêts  contradictoires,  oii  il  n'entre  d'ailleurs  nul 
égoïsme  ;  ils  ont  par  surcroît  la  générosité  un  peu 
sourcilleuse  des  belles  âmes  et  ils  ne  reculent  devant 
aucun  sacrifice  pour  accomplir  leur  mission,  qui  est 
de  sauver  d'elle-même  ou  des  autres  une  charmante 
jeune  fille  (Stéphane,  miss  Rovel,  Antoinette  Moriaz) 
et  de  l'épouser  coûte  que  coûte. 

N'allez   pas  conclure  de  là  que  les  personnages, 


INTRODUCTION 


inventés  plutôt  qu'observés  (quoiqu'il  y  ait  beaucoup 
d'observation  dans  leur  invention)  de  Victor  Cher- 
buliez  sont  tous  bons,  et  qu'il  nous  transporte  dans 
le  royaume  des  anges.  Non,  il  y  a  dans  son  œuvre 
une  douzaine  de  gredins,  qui  nous  intéressent  pro- 
digieusement. Car  il  ne  s'agit  pas  de  vulgaires 
coquins,  chargés  par  décret  providentiel  d'assurer 
laborieusement  le  triomphe  du  bien  à  l'aide  de 
manoeuvres  aussi  variées  qu'inutiles.  Ces  gens-là 
ont  au  contraire  la  coquetterie  de  leurs  tares,  s'ils 
n'en  ont  pas  toujours  la  responsabilité  personnelle  ; 
ils  en  ont,  si  j'ose  dire,  les  vertus  négatives.  Samuel 
Brohl  est  un  agréable  aventurier,  et  Meta  Holdenis 
est  une  personne  que  je  saluerai  chapeau  bas,  par- 
tout où  je  la  rencontrerai,  si  j'aurai  soin  de  ne  point 
l'épouser,  ni  non  plus  de  l'introduire  dans  mon  home. 
En  fait,  c'est  s'avancer  quelque  peu  que  de  parler 
d'une  douzaine  de  gredins.  Il  n'y  a  guère  de  crimi- 
nels-nés que  dans  les  livres  de  M.  Lombroso  et  de 
ses  élèves.  Chez  Victor  Cherbuliez  il  y  a  beaucoup 
d'âmes  faibles  comme  dans  la  vie,  il  y  a  des  pères 
Alexis,  des  moujiks  Ivan,  des  docteurs  Paulitch, 
des  êtres  de  chair  et  d'os,  ceux-là,  que  le  temps,  la 
race,  le  régime  social,  les  sujétions  de  toute  sorte 
ont  privés  d'une  partie  de  leur  personnalité  humaine  ; 
il  y  a  aussi  des  grands  seigneurs,  tel  le  comte  Kostia, 
que  les  malheurs  conjugaux  ont  aigri,  dont  ils  ont 
fait  les  trois-quarts  d'un  monstre  ;  et  c'est  juste  ce 
qu'il  faut  pour  nous  épargner  un  dénoûment  mélo- 
dramatique, à  quoi  l'écrivain  ne  se  fût  jamais 
résigné,  parce  qu'il  était  homme  de  goût.  Ainsi 
s'éclaire  l'œuvre  qu'on  va  lire.  L'émotion  qui  s'en 
dégage  naît  du  mystère  entourant  la  naissance  de 
Stéphane  ;  mais  pour  la  susciter  il  a  fallu  que 
l'auteur  possédât  d'autres  dons  que  le  sens  d'une 
observation  très  particulière,  le  penchant  à  nouer  un 

6 


INTRODUCTION 


imbroglio,  pour  le  dénouer  ensuite  avec  l'aisance 
d'un  prestidigitateur  de  la  scène. 

Simplicité  voulue  du  thème,  complication  savante 
et  quasi  indéfinie  des  incidents,  indifférence  profonde 
pour  cet  intérêt  d'imprévu  qui  nous  cache  la  conclu- 
sion, amour  de  tête  plutôt  que  passion,  voilà  les 
caractéristiques  essentielles  d'un  art,  qui,  répétons-le, 
est  de  la  meilleure  tradition  française,  et  de  la  plus 
élégante. 

Peu  à  peu,  chez  ce  contemplatif,  s'était  développée 
une  philosophie  pleine  d'aménité  et  d'indulgence. 
On  l'a  dit  :  beaucoup  comprendre,  c'est  beaucoup 
pardonner.  Nul  n'eut  peut-être,  parmi  les  littérateurs 
d'imagination  de  la  seconde  moitié  du  XIXe  siècle, 
une  compréhension  aussi  large  que  ce  rêveur,  qui 
était  un  grand  érudit,  lisait  cinq  ou  six  langues, 
avait  de  l'économie  politique,  de  l'archéologie,  de 
l'histoire,  des  sciences  de  la  nature  mieux  qu'une 
teinture,  une  notion  goethienne,  synthétique  et 
clarifiée,  de  quoi  constituer  un  viatique  moral,  au 
lieu  d'être  un  simple  ornement  de  l'esprit. 

On  peut  donc  parler,  sans  abus  de  termes,  du  cosmo- 
politisme de  ce  Français  adoptif  comme  du  cosmo- 
politisme d'Edouard  Rod,  autre  Genevois  rebelle  à 
l'adoption.  C'était,  chez  l'auteur  du  Comte  Kostia, 
moins  un  trait  du  caractère  qu'une  élégance  de 
l'esprit,  grâce  à  quoi  il  était  aussi  complètement 
à  l'aise  pour  disserter  sur  Un  cheval  de  Phidias  ou 
sur  la  question  romaine  que  sur  le  parlement  de 
Francfort.  Qu'il  n'abusât  point  de  cette  aptitude 
pour  nous  donner  le  change  dans  ses  romans,  pour 
y  simuler  une  couleur  locale  dont  il  n'avait  cure, 
pour  évoquer  une  ambiance  quelconque,  il  n'y  a 
pas  là  de  quoi  embarrasser  ses  admirateurs.  Certes, 
ils  se  souviennent  de  telles  pages  descriptives,  où 
le  voyageur  qu'il  était  avait  prouvé  une  virtuosité 


INTRODUCTION. 


au  moins  égale,  sinon  supérieure,  à  celle  de  nos 
coloristes  du  roman.  Mais  il  était  logique  que,  nous 
transportant  dans  un  monde  irréel,  où  les  cerveaux 
seuls  s'entrechoquent,  il  lui  fût  totalement  indifférent 
de  nous  étiqueter  une  cathédrale  ou  un  paysage 
après  tant  d'autres.  Et  c'est  pourquoi  Cherbuliez 
traite  la  nature  et  les  chefs-d'œuvre  de  l'homme  sans 
souci  d'historien  ni  de  géographe,  comme  les  abbés 
du  XVI Ile  siècle  faisaient  des  fresques  du  XI Ile, 
en  les  recouvrant  d'un  joli  badigeon. 

Je  pense  qu'à  cet  égard  Le  Comte  Kostia  est  le 
meilleur  échantillon  de  sa  manière.  Cette  histoire 
d'un  Russe,  d'abord  émigré  en  Amérique,  puis  terré 
dans  un  donjon  féodal,  sur  les  bords  du  Rhin,  et 
là  s' associant  un  Français  sensible  pour  des  travaux 
sur  l'histoire  de  Byzance,  n'est-ce  pas,  en  raccourci, 
l'histoire  de  l'esprit  même  qui  inventa  tant  de 
gracieuses  fantaisies,  de  la  curiosité  qui  s'exerça  sur 
des  objets  si  différents  ?  Cette  curiosité  ignora 
toujours  la  sévérité  gênante  des  frontières,  comme 
cet  esprit  sut  rester  insensible,  sans  cesser  de  s'y 
intéresser,  aux  rivalités  passionnées  de  races,  de 
confessions  et  de  partis.  Et  c'est  par  quoi,  en 
dépit  de  fâcheux  pronostics,  je  soutiens  que  l'oeuvre 
de  Victor  Cherbuliez  résistera  à  la  morsure  du  temps, 
qu'elle  gardera  dans  l'histoire  littéraire  une  place 
estimable,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  une  place  tout  à 
part.  M.  WILMOTTE. 


LE  COMTE  KOSTIA 


Au  commencement  de  l'été  de  1850,  un  seigneur 
russe,  le  comte  Kostia  Petrovitch  Leminof ,  eut 
la  douleur  de  voir  mourir  subitement,  et  dans  la  fleur 
de  sa  beauté,  sa  femme,  plus  jeune  que  lui  de  douze 
ans.  Cette  perte  cruelle,  à  laquelle  rien  ne  l'avait 
préparé,  le  jeta  dans  un  violent  désespoir,  et  quel- 
ques mois  plus  tard,  cherchant  à  tromper  ses  regrets 
par  les  distractions  d'un  lointain  voyage,  il  quitta, 
dans  l'intention  de  n'y  plus  revenir,  ses  terres,  voi- 
sines de  Moscou.  Accompagné  de  ses  deux  enfants 
jumeaux  âgés  de  dix  ans,  d'un  pope  qui  leur  servait 
de  gouverneur  et  d'un  serf  nommé  Ivan,  il  se  rendit 
à  Odessa  et  y  prit  passage  à  bord  d'un  navire 
marchand  en  partance  pour  la  Martinique.  Débar- 
qué à  Saint- Pierre,  il  se  logea  dans  une  maison 


2  LE  COMTE  KOSTIA 

écartée  des  environs.  La  profonde  solitude  où  il 
s*enferma  n'apporta  pas  d'abord  à  son  chagrin 
l'adoucissement  qu'il  en  espérait.  Il  ne  lui  suffisait 
pas  d'avoir  quitté  son  pays,  il  aurait  voulu  changer 
de  planète,  et  il  se  plaignait  de  trouver  partout  la 
nature  trop  semblable  à  elle-même.  Aucun  site  ne 
lui  semblait  assez  étranger  à  sa  destinée,  et  dans  les 
lieux  déserts  où  le  promenait  l'inquiétude  désespérée 
de  son  cœur,  il  s'imaginait  revoir  des  térnoins  impor- 
tuns de  ses  joies  passées  et  de  l'infortune  où  elles 
s'étaient  subitement  englouties. 

Il  habitait  depuis  un  an  la  Martinique,  quand  la 
fièvre  jaune  lui  enleva  l'un  de  ses  enfants.  Par  une 
réaction  bizarre  de  son  vigoureux  tempérament,  ce 
fut  vers  ce  temps  même  que  sa  sombre  mélancolie 
se  dissipa  et  fit  place  à  une  gaîté  amère  et  sarcas- 
tique  qui  était  plus  conforme  à  son  naturel.  Dès  sa 
première  jeunesse,  il* avait  eu  un  goût  de  plaisan- 
terie, un  tour  railleur  dans  l'esprit,  assaisonnés  de 
cette  grâce  ironique  dans  les  manières  qui  est  le 
propre  des  grands  seigneurs  moscovites,  et  qui  at- 
teste une  longue  habitude  de  jouer  avec  les  hommes 
et  avec  les  choses.  Toutefois  sa  guérison  n'alla  pas 
jusqu'à  lui  rendre  les  agréments  qu'il  portait  autre- 
fois dans  le  commerce  de  la  vie.  La  souffrance  avait 
amassé  en  lui  un  levain  de  misanthropie  qu'il  ne 
prenait  pas  la  peine  de  dissimuler;  sa  voix  avait 
perdu  ses  notes  caressantes,  elle  était  devenue  rude 
et  saccadée;  son  geste  était  brusque  et  son  sourire 
méprisant.  Par  moments,  toute  sa  personne  annon- 
çait une  volonté  superbe  qui,  tyrannisée  par  les 
événements,  aspirait  à  prendre  sa  revanche  sur  les 
hommes. 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  3 

Si  terrible  cependant  qu'il  fût  parfois  aux  per- 
sonnes de  son  entourage,  c'était  un  diable  civilisé 
que  le  comte  Kostia.  Aussi,  après  un  séjour  de  trois 
ans  soùs  le  ciel  des  tropiques,  il  se  prit  à  soupirer 
après  la  vieille  Europe,  et  un  beau  jour  on  le  vit 
débarquer  sur  les  quais  de  Lisbonne.  Il  traversa  le 
Portugal, l'Espagne, le  midi  de  la  France  et  la  Suisse. 
A  Bâle,  il  apprit  que  sur  les  bords  du  Rhin,  entre 
Coblentz  et  Bonn,  dans  un  endroit  assez  isolé,  un 
vieux  château  était  à  vendre.  Il  se  transporta  sur  les 
lieux,  acheta  ces  antiques  murailles  et  les  terres  qui 
en  dépendaient,  sans  se  donner  le  temps  de  débattre 
le  prix  ni  de  visiter  en  détail  le  domaine.  Le  mar- 
ché conclu,  il  fit  faire  en  hâte  quelques  réparations 
urgentes  à  l'un  des  corps  de  logis  dont  se  com- 
posait son  manoir  délabré,  qui  portait  le  nom  impo- 
sant de  forteresse  de  Geierfels,  et  il  ne  tarda  pas  à 
s'y  installer,  en  se  promettant  d'y  passer  le  reste  de 
ses  jours  dans  une  retraite  paisible  et  studieuse. 

Le  comte  Kostia  tenait  de  la  nature  un  esprit  vif 
et  prompt  qu'il  avait  fortifié  par  l'étude.  Il  avait 
toujours  aimé  de  passion  les  recherches  historiques; 
mais  de  toutes  choses  il  ne  savait  et  ne  voulait 
savoir  que  ce  que  les  Anglais  appellent  the  matter  of 
faci.  Il  professait  un  froid  mépris  pour  les  idées 
générales  et  les  abandonnait  de  grand  cœur  aux 
«  songe-creux  »  ;  il  se  gaussait  de  toutes  les  théories 
abstraites  et  des  esprits  naïfs  qui  les  prennent  au 
sérieux;  il  tenait  que  tout  système  n',est  qu'une 
déraison  raisonnée,  que  les  seules  folies  pardon- 
nables sont  celles  qui  se  donnent  pour  ce  qu'elles 
sont,  et  que  c'est  le  fait  d'un  pédant  d'habiller  ses 
imaginations  en  théorèmes  de  géométrie.  En  général, 


4  LE  COMTE  KOSTIA 

la  pédanterie  était  à  ses  yeux  Je  vice  le  moins  excu- 
sable, et  par  là,  il  entendait  la  prétention  de  remon- 
ter aux  principes  des  choses,  «  comme  si,  disait-il, 
les  choses  avaient  des  principes,  et  comme  si  le 
hasard  se  laissait  calculer  ».  Cela  ne  l'empêchait  pas 
de  dépenser  lui-même  beaucoup  de  logique  à  démon- 
trer qu'il  n'y  en  a  point  ni  dans  la  créature,  ni  dans 
l'homme.  Ce  sont  là  de  ces  inconséquences  que  les 
sceptiques  ne  songent  pas  à  se  reprocher,  ils  passent 
tous  leur  vie  à  raisonner  en  s'escrimant  contre  la 
raison.  Bref,  le  comte  Ko  tia  ne  respectait  que  les 
faits;  il  estimait  qu'à  bien  prendre  il  n'y  a  que  cela 
dans  le  monde,  et  que  l'univers,  conçu  dans  son 
ensemble,  est  une  collection  d'accidents  qui  se  con- 
trarient. 

Membre  de  la  Société  d'histoire  et  d'antiquités  de 
Moscou,  il  avait  publié  autrefois  d'importants  mé- 
moires sur  les  antiquités  slaves  et  sur  quelques 
points  controversés  de  l'histoire  du  Bas- Empire.  A 
peine  installé  au  Geierfels,  il  s'occupa  de  remonter 
sa  bibliothèque,  dont  il  n'avait  emporté  que  quel- 
ques volumes  à  la  Martinique.  Il  donna  l'ordre 
qu'on  lui  expédiât  de  Moscou  la  plupart  des  livres 
qu'il  y  avait  laissés,  et  il  envoya  d'importantes  com- 
missions à  plusieurs  libraires  d'Allemagne.  Quand 
son  sérail  (c'était  son  mot)  fut  à  peu  près  au  com- 
plet, il  se  replongea  dans  l'étude,  et  en  particulier 
dans  sa  chère  Byzantine,  dont  il  avait  l'insigne 
bonheur  de  posséder  l'édition  du  Louvre  et  trente- 
six  volumes  in-folio,  et  il  en  vint  bientôt  à  former 
l'ambitieux  projet  d'écrire  une  histoire  complète  de 
l'empire  byzantin  depuis  Constantin  le  Grand  jus- 
qu'à la  prise  de  Constantinople.  Il  s'éprit  si  fort  de 


LE  COMTE  KOSTIA  S 

ce  grand  dessein,  qu'il  en  perdit  presque  le  boire 
et  le  manger;  mais  à  mesure  qu'il  avançait  dans 
ses  recherches,  il  était  plus  effrayé  de  l'immensité 
de  l'entreprise,  et  il  conçut  le  désir  de  se  procurer 
un  aide  intelligent,  sur  lequel  il  pût  se  décharger 
d'une  partie  de  la  besogne.  Comme  il  se  proposait 
d'écrire  en  français  son  volumineux  ouvrage,  c'est 
en  France  qu'il  dut  chercher  cet  outil  vivant  qui  lui 
manquait,  et  il  s'en  ouvrit  à  l'une  de  ses  anciennes 
connaissances  de  Paris,  le  docteur  Lerins.  «  Depuis 
près  de  trois  ans,  lui  écrivit-il,  j'habite  un  véritable 
nid  de  hibou,  et  je  vous  serais  fort  obligé  de  me 
procurer  un  jeune  oiseau  de  nuit  qui  fût  capable  de 
demeurer  deux  ou  trois  années  dans  un  vilain  trou 
sans  y  mourir  d'ennui.  Entendez-moi  bien,  il  me 
faut  un  secrétaire  qui  ne  se  contente  pas  d'avoir 
une  belle  main  et  d'écrire  le  français  un  peu  mieux 
que  moi;  je  le  voudrais  philologue  consommé  et 
helléniste  de  première  force,  un  de  ces  hommes  tels 
qu'il  doit  s'en  rencontrer  à  Paris,  nés  pour  être  de 
l'Institut,  et  dont  l'enchaînement  des  causes  se- 
condes contrarie  la  vocation.  Si  vous  réussissez  à  me 
découvrir  ce  précieux  sujet,  je  lui  donnerai  la  meil- 
leure chambre  de  mon  château  et  douze  mille  francs 
d'appointements.  Je  tiendrais  beaucoup  à  ce  que  ce 
ne  fût  pas  un  sot.  Quant  au  caractère,  je  n'en  parle 
pas;  il  me  fera  l'amitié  d'avoir  celui  qui  me  con- 
viendra. » 

M.  Lerins  était  lié  avec  un  jeune  Lorrain,  nommé 
Gilbert  Savile,  savant  de  grand  mérite,  qui  depuis 
plusieurs  années  avait  quitté  Nancy  pour  venir 
tenter  fortune  à  Paris.  A  vingt-sept  ans,  il  avait 
présenté  à  un  concours  ouvert  par  l'Académie  des 


6  LE  COMTE   KOSTIA 

Inscriptions  un  mémoire  sur  la  langue  étrusque  qui 
remporta  le  prix  et  fut  déclaré  tout  d'une  voix  un 
chef-d'oeuvre  de  sagace  érudition.  Il  espéra  quelque 
temps  que  ce  premier  succès,  qui  l'avait  mis  en  re- 
nom parmi  le  monde  savant,  l'aiderait  à  obtenir 
quelque  poste  lucratif  et  à  sortir  de  la  situation 
précaire  où  il  se  trouvait.  Il  n'en  fut  rien.  Son  mé- 
rite forçait  l'estime;  la  rondeur  de  ses  manières  et 
le  charme  de  son  commerce  lui  conciliaient  la  bien- 
veillance ;  ses  relations  étaient  nombreuses  :  il  était 
accueilli  et  caressé.  Il  obtint  même,  sans  l'avoir  re- 
cherchée, l'entrée  de  plus  d'un  salon  où  il  rencon- 
trait des  hommes  en  position  de  lui  être  utiles  et 
d'assurer  son  avenir.  Tout  cela  pourtant  ne  lui  ser- 
vit de  rien,  et  de  places,  point  de  nouvelles  !  Ce  qui 
lui  nuisait  le  plus,  c'était  cette  indépendance  d'opi- 
nions et  de  caractère  qui  était  dans  son  sang.  Rien 
qu'à  le  voir,  on  devinait  en  lui  un  homme  incapable 
de  se  laisser  lier  les  mains,  et  la  seule  langue  que  cet 
habile  philologue  ne  pût  apprendre,  c'était  le  jar- 
gon d'une  coterie.  Ajoutez  à  cela  que  Gilbert  était 
une  âme  contemplative  et  qu'il  en  avait  les  fiertés 
et  les  indolences.  Faire  des  démarches,  se  remuer, 
solliciter,  lui  était  un  supplice.  On  pouvait  oublier 
impunément  une  promesse  qu'on  lui  avait  faite,  il 
n'était  pas  homme  à  revenir  à  la  charge,  et  d'ail- 
leurs, ne  se  plaignant  jamais,  on  n'était  pas  tenté  de 
le  plaindre.  Bref,  parmi  les  personnes  qui  eussent 
été  à  même  de  le  protéger  et  de  le  pousser,  les  unes 
disaien'  sans  le  penser  :  «  Qu'a-t-il  besoin  de  notre 
aide?  Un  talent  si  remarquable  fera  bien  son  chemin 
tout  seul.  »  D'autres  pensaient  sans  le  dire  :  «  Pre- 
nons-y garde  :  c'est  un  autre  Letronne.  Une  fois 


LE  COMTE   KOSTIA  7 

le  pied  à  l'étrier,  Dieu  sait  où  il  s'arrêtera.  »  D'autres 
enfin  disaient  et  pensaient  :  «  Ce  jeune  homme  est 
charmant.  Il  est  si  discret...  ce  n'est  pas  comme  tel 
et  tel...  »  Tous  les  indiscrets  qu'ils  citaient  étaient 
placés... 

Les  difficultés  de  sa  vie  avaient  rendu  Gilbert 
sérieux  et  réfléchi,  elles  n'avaient  ni  resserré  son 
cœur,  ni  éteint  son  imagination.  Il  était  trop  sage 
pour  se  révolter  contre  sa  destinée,  mais  il  était 
décidé  à  lui  demeurer  supérieur.  «  Tu  es  ce  que  tu 
peux,  lui  disait-il  ;  mais  ne  te  flatte  pas  que  je  te 
prenne  jamais  pour  la  mesure  de  mes  pensées.  » 

C'était  une  âme  singulière  que  ce  Gilbert.  Quand 
il  avait  essuyé  quelque  dégoût,  quelque  déboire, 
quand  il  s'était  vu  frustré  dans  quelque  chère  espé- 
rance, quand  une  porte  entr'ouverte  s'était  brus- 
quement refermée  devant  lui,  il  laissait  là  pour  quel- 
ques heures  ses  occupations  habituelles,  il  s'en 
allait  herboriser  dans  les  environs  de  Paris,  et  c'en 
était  assez  pour  lui  faire  tout  oublier. 

Après  avoir  lu  la  lettre  de  M.  Leminof,  le  docteur 
Lerins  se  rendit  auprès  de  Gilbert  :  il  lui  peignit  le 
comte  Kostia  tel  que  ses  souvenirs  un  peu  lointains 
le  lui  représentaient,  il  l'engagea  même,  avant  de 
prendre  un  parti,  à  peser  mûrement  le  pour  et  le 
contre;  mais,  dès  qu'il  eut  quitté  son  jeune  ami  : 

«  Après  tout,  j'espère  qu'il  refusera,  se  dit-il;  ce 
serait  une  trop  bonne  aubaine  pour  ce  boyard  !  De 
sa  figure  très  moscovite,  je  ne  vois  plus  qu'une 
énorme  paire  de  sourcils,  les  plus  touffus,  les  plus 
altiers  qui  furent  jamais,  et  peut-être  est-ce  là 
tout.  Il  y  a  de  ces  hommes  qui  sont  tout  en  sourcils  ! 
Quel  contraste  avec  notre  chei  Gilbert  1  Ce  mélange 


B  LE  COMTE  KOSTIA 

de  force  et  de  douceur  qui  paraît  en  lui,  cette  noble 
tête,  ce  large  front  ouvert,  ces  grands  yeux  bleus 
où  se  peignent  des  curiosités  si  bienveillantes,  cet 
air  de  gravité  recueillie,  souvent  égayé  par  un  sou- 
rire jeune  et  frais  qui  s'accorde  avec  la  limpidité  du 
regard,  cette  voix  pure,  nette,  franche,  un  pen 
chantante,  qui  sait  donner  aux  choses  de  l'esprit 
comme  un  accent  du  cœur...,  qu'est-ce  que  le  comte 
Kostia  ferait  de  tout  cela?  A  ses  heures,  je  ne  le 
nie  pas,  il  savait  être  aimable,  gracieux,  séduisant; 
mais  la  griffe  était  là- dessous.  En  vérité,  lui  donner 
Gilbert,  ce  serait  jeter  une  perle  entre  les  pattes 
d'un  léopard  !  » 

Ainsi  résonnait  M.  Lerins;  mais,  deux  heures  plus 
tard,  Gilbert  reçut  une  lettre  qui  le  décida  à  partir 
pour  le  Geierfels.  Elle  lui  était  adressée  par  l'un  des 
conservateurs  de  la  Bibliothèque  impériale  et  lui 
annonçait  qu'une  place  vacante  au  département  des 
manuscrits  venait  d'être  donnée  à  l'un  de  ses  com- 
pétiteurs, moins  recommandable  par  le  mérite, 
mais  né  apparemment  sous  une  meilleure  étoile. 
Les  dernières  lignes  étaient  ainsi  conçues  :  «  Ne 
vous  découragez  pas;  vous  avez  le  bâton  de  maré- 
chal dans  votre  giberne.  Un  homme  tel  que  vous 
est  assuré  de  son  avenir.  » 

((  Ils  me  répéteront  cela  jusqu'à  la  veille  de  ma 
mort  !  »  se  dit  Gilbert  en  hochant  la  tête.  Et  sans 
plus  tarder  il  courut  chez  M.  Lerins. 

Le  docteur  essaya  d'ébranler  sa  résolution;  puis, 
voyant  que  c'était  peine  perdue  : 

«  Mon  cher  Gilbert,  finit-il  par  lui  dire,  vous  voilà 
décidé;  permettez-moi  de  vous  donner  quelques 
petits  conseils.  Ce  grand  seigneur  moscovite  avec 


LE  COMTE   KOSTIA  g 

qui  vous  allez  vivre  tête  à  tête  dans  une  retraite  sau- 
vage, j'ai  l'honneur  de  le  connaître,  et  je  crois  le 
savoir  par  cœur.  Je  vous  en  conjure,  ne  vous  lais- 
sez pas  prendre  aux  grâces  de  son  esprit,  aux  séduc- 
tions  de   ses   manières.    Pour   l'amour   de    Dieu, 
n'allez  pas  aimer  cet  homme,  ne  lui  donnez  pas  la 
cent  millième  partie  de  votre  cœur;  ce  serait  autant 
de  perdu,  et  plus  tard  vous  seriez  confus  d'avoir 
fait  un  marché  de  dupe...  Ensuite  dites-vous  bien 
que,  s'il  donne  un  traitement  de  douze  mille  francs 
à  son  secrétaire,  c'est  qu'il  entend  exiger  beaucoup 
de  lui.  Donnant  donnant,  œil  pour  dent.  Et  rap- 
pelez-vous plutôt  ces  mots  de  sa  lettre  :  «  Le  jeune 
oiseau  de  nuit  me  fera  l'amitié  d'avoir  le  caractère 
qui  me  conviendra.  »  Aussi  le  comte  Kostia  vous 
demandera  pour  douze  mille  francs  d'abnégation. 
Etes- vous  en  fond?  Il  faut  que  la  somme  y  soit. 
De  grâce,  soyez  conséquent  et,  après  avoir  accepté 
le  marché,  n'allez  pas  disputer  pour  obtenir  un 
rabais.  Ces  ergoteries  ne  vous  mèneraient  à  rien,  et 
votre  dignité  en  souffrirait.  Tel  est  mon  second 
conseil,  et  voici  le  troisième,  car  encore  est-il  bon  de 
mettre  de  la  méthode  dans  ses  raisonnements.  Ce 
gracieux  boyard  est  revenu  de  tout,  c'est  le  roi 
des  sceptiques,  et  soyez  sûr  que  le  déniaisement 
russe  atteint  des  dimensions  qui  ne  se  peuvent  dire. 
Cet  homme-là  n'a  aucune  croyance,  et  je  doute 
même  qu'il  ait  des  opinions.  Ne  lui  laissez  donc  pas 
soupçonner  vos  enthousiasmes.   Il  s'en  ferait  un 
jouet.  Je  crois  déjà  le  voir  allongeant  sur  cette  proie 
ses  ongles  crochus  de  chat  sauvage.  Que  votre  cœur 
fasse  le  mort,  mon  cher  Gilbert  !  sinon,  gare  aux 
coups  de  griffe  !  Et,  quoi  que  vous  en  puissiez  dire, 


L 


10  LE   COMTE   KOSTIA 

m'est  avis  que  votre  âme  est  une  vraie  sensitive.  Il 
n'est  pas  besoin  de  la  pincer  bien  fort  pour  la  faire 
souffrir. 

—  Et  maintenant  à  mon  tour,  dit  M^^^Lerins, 
qui  était  survenue  à  temps  pour  prendre  part  à  la 
conférence;  mon  cher  monsieur,  écoutez-moi  bien. 
M.  Lerins  s'imagine  que  le  Geierfels  est  une  thé- 
baïde;  moi,  je  n'en  crois  rien.  Quand  M.  Leminof 
était  ici,  il  allait  volontiers  dans  le  monde.  Je  ne 
prends  pas  au  sérieux  ses  goûts  de  retraite.  Vous 
allez  voir  que  vous  trouverez  là-bas  des  fêtes,  des 
bals,  des  galas,  des  cavalcades,  des  Polonaises  à 
l'air  penché,  des  princesses  de  théâtre,  des  beautés 
tongouses,  des  roses  blanches,  des  chapeaux  à  pa- 
nache, des  rivières  de  diamants,  des  aventures,  des 
billets  doux,  des  airs  de  guitare...  que  sais-je  en- 
core? Mon  pauvre  philosophe,  qu'allez- vous  devenir 
dans  ce  tourbillon?  Je  crains  que  la  tête  ne  vous 
tourne,  et  voici  le  conseil  que  je  vous  donne,  — 
prenez-le  pour  sage,  bien  qu'il  ne  soit  pas  en  trois 
points,  comme  le  sermon  de  M.  Lerins  :  —  ne  faites 
pas,  mon  cher  monsieur,  la  sottise  de  jeter  votre 
cœur  au  monde;  le  monde  est  un  chien  mal  élevé 
qui  ne  rapporte  pas. 

—  Voilà  bien  les  femmes  !  s'écria  M.  Lerins  en 
haussant  les  épaules.  Leurs  conseils  n*ont  pas  le 
sens  commun.  M™®  Lerins  raisonne  comme  cette 
brave  femme  de  mère  dont  le  fils  partait  pour  se 
faire  mineur,  et  qui  lui  fourrait  au  fond  de  sa  malle 
un  préservatif  contre  les  coups  de  soleil  !  » 

Gilbert  ne  pouvait  s'empêcher  de  trouver  qu'on 
le  conseillait  un  peu  trop,  et  que  Boileau  en  parle  à 
son  aise,  quand  il  dit  : 


LE   COMTE    KOSTIA  ii 

Aimez  qu'on  vous  conseille  et  non  pas  qu'on  vous  loue. 

«  Si  quelque  beauté  tongouse  me  brise  le  cœur, 
répondit-il  en  riant  à  M"^^  Lerins,  j'en  ramasserai 
soigneusement  tous  les  morceaux,  je  vous  les  rappor- 
terai, vous  les  rejoindrez,  et  vous  m'en  ferez  un 
cœur  à  peu  près  neuf.  » 

Huit  jours  après,  il  était  en  route. 


II 


A  Cologne,  Gilbert  s'embarqua  à  bord  d'un  bateau 
à  vapeur  pour  remonter  le  Rhin  jusqu'à  dix  ou 
douze  lieues  en  amont  de  Bonn.  Vers  le  soir,  un 
brouillard  épais  s'étendit  sur  le  fleuve  et  ses  rives. 
On  dut  jeter  l'ancre  et  demeurer  en  panne  toute  la 
nuit.  Ce  contretemps  rendit  Gilbert  mélancolique; 
il  y  retrouvait  une  image  de  sa  destinée.  Il  avait,  lui 
aussi,  un  courant  à  remonter,  et  plus  d'une  fois  un 
triste  et  sombre  brouillard  était  venu  lui  dérober  la 
vue  de  son  chemin. 

Au  matin,  le  temps  s'éclaircit;  on  leva  l'ancre,  et 
à  deux  heures  après  midi  Gilbert  débarquait  à  une 
station  distante  de"  deux  lieues  du  Geierfels.  Il 
n'était  pas  pressé  d'arriver.  Bien  qu'il  fût  «  né  tout 
consolé  )),  comme  le  lui  reprochait  quelquefois 
M.  Lerins,  il  redoutait  le  moment  où  les  portes  de  sa 
prison  se  refermeraient  derrière  lui,  et  il  était  disposé 
à  jouir  pendant  quelques  heures  encore  de  sa  chère 
liberté.  «  Nous  allons  nous  quitter,  lui  disait-il,  pre- 
nons du  moms  le  temps  de  nous  faire  nos  adieux  !  » 


12  LE  COMTE  KOSTIA 

Au  lieu  de  louer  une  voiture  pour  transporter  sa 
personne  et  ses  effets,  il  consigna  ses  malles  chez 
un  commissionnaire  qui  s'engageait  à  les  lui  expé- 
dier le  lendemain,  et  il  se  mit  en  chemin  à  pied, 
portant  sous  son  bras  une  petite  valise,  et  se  pro- 
mettant bien  de  ne  point  se  hâter.  Une  heure  plus 
tard,  il  avait  quitté  la  grande  i  oute  et  il  se  reposait 
dans  un  humble  cabaret  situé  sur  un  monticule 
planté  de  beaux  arbres.  Il  se  fit  servir  à  dîner  sous 
une  tonnelle.  Son  repas  se  composa  d'une  tranche  de 
jambon  fumé  et  d'une  omelette  au  cerfeuil,  qu'il  ar- 
rosa d'un  petit  vin  clairet  qui  ne  sentait  point 
l'évent.  Ce  festin  à  la  Jean-Jacques  lui  parut  déli- 
cieux ;  il  était  assaisonné  de  cette  liberté  du  cabaret 
qui  était  plus  chère  à  l'auteur  des  Confessions  que 
la  liberté  même  d'écrire. 

Quand  il  eut  fini  de  manger,  Gilbert  se  fit  apporter 
une  tasse  de  café,  ou  plutôt  de  ce  breuvage  noirâtre 
qu'on  appelle  café  en  Allemagne.  Il  eut  peine  à  le 
boire,  et  il  se  prit  à  regretter  l'excellent  moka 
qu'apprêtait  de  ses  mains  M"^®  Lerins.  Cela  le  fit 
penser  à  cette  aimable  femme  et  à  son  mari. 

«  C'est  singulier,  se  dit-il,  ces  excellentes  gens 
m'aiment  beaucoup  et  me  connaissent  bien  peu. 
Tous  les  conseils  qu'ils  me  donnaient  l'autre  jour 
s'adressaient  à  un  Gilbert  de  fantaisie.  Ils  ne  savent 
pas  à  quel  point  je  suis  raisonnable.  Par  moments, 
il  me  semble  que  j'ai  déjà  vécu  une  fois,  tant  mon 
âme  prend  aisément  toutes  les  attitudes  que  com- 
mandent les  circonstances.  » 

Bientôt  Gilbert  oublia  Paris  et  M"^®  Lerins,  et  il 
tomba  dans  une  vague  rêverie.  On  était  dans  les 
premiers  jours  de  mai.  Les  arbres  commençaient  à 


LE  COMTE   KOSTIA  '13 

verdoyer.  C'était  ce  moment  si  solennel  et  si  doux 
où  la  terre  sort  de  son  long  sommeil  :  elle  jette  dans 
l'espace  des  regards  languissants;  à  travers  les  om- 
bres qui  voilent  encore  ses  yeux,  elle  entrevoit  con- 
fusément le  soleil;  elle  reconnaît  en  lui  ce  fantôme 
adoré  dont  elle  rêvait  en  dormant;  une  joyeuse  folie 
s'empare  d'elle,  et  la  vie  qui  bouillonne  dans  son 
sein  jaillit  en  flots  de  sève  dans  la  tige  grandissante 
des  fleurs  et  dans  le  tronc  noueux  des  vieux  hêtres 
rajeunis...  Et  cette  sève  printanière  montait  aussi 
au  cœur  de  Gilbert.  Il  en  était  étourdi,  accablé. 
Une  brise  caressante  jeta  comme  un  soupir  dans  le 
feuillage  naissant  d'un  marronnier  voisin,  et  un 
oiseau  se  mit  à  chanter.  Il  semblait  à  Gilbert  que  ce 
chant  et  ce  soupir  sortaient  des  profondeurs  de  son 
être.  Dans  la  rêverie,  le  cœur  répète  comme  un 
écho  la  grande  musique  de  l'univers;  il  devient  sem- 
blable à  ces  coquilles  marines  d'où  l'on  entend  sor- 
tir, en  les  approchant  de  son  oreille,  le  confus  et 
majestueux  murmure  de  l'Océan. 

Mais  la  rêverie  de  Gilbert  prit  subitement  un 
autre  cours.  Du  banc  où  il  était  assis,  il  apercevait  le 
Rhin,  le  chemin  de  halage  qui  côtoyait  ses  eaux  gri- 
sâtres et,  plus  près  de  lui,  la  grande  route  blanche 
où  de  pesants  chariots  et  des  chaises  de  poste  sou- 
levaient par  intervalles  des  nuages  de  poussière. 
Cette  route  poudreuse  absorba  bientôt  toute  son 
attention.  Il  lui  sembla  qu'elle  lui  faisait  les  yeux 
doux;  elle  l'appelait,  elle  lui  disait  : 

«  Suis-moi,  nous  nous  en  irons  ensemble  dans  les 
pays  lointains;  nuit  et  jour,  infatigables  tous  deux, 
nous  marcherons  du  même  pas,  nous  franchirons 
les  rivières  et  les  montagnes,  chaque  matin  nous 


14  LE   COMTE   KOSTIA 

changerons  d'horizons.  Viens,  je  t'attends,  donne- 
moi  ton  cœur,  je  suis  la  fidèle  amie  des  vaga- 
bonds, je  suis  la  divine  maîtresse  des  cœurs  hardis 
et  forts  qui  traitent  la  vie  comme  une  aventure...  » 

Gilbert  n'était  pas  homme  à  rêver  longtemps.  Il 
revint  à  lui,  il  se  leva,  se  secoua. 

«  Tout  à  l'heure,  pensa-t-il,  je  me  croyais  rai- 
sonnable; il  n'y  paraît  guère.  Allons,  courage,  repre- 
nons notre  bâton  et  partons  pour  le  Geierfels.  » 

Comme  il  entrait  dans  la  cuisine  de  l'auberge 
pour  payer  son  écot,  il  y  trouva  le  cabaretier  occupé 
à  bassiner  avec  de  l'eau  tiède  la  joue  saignante 
d'un  enfant.  Pendant  cette  opération,  l'enfant  pleu- 
rait, et  le  cabaretier  jurait.  Dans  cette  minute,  sa 
femme  survint  : 

«Qu'est-ildonc  arrivé  à  Wilhelm?  demanda- t-elle. 

—  Il  est  arrivé,  répondit-il  en  colère,  que  tout  à 
l'heure  M.  Stéphane  passait  à  cheval  dans  le  chemin 
du  Moulin,  l'enfant  marchait  devant  lui  avec  ses 
porcs.  Le  cheval  de  M.  Stéphane  s'est  ébroué,  et 
M.  Stéphane,  qui  avait  peine  à  le  tenir,  a  dit  à  l'en- 
fant :  «  Or  çà,  crois- tu,  petit  imbécile,  que  mon 
«  cheval  soit  fait  pour  avaler  la  poussière  que  font 
«  tes  pourceaux.?  Tire  au  large,  pousse-les  dans  le 
«  taillis,  et  laisse-moi  le  champ  libre  !  —  Prenez 
«  vous-même  par  le  bois,  le  sentier  est  à  deux  pas,  » 
lui  a  répondu  l'enfant.  Là-dessus  M.  Stéphane 
s'est  fâché,  et  comme  l'enfant  se  mettait  à  rire,  il  a 
couru  sur  lui  et  lui  a  cinglé  le  visage  d'un  coup  de 
cravache.  Mordieu  !  qu'il  y  revienne,  ce  petit  mon- 
sieur, et  je  lui  apprendrai  à  vivre.  Je  prétends  l'atta- 
cher un  de  ces  jours  à  un  arbre  et  lui  rompre  dix 
fagots  de  bois  vert  sur  le  des  1 


LE  COMTE   KOSTIA  15 

—  Ah  !  prends  garde  à  ce  que  tu  dis,  mon  vieux 
Peter  !  reprit  sa  femme  d'un  air  d'effroi.  Si  tu  tou- 
chais au  petit,  tu  pourrais  t' attirer  sur  les  bras  de 
méchantes  affaires  ! 

—  Qui  est-ce  M.  Stéphane?  »  demanda  Gilbert. 
Le  cabaretier,  que  l'avertissement  de  sa  femme 

venait  de  rappeler  à  la  prudence,  lui  répondit  sèche- 
ment :  ((  Stéphane  est  Stéphane,  les  curieux  sont 
des  curieux,  et  les  moutons  ont  été  mis  au  monde 
pour  être  tondus.  » 

Il  le  lui  fit  bien  voir.  Le  pauvre  Gilbert  paya  son 
frugal  repas  cinq  ou  six  fois  ce  qu'il  valait. 

«  Je  n'aime  pas  ce  Stéphane  !  se  dit-il  en  sor- 
tant. Il  est  cause  que  je  viens  d'être  rançonné.  Est- 
ce  ma  faute  à  moi  s'il  est  haut  à  la  main?  » 

Gilbert  descendit  le  mamelon  et  se  retrouva  sur 
la  grande  route;  elle  ne  lui  plaisait  plus,  il  savait 
trop  bien  où  elle  le  conduisait.  Chemin  faisant, 
il  s'informa  s'il  y  avait  encore  loin  jusqu'au  Geier- 
fels.  On  lui  répondit  qu'en  marchant  bien,  il  y  serait 
rendu  en  moins  d'une  heure.  Gilbert  ralentit  le  pas; 
décidément  il  n'avait  pas  hâte  d'arriver. 

Le  printemps  avait  toujours  été  sa  saison  de  mé- 
lancolie. Quand  les  arbres  se  couvraient  d'un  nou- 
veau feuillage,  il  eût  trouvé  naturel  que  sa  vie  aussi 
se  mît  à  verdir;  mais  il  avait  beau  regarder  au  bout 
des  branches,  il  n'y  découvrait  pas  le  moindre  bour- 
geon. Il  lui  paraissait  que  sa  destinée  avait  une  cou- 
leur de  feuille  morte,  et  cependant  il  sortait  de  son 
cœur  des  parfums,  des  bruits  de  printemps,  car,  en 
dépit  de  tout,  ce  cœur  était  resté  jeune.  «  Non,  ce 
n'est  pas  mon  cœur  qui  est  jeune,  se  dit-il  en  mar- 
chant, c'est  mon  esprit.  Le  bon  docteur  me  prend 


i6  LE  COMTE   KOSTIA 

pour  une  sensitive,  il  ne  se  doute  pas  combien  je 
SUIS  maître  de  mes  sentiments.  Et,  à  vrai  dire,  je 
n'ai  pas  de  peme  à  les  tenir  en  échec;  ils  ne  m'ont 
jamais  livré  des  assauts  bien  dangereux.  J'aurai 
trente  ans,  vienne  la  Saint-Médard,  et  je  ne  sais 
encore  que  par  ouï-dire  ce  qu'est  cette  folie  que  le 
monde  appelle  l'amour.  C'est  un  pays  de  féeries  où 
je  n'ai  jamais  abordé...  car  de  mes  amourettes  de 
vingt  ans  n'en  parlons  pas  !  Elles  ne  m'ont  rien 
appris  là-dessus...  Vraiment,  je  crois  que  la  nature, 
en  me  créant,  n'a  pas  voulu  se  mettre  en  frais;  elle 
ne  m'a  pas  habillé  de  neuf,  elle  a  logé  dans  ma  poi- 
trine un  vieux  cœur  qui  avait  déjà  servi.  Ce  cœur 
porte  les  cicatrices  de  blessures  que  je  n'ai  jamais 
reçues,  il  a  des  ressouvenirs  lointains  de  passions 
que  je  ne  me  rappelle  pas  avoir  jamais  éprouvées. 
Dans  mon  existence  actuelle,  je  ne  suis  qu'un  con- 
templatif passionné.  Puisse  mon  esprit  conserver 
à  jamais  sa  jeunesse  !  Eternelle  vérité,  que  mes 
pensées  aient  toujours  des  ailes  pour  monter  à 
vous  !...  Et  cependant,  se  dit-il  encore,  les  ambitions 
de  l'esprit  sont  une  source  de  souffrances.  La  vie  est 
facile  pour  les  hiboux,  les  espaces  ne  les  invitent 
pas;  mais  l'aigle  veut  monter  au  soleil  :  dût-il 
retomber  l'œil  consumé,  l'aile  brisée,  et  livrer  pour 
jouet  à  l'écume  des  mers  sa  morne  dépouille...  un 
instant,  du  moins,  la  splendeur  de  Tempyrée  aura 
étanché  les  soifs  ardentes  de  sa  prunelle,  et  ses 
regards  auront  vidé  d'un  seul  trait  la  coupe  des 
célestes  clartés...  Moi,  Gilbert,  je  ne  suis  pas  de  la 
confrérie  des  aigles,  je  les  ai  souvent  suivis  de  loin 
dans  leurs  ascensions  aériennes,  et  plus  d'une  fois 
:  3*ai  ressenti  les  douloureuses  voluptés  du  vertige.  Ce 


LE  COMTE  KOSTIA  17 

sont  là  les  seules  aventures  de  ma  vie.  Ah  !  puisse- je 
ne  jamais  redouter  de  si  glorieuses  fatigues  !  » 

Et  il  ajouta  en  s' exaltant  :  «  Celui-là  seul  peut  se 
vanter  d'avoir  vécu,  qui  un  jour  posséda  la  vérité, 
qui  pressa  d'une  lèvre  pure  cette  sainte  hostie,  qui 
sentit  sa  chair  frémir  à  cet  attouchement  sacré  et  la 
vie  divine  se  répandre  comme  un  torrent  dans  ses 
veines  embrasées  !...  Et  cependant  cela  même  ne 
me  suffirait  pas.  Je  voudrais  trouver  l'occasion  d'ac- 
complir un  acte,  un  seul  acte  où  je  pusse  faire  passer 
mon  âme  tout  entière,  un  acte  dont  on  pût  dire  : 
«  Dieu  était  là!  »  un  acte  de  foi,  de  dévouement 
dont  le  souvenir  répandît  comme  un  parfum  sur  ma 
vie.  Cette  occasion  se  présentera-t-elle?  I^élas  !  en 
matière  de  vertu,  la  destinée  semble  me  condamner 
à  la  portion  congrue.  » 

Tout  en  se  livrant  à  ces  réflexions,  Gilbert  pour- 
suivait son  chemin.  Il  n'était  plus  qu'à  une  demi- 
lieue  du  château,  lorsqu'il  aperçut  sur  sa  droite,  un 
peu  au-dessus  de  la  route,  une  jolie  fontaine  qu'abri- 
tait une  grotte  naturelle.  Un  sentier  y  conduisait,  et 
ce  sentier  exerça  sur  Gilbert  une  attraction  irrésis- 
tible. Il  alla  s'asseoir  sur  le  rebord  de  la  fontaine,  les 
pieds  appuyés  sur  une'pierre  moussue.  Ce  devait  être 
sa  dernière  halte,  car  la  nuit  approchait.  Au  bruit  de 
l'eau  qui  bouillonnait  dans  le  bassin,  Gilbert  avait 
repris  le  cours  de  sa  causerie  intérieure,  quand  il  fut 
tiré  brusquement  de  sa  méditation  par  le  bruit  du 
sabot  d'un  cheval  qui  gravissait  le  sentier.  Il  leva 
les  yeux,  et  il  vit  venir  à  lui,  monté  sur  un  grand 
alezan,  un  jeune  homme  de  seize  ans,  dont  la  figure 
maigre  et  pâle  était  encadrée  de  magnifiques  che- 
veux châtain  clair  retombant   en  boucles  sur  ses 


i8  LE  COMTE  KOSTIA 

épaules.  Il  était  petit,  mais  admirablement  svelte  et 
bien  pris  dans  sa  taille.  Les  traits  de  son  visage, 
quoique  nobles  et  réguliers,  éveillèrent  chez  Gilbert 
plus  de  surprise  que  de  sympathie  :  l'expression  en 
était  dure,  sèche  et  chagrine,  et  sur  ce  beau  visage 
d'adolescent  n'apparaissait  aucune  des  grâces  de  la 
jeunesse. 

Le  jeune  cavalier  venait  droit  à  lui,  et  quand  il 
fut  à  deux  pas  de  la  fontaine,  il  s'écria  en  allemand, 
d'une  voix  impérieuse  :  «  Mon  cheval  a  soif.  Mon 
brave  homme,  videz-moi  la  place.  » 

Gilbert  ne  se  dérangea  pas. 

«  Vous  le  prenez  sur  un  ton  bien  haut,  mon  petit 
ami,  répondit-il  dans  la  même  langue,  qu'il  savait 
fort  bien,  mais  qu'il  prononçait  à  la  diable,  je  veux 
dire  à  la  française. 

—  Mon  grand  ami,  combien  faites-vous  payer 
vos  leçons  de  savoir-vivre?  »  lui  répliqua  le  jeune 
homme  en  contrefaisant  sa  prononciation.  Puis  il 
ajouta  en  français,  avec  une  pureté  d'accent  irré- 
prochable :  «  Allons,  exécutez- vous  lestement,  je 
n'aime  pas  à  attendre  !  »  Et  il  coupa  l'air  de  sa  cra- 
vache. 

«  Monsieur  Stéphane,  dit  cflors  Gilbert,  qui  n'avait 
pas  oubUé  l'aventure  du  petit  Wilhelm,  votre  cra- 
vache finira  par  vous  jouer  de  mauvais  tours  ! 

—  Qui  vous  a  donné  le  droit  de  savoir  mon  nom? 
s' écria- 1- il  impétueusement  en  redressant  la  tête, 

—  Ce  nom  est  déjà  célèbre  dans  le  pays,  repartit 
Gilbert,  et  vous  l'avez  écrit  tantôt  en  caractères  fort 
lisibles  sur  la  joue  d'un  petit  porcher.  » 

Stéphane,  car  c  était  bien  lui,  rougit  de  colère  et 
leva  sa  cravache  d  un  air  menaçant;  mais  d'un  coup 


LE  COMTE  KOSTIA  19 

de  son  bâton  Gilbert  envoya  cette  cravache  rouler 
au  fond  d'un  fossé,  à  vingt  pas  de  distance. 

Quand  il  reporta  ses  regards  sur  l'enfant,  il  se  re- 
pentit de  ce  qu'il  venait  de  faire,  car  sa  figure  était 
effrayante  à  voir  :  sa  pâleur  était  devenue  livide; 
tous  les  muscles  de  son  visage  s'étaient  contractés, 
son  corps  était  agité  de  mouvements  convulsifs;  il 
essayait  en  vain  de  parler,  la  voix  expirait  sur  ses 
lèvres,  on  eût  dit  que  son  âme  fût  près  de  l'aban- 
donner. Il  ôta  précipitamment  l'un  de  ses  gants  et 
voulut  le  jeter  à  la  face  de  Gilbert;  mais  sa  main 
tremblante  le  laissa  échapper.  Un  instant  il  contem- 
pla d'un  œil  de  reproche  et  de  mépris  cette  main 
fluette  dont  il  maudissait  l'impuissance;  puis  des 
larmes  jaillirent  en  abondance  de  ses  yeux,  il  se  pen- 
cha sur  le  cou  de  son  cheval,  et  d'une  voix  étouffée 
il  murmura  : 

«  Pour  l'amour  de  Dieu,  si  vous  ne  voulez  pas  que 
je  meure  de  rage,  rendez-moi...  rendez-moi...  » 

Il  ne  put  achever;  mais  déjà  Gilbert  s'était  élancé 
vers  le  fossé,  avait  ramassé  la  cravache  et  la  lui  avait 
remise,  ainsi  que  le  gant.  Stéphane,  sans  le  regar- 
der, lui  répondit  par  une  légère  inclination  de  tête  ; 
il  tenait  ses  yeux  attachés  sur  le  pommeau  de  sa 
selle  et  semblait  chercher  à  reprendre  possession  de 
lui-même.  Gilbert  eut  pitié  de  son  état  et  se  dé- 
tourna pour  ne  pas  l'embarrasser  de  ses  regards; 
mais  au  moment  où  il  se  penchait  pour  ramasser  sa 
canne  et  sa  valise,  l'enfant,  d'un  coup  de  cravache 
bien  appliqué,  lui  enleva  son  chapeau  qui  roula 
dans  le  fossé,  et  lorsque  Gilbert,  surpris  et  indigné, 
voulut  se  précipiter  sur  le  jeune  traître,  il  avait  déjà 
lancé  son  cheval  au  triple  galop  et  en  un  clin  d'œii 


20  LE  COMTE  KOSTIA 

il  atteignit  la  grande  route,  où  il  disparut  dans  un 
tourbillon  de  poussière. 

Gilbert  fut  beaucoup  plus  affecté  de  cette  aven- 
ture que  sa  philosophie  ne  semblait  le  lui  permettre. 
Il  se  remit  en  chemin  d'un  air  pensif;  il  voyait  tou- 
jours devant  lui  la  figure  blême  et  décomposée  de 
l'enfant.  «  Cet  excès  de  désespoir,  se  disait-il,  mar- 
que une  âme  orgueilleuse  et  passionnée;  mais  la 
perfidie  dont  il  a  payé  ma  générosité  est  d'un  cœur 
vil  et  dépravé.  »  Et  se  frappant  le  front  :  «  Mais  j'y 
pense  :  à  en  juger  par  son  nom,  ce  jouvenceau  pour- 
rait bien  être  le  fils  du  comte  Kostia.  Ah  !  l'ai- 
mable compagnon  que  j'aurai  là  pour  égayer  ma 
captivité  !  M.  Leminof  aurait  dû  me  prévenir. 
C'était  un  article  à  noter  dans  le  cahier  des  charges.  » 

Gilbert  avait  le  cœur  serré;  il  se  voyait  déjà  con- 
damné à  défendre  incessamment  sa  dignité  contre 
les  taquineries  et  les  insolences  d'un  enfant  mal 
élevé,  et  cette  perspective  l'attristait.  Il  se  plongea 
si  profondément  dans  ses  réflexions  mélancoliques 
qu'il  se  trompa  de  chemin.  Il  dépassa  l'endroit  où  il 
devait  quitter  la  grande  route  pour  gravir  la  colline 
escarpée  dont  le  château  formait  le  couronnement. 
Par  bonheur,  il  fit  la  rencontre  d'un  passant  qui  le 
remit  sur  la  voie.  La  nuit  était  déjà  obscure  lorsqu'il 
fit  son  entrée  dans  la  cour  du  vaste  manoir.  Ce 
grand  assemblage  de  constructions  discordantes  ne 
lui  apparut  que  comme  une  masse  sombre  dont  le 
poids  l'écrasait.  Il  démêlait  seulement  une  ou  deux 
.tourelles  élancées  dont  les  toits  pointus  se  profi- 
laient sur  le  ciel  étoile.  Au  moment  où  il  cherchait  à 
se  reconnaître,  d'énormes  dogues  furieux  se  ruèrent 
sur  ..lui,  et  il  eût  été   dévoré  si,  au  bruit  de  leurs 


LE  COMTE  KOSTIA  21 

aboiements,  un  valet  de  chambre  haut  de  six  pieds 
et  fort  roide  d'encolure  ne  fût  sorti  au-devant  de  lui 
une  lanterne  à  la  main.  Dès  que  Gilbert  eut  décliné 
son  nom,  il  le  pria  de  suivre.  Ils  traversèrent  une 
terrasse,  forcés  d'écarter  à  chaque  pas  les  dogues 
qui  grommelaient  sourdement;  ces  aimables  hôtes 
avaient  regret  du  souper  dont  on  venait  de  les  frus- 
trer. A  la  suite  de  son  guide,  Gilbert  s'engagea  dans 
un  petit  escalier  tournant,  et  quand  ils  eurent  at- 
teint le  palier  du  troisième  étage,  le  valet  de  cham- 
bre, ouvrant  une  porte  cintrée,  l'introduisit  dans  une 
vaste  pièce  circulaire  où  avait  été  dressé  un  lit  à 
baldaquin.  «  Voilà  votre  chambre,  »  lui  dit-il  sèche- 
ment, et  après  avoir  allumé  deux  bougies  et  les 
avoir  placées  sur  une  grande  table  ronde,  il  sortit  et 
ne  reparut  qu'au  bout  de  vingt  minutes,  apportant 
un  plateau  chargé  d'un  samovar,  d'un  pâté  de  ve- 
naison et  de  volailles  froides.  Gilbert  mangea  de 
bon  appétit,  et  il  s'en  sut  un  gré  infini.  «  Mes  sottes 
rêveries,  se  disait-il,  ne  m'ont  pas  gâté  l'estomac.  » 

Gilbert  était  encore  à  table  quand  le  valet  de 
chambre  rentra  et  lui  remit  un  billet  du  comte;  il 
était  ainsi  conçu  : 

«  M.  Leminof  souhaite  la  bienvenue  à  M.  Gilbert 
Savile.  Il  aura  le  plaisir  de  lui  rendre  visite  demain 
dans  la  matinée.  » 

«  Demain  nous  rentrerons  dans  le  sérieux  de  la  vie, 
se  disait  Gilbert  en  savourant  une  tasse  du  thé  vert 
le  plus  exquis,  et  vraiment  j'en  suis  bien  aise,  car  je 
n'approuve  pas  l'usage  que  je  fais  de  mes  loisirs. 
J'ai  passé  toute  cette  journée  à  raisonner  sur  moi- 
même,  à  disserter  sur  mon  esprit  et  sur  mon  cœur. 
C'est  sans  contredit  le  plus  sot  des  passe- temps  I...  » 


22  LE  COMTE  KOSTIA 

Et  tirant  de  sa  poche  un  carnet,  il  y  écrivit  ces  mots  : 
((  Oublie-toi,  oublie-toi,  oublie-toi.  »  Gilbert  en  usait 
comme  le  philosophe  Kant,  lequel,  ne  pouvant  se 
consoler  d'avoir  perdu  un  vieux  domestique  nommé 
Lampe,  écrivait  sur  son  journal  :  «  Souviens-toi 
d'oublier  Lampe.  )> 

Il  demeura  quelques  instants  debout  dans  l'em- 
brasure de  la  fenêtre,  contemplant  la  voûte  céleste 
qui  brillait  de  mille  feux  ;  puis  il  se  mit  au  lit,  mais 
son  sommeil  ne  fut  pas  tranquille  :  Stéphane  lui 
apparut  dans  ses  rêves...  Un  moment  il  crut  le  voir 
agenouillé  devant  lui,  le  visage  inondé  de  larmes,  et 
comme  il  s'approchait  pour  le  consoler,  l'enfant  tira 
de  son  sein  un  poignard  et  lui  en  perça  le  cœur. 

Gilbert  se  réveilla  en  sursaut  et  il  eut  quelque 
peine  à  se  rendormir. 


III 


Un  grand  plaisir  attendait  Gilbert  à  son  réveil  ;  il 
se  leva  comme  le  soleil  commençait  à  paraître  et, 
dès  qu'il  fut  habillé,  il  courut  à  la  fenêtre  pour  exa- 
miner le  paysage. 

La  rotonde  qui  lui  avait  été  assignée  pour  loge- 
ment formait  à  elle  seule  l'étage  supérieur  d'une 
tourelle  qui  flanquait  l'un  des  angles  du  château. 
Cette  tourelle  et  une  grosse  tour  carrée,  située  à 
l'autre  extrémité  de  la  même  façade,  avaient  vue 
sur  le  nord,  et  de  ce  côté  le  rocher  était  coupé  à  pic 
et  formait  un  précipice  de  trois  cents  pieds  d'un 


LE  COMTE  KOSTIA  23 

aspect  fort  imposant.  Quand  Gilbert  mit  le  nez  à  la 
fenêtre,  son  regard  plongea  dans  le  gouffre,  où  flot- 
tait une  vapeur  bleuâtre  que  le  soleil  naissant  per- 
çait de  ses  flèches  d'or;  ce  spectacle  le  transporta. 
Avoir  un  précipice  sous  sa  fenêtre,  c'était  une  nou- 
veauté qui  lui  causa  une  joie  infinie.  Ce  précipice 
était  son  domaine,  sa  propriété;  ses  yeux  en  pre- 
naient possession.  Il  ne  se  lassait  pas  de  contempler 
ces  rochers  escarpés  comme  des  murailles,  et  dont  les 
parois  étaient  coupées  par  des  bandes  transversales 
de  broussailles  et  de  buissons  rabougris.  Depuis 
longtemps  il  n'avait  éprouvé  une  sensation  aussi 
vive,  et  il  dut  convenir  que,  si  son  cœur  était  vieux, 
ses  sens  étaient  encore  tout  neufs.  Le  fait  est  qu'en 
ce  moment  Gilbert,  le  grave  philosophe,  était  heu- 
reux comme  un  enfant,  et  en  entendant  le  murmure 
solennel  du  Rhin,  auquel  se  mariaient  les  croasse- 
ments d'un  corbeau  et  les  cris  stridents  des  marti- 
nets qui  rasaient  de  leur  aile  inquiète  les  mâchicou- 
lis de  la  tourelle,  il  se  persuada  que  le  fleuve  enflait 
sa  voix  pour  le  saluer,  que  les  oiseaux  lui  donnaient 
une  aubade,  et  que  la  nature  tout  entière  célébrait 
une  fête  dont  il  était  le  héros. 

Ce  fut  à  peine  s'il  put  s'arracher  à  sa  chère  fenêtre 
pour  déjeuner,  et  il  était  de  nouveau  en  contem- 
plation lorsque  M.  Leminof  entra  dans  sa  chambre. 
Il  ne  l'entendit  pas  venir,  et  il  fallut  que  le  comte 
toussât  trois  fois  pour  lui  faire  retourner  la  tête.  En 
apercevant  l'ennemi,  Gilbert  tressailht;  mais  il 
n'eut  pas  de  peine  à  se  remettre.  Cependant  ce 
tressaillement  nerveux  qu'il  n'avait  pu  réprimer 
avait  fait  sourire  le  comte,  et  ce  sourire  le  chagrina. 


24  LE  COMTE  KOSTIA 

égard  sur  l'idée  qu'il  prendrait  de  lui  dans  cette  pre- 
mière entrevue,  et  il  se  promit  de  bien  se  surveiller. 

Le  comte  Kostia  était  un  homme  entre  deux  âges, 
bien  fait,  de  très  grande  taille,  les  épaules  larges, 
un  grand  air,  un  front  sévère  et  hautain,  un  bec 
d'oiseau  de  proie,  la  tête  haute  et  légèrement  rame- 
née en  arrière,  de  grands  yeux  gris  bien  fendus 
d'où  sortaient  des  regards  à  la  fois  perçants  et  in- 
certains, une  figure  expressive,  d'une  coupe  régu- 
lière, et  où  Gilbert  ne  trouva  guère  à  reprendre  que 
des  sourcils  trop  touffus  et  des  pommettes  un  peu 
trop  saillantes  ;  mais  ce  qui  ne  lui  plut  pas,  c'est  que 
M.  Leminof  resta  debout  en  le  priant  de  s'asseoir,  et 
comme  Gilbert  faisait  quelques  façons,  le  comte  y 
coupa  court  par  un  geste  impérieux  accompagné 
d'un  froncement  de  sourcils... 
I  «  Monsieur  le  comte,  lui  dit  mentalement  Gilbert, 
"VOUS  ne  sortirez  pas  d'ici  sans  vous  être  assis  ! 
^  —  Mon  cher  monsieur,  dit  le  comte  en  arpentant 
la  chambre  les  bras  croisés  sur  la  poitrine,  vous 
avez  dans  le  docteur  Lerins  un  ami  très  chaud.  Il 
fait  un  cas  infini  de  votre  mérite  ;  il  a  même  eu 
l'obligeance  de  me  donner  à  entendre  que  j'étais 
tout  à  fait  indigne  de  posséder  dans  ma  maison  un 
pareil  trésor  de  sagesse  et  d'érudition.  Aussi  m'a-t-il 
expressément  recommandé  d'avoir  pour  vous  les 
plus  grands  égards;  il  m'a  fait  sentir  que  je  répon- 
dais de  vous  à  l'univers  et  que  l'univers  me  ferait 
rendre  mes  comptes.  Vous  êtes  bien  heureux,  mon- 
sieur, d'avoir  de  si  bons  amis;  c'est  une  bénédiction 
particulière  du  ciel.  » 

Gilbert  ne  répondit  rien  ;  il  se  mordait  les  lèvres  et 
regardait  à  ses  pieds. 


LE  COMTE  KOSTIA  25 

«  M.  Lerins,  reprit  le  comte,  m'apprend  encore 
que  vous  êtes  à  la  fois  timide  et  fier,  et  il  me  sup- 
plie de  vous  ménager  beaucoup.  Il  prétend  que  vous 
êtes  capable  de  beaucoup  souffrir  sans  en  rien  mar- 
quer. C'est  un  talent  qui  aujourd'hui  ne  court  pas 
les  rues.  Ce  qui  me  chagrine,  c'est  que  notre  excel- 
lent ami  M.  Lerins  m'a  tout  l'air  de  me  considérer 
comme  un  loup-garou.  Je  serais  désolé,  monsieur, 
de  vous  faire  peur.  »  Et  se  tournant  à  moitié  vers 
Gilbert  :  «  Voyons,  regardez-moi  bien;  est-ce  que 
j'ai  des  griffes  au  bout  des  doigts?  » 

Le  pauvre  Gilbert  maudissait  in  petto  M.  Lerins  et 
son  zèle  indiscret. 

«  Oh  !  monsieur  le  comte,  répondit-il  de  sa  voix 
la  plus  nette  et  de  son  air  le  plus  tranquille,  je  ne  me 
défie  jamais  des  griffes  de  mon  prochain.  Seulement, 
quand  d'aventure  il  m' arrive  de  les  sentir,  je  crie 
très  fort  et  je  me  défends.  » 

Le  son  de  voix  de  Gilbert  et  l'expression  de  son 
visage  frappèrent  M.  Leminof.  Ce  fut  à  son  tour,  si- 
non de  tressaillir  (il  ne  tressaillait  guère),  du  moins 
d'être  étonné.  Il  le  regarda  un  instant  en  silence, 
puis  il  reprit  d'un  ton  plus  sardonique  : 

«  Ce  n'est  pas  tout.  M.  Lerins  (ah  !  quel  admirable 
ami  vous  avez  là  !)  veut  bien  m'apprendre  encore 
que  vous  êtes,  monsieur,  ce  qui  s'appelle  aujour- 
d'hui une  belle  âme.  Qu'est-ce  qu'une  belle  âme?  Je 
n'en  sais  trop  rien...»  Et  en  parlant  ainsi,  il  avait 
l'air  de  chercher  tour  à  tour  une  mouche  au  plafond 
et  une  épingle  sur  le  parquet.  «  Que  voulez- vous? 
J'ai  sur  toutes  choses  des  idées  très  arriérées,  et  je 
n'entends  rien  au  vocabulaire  de  mon  siècle.  Je  sais 
très  bien  ce  que  c'est  qu'un  beau  cheval,  une  belle 

2 


26  LE  COMTE  KOSTIA 

femme;  mais  une  belle  âme  !  Sauriez- vous  m*expli- 
quer,  monsieur,  ce  que  c'est  qu'une  belle  âme?  » 

Gilbert  ne  répondit  mot.  Il  était  tout  occupé  à 
adresser  au  ciel  la  prière  du  philosophe  :  «  O  mon 
Dieu  !  gardez-moi  contre  mes  amis  !  Je  me  charge 
'  de  mes  ennemis.  » 

«  Mes  questions  vous  semblent  peut-être  indis- 
crètes, poursuivit  M.  Leminof;  prenez-vous-en  à 
M.  Lerins.  Sa  dernière  lettre  m'a  causé  de  vives 
inquiétudes.  Il  vous  annonçait  à  moi  comme  un  être 
exceptionnel;  il  est  naturel  que  je  prenne  mes 
informations.  Je  déteste  les  mystères,  les  surprises. 
J'ai  ouï  parler  d'un  petit  prince  d'Abyssinie  qui, 
pour  témoigner  sa  gratitude  au  missionnaire  qui 
l'avait  converti,  lui  envoya  en  cadeau  une  grande 
caisse  en  bois  de  senteur.  Quand  le  missionnaire 
ouvrit  la  caisse,  il  y  trouva  un  joli  crocodile  du  Nil 
tout  vivant.  Jugez  de  son  plaisir  !  Ce  sont  de  ces 
aventures  qui  prêchent  la  prudence.  Aussi,  quand 
notre  excellent  ami  M.  Lerins  m'envoie  en  cadeau 
une  belle  âme,  il  est  naturel  que  je  déballe  avec  pré- 
caution, et  qu'avant  d'installer  chez  moi  cette  belle 
âme,  je  cherche  à  savoir  ce  qu'il  y  a  dedans...  Une 
belle  âme  !  dit-il  encore  d'un  ton  moins  ironique, 
mais  plus  sec,  à  force  d'y  rêver,  je  devine  que  c'est 
une  âme  qui  a  la  passion  des  colifichets  en  matière 
de  sentiment.  En  ce  cas,  monsieur,  souffrez  que  je 
vous  donne  un  conseil.  M^^^  Leminof  avait  un  goût 
prononcé  pour  les  chinoiseries,  et  elle  en  avait  en- 
combré son  salon.  Par  malheur,  j'ai  les  mouvements 
un  peu  brusques,  et  il  m'est  arrivé  plus  d'une  fois 
de  renverser  à  terre  des  guéridons  chargés  de  porce- 
lames  et  d'autres  babioles.  Vous  jugez  si  elle  était 


LE  COMTE  KOSTIA  27 

contente!  Mon  cher  monsieur,  soyez  prudent, 
enfermez  soigneusement  vos  chinoiseries  dans  vos 
armoires,  et  retirez- en  les  clefs. 

—  Je  vous  remercie  du  conseil,  répondit  douce- 
ment Gilbert;  mais  je  suis  désolé  de  voir  qu'on  vous 
a  donné  une  idée  très  fausse  de  moi.  Me  permettez- 
vous,  monsieur,  de  me  peindre  à  vous  tel  que  je  suis? 

—  Je  n'y  vois  pas  d'inconvénient,  dit-il. 

—  Je  ne  suis  point  une  belle  âme,  reprit  Gilbert; 
je  suis  tout  simplement  une  bonne  âme,  ou,  si  vous 
l'aimez  mieux,  un  honnête  garçon  qui  prend  les 
choses  comme  elles  viennent  et  les  hommes  tels 
qu  ils  sont,  qui  ne  se  pique  de  rien,  ne  prétend  à 
rien,  et  qui  se  soucie  comme  d'un  fétu  de  ce  que  les 
autres  peuvent  penser  de  lui.  Je  ne  nie  pas  que, 
dans  ma  première  jeunesse,  je  n'aie  subi  tout  comme 
un  autre  ce  qu'un  homme  d'esprit  appelait  V ensor- 
cellement des  niaiseries;  mais  j'en  suis  bien  revenu. 
J'ai  trouvé  dans  la  destinée  un  magister  morose,  un 
peu  brutal,  qui  m'a  enseigné  l'art  de  vivre  à  grands 
coups  de  martinet.  Aussi  ce  qu'il  y  avait  en  moi  de 
romanesque  s'est  réfugié  dans  mon  cerveau,  et  mon 
cœur  est  devenu  le  plus  raisonnable  de  tous  les 
cœurs.  Si  j'avais  le  bonheur  d'être  à  la  fois  riche  et 
artiste,  je  prendrais  la  vie  comme  un  jeu;  mais, 
n'étant  ni  l'un  ni  l'autre,  je  la  traite  comme  une 
affaire.  Croyez-m'en,  monsieur,  la  vie  n'est  pour  moi 
qu'une  affaire  tout  comme  une  autre,  ou,  pour 
mieux  dire,  un  peu  plus  épineuse,  un  peu  plus  com- 
pliquée qu'une  autre,  et  je  n'ai  garde  de  lui  repro- 
cher de  n'être  ni  une  idylle  ni  un  opéra.  Seulement, 
comme  il  est  bon  de  prendre  quelquefois  du  relâ- 
che, quand  je  veux  me  reposer   de   ma  grande 


28  LE  COMTE  KOSTIA 

affaire,  qui  est  de  vivre,  je  ferme  boutique  et  je  vais 
au  spectacle...  Je  porte  ici,  ajouta-t-il  en  se  frappant 
le  front,  un  joli  théâtre  de  marionnettes.  La  scène 
n'est  pas  bien  vaste,  mais  mes  marionnettes  sont 
gentilles;  elles  entendent  très  bien  leur  métier  et 
jouent  avec  le  même  talent  la  comédie  et  la  tragé- 
die. Je  n'ai  qu'à  dire  un  mot,  et  aussitôt  elles  sortent 
de  leurs  boîtes,  se  costument,  mettent  un  doigt  de 
rouge,  la  rampe  s'allume,  le  rideau  se  lève,  la  repré- 
sentation commence,  et  je  suis  le  plus  heureux  des 
hommes  !  » 

M.  Leminof  n'arpentait  plus  la  chambre.  Il  se 
tenait  immobile  dans  l'embrasure  de  la  fenêtre  et 
regardait  dans  la  vallée. 

«  Je  vous  forcerai  bien  de  vous  asseoir,  monsieur 
le  comte,  disait  tout  bas  Gilbert. 

—  Vous  piquez  ma  curiosité,  repartit  enfin 
M.  Leminof  après  un  silence;  ne  me  ferez-vous  pas 
voir  un  jour  vos  marionnettes? 

—  Impossible  !  répondit-il  ;  mon  Polichinelle,  mes 
Arlequins  et  mes  Colombines  sont  si  timides  qu'ils 
ne  consentiraient  jamais  à  affronter  le  feu  de  vos 
regards.  Sans  avoir  de  griffes  au  bout  des  doigts, 
monsieur,  vous  me  semblez  peu  complaisant  pour 
l'imagination  d' autrui,  et  à  votre  seule  approche  mes 
pauvres  poupées  risqueraient  de  demeurer  court  : 
elles  savent  bien  que  leur  répertoire  ne  serait  pas 
de  votre  goût  !  » 

M.  Leminof  se  remit  à  marcher,  et  en  passant 
devant  Gilbert  il  lui  lança  un  regard  à  la  fois  hau- 
tain et  caressant.  C  est  ainsi  qu'un  gros  dogue 
regarde  un  barbet  qui,  ne  doutant  de  rien,  s'appro- 
che familièrement  de  sa    majesté    dentue   et  fait 


LE  COMTE  KOSTIA  29, 

mine  de  jouer  avec  elle.  Il  gronde  sourdement, 
mais  sans  avoir  envie  de  se  fâcher.  Il  y  a  je  ne  sais 
quoi  dans  l'œil  des  barbets  qui  force  quelquefois 
les  gros  dogues  à  prendre  en  bonne  part  leurs  pri- 
vautés. 

«  Ah  çà  !  monsieur,  dit  le  comte,  de  votre  propre 
aveu,  vous  êtes  un  parfait  égoïste.  Votre  grande  i 
affaire  est  de  vivre,  et  de  vivre  pour  vous  ! 

—  C'est  à  peu  près  cela,  répondit  Gilbert;  seule- 
ment, j'évitais  de  prononcer  le  mot,  il  est  un  peu 
dur...  Ce  n'est  pas  que  je  sois  né  égoïste,  poursui- 
vit-il; mais  je  le  suis  devenu.  Si  j'avais  encore  mon 
cœur  de  vingt  ans,  j'aurais  apporté  ici  des  idées 
très  romanesques.  Vous  allez  bien  rire,  monsieur  : 
figurez- vous  qu'il  y  a  dix  ans  je  serais  arrivé  dans 
votre  château  avec  l'intention  très  arrêtée  de  vous 
aimer  beaucoup  et  de  me  faire  aimer  de  vous. 

—  Tandis  qu'aujourd'hui... 

—  Mon  Dieu, aujourd'hui,  je  sais  un  peu  le  monde, 
et  je  me  dis  qu'il  ne  peut  être  question  entre  nous 
que  d'un  marché,  et  que  les  bons  marchés  sont 
ceux  qui  sont  avantageux  aux  deux  parties. 

—  Quel  terrible  homme  vous  faites  !  s'écria  le 
comte  avec  un  rire  goguenard;  vous  détruisez  sans 
pitié  toutes  mes  illusions,  vous  attentez  à  la  poésie 
de  mon  âme  !  Dans  ma  naïveté,  je  m'imaginais  que 
nous  allions  nous  éprendre  d'une  belle  passion  l'un 
pour  l'autre.  Je  projetais  de  faire  de  mon  secrétaire 
mon  ami  intime,  le  cher  confident  de  toutes  mes 
pensées,  mais  au  moment  où  je  m'apprête  à  lui 
ouvrir  mes  bras,  l'ingrat  me  vient  dire  d'un  ton 
posé  :  «  Monsieur,  il  ne  s'agit  entre  nous  que  d'un 
«  marché;  je  suis  le  marchand,  vous  êtes  l'ache- 


30  LE  COMTE  KOSTIA 

«  teur,  je  vous  vends  du  grec,  et  vous  me  le  payez 
«  argent  comptant.  »  Peste  !  monsieur,  votre  belle 
âme  ne  se  pique  pas  de  poésie!...  A  merveille!  je 
prends  acte  de  vos  paroles  !  Il  ne  s'agit  entre  nous 
que  d'un  marché.  Je  serai  donc,  si  vous  le  voulez, 
l'exploitant,  vous  serez  l'exploité,  et  vous  ne  vous 
plaindrez  pas  si  je  vous  traite  de  Turc  à  More? 

—  Pardon,  répondit  Gilbert,  votre  intérêt  bien 
entendu  vous  commande  de  me  ménager.  Vous  me 
donnerez  beaucoup  à  faire,  je  ne  plaindrai  mon 
temps  ni  ma  peine;  mais  vous  n'aurez  garde  de 
m' accabler.  Aussi  bien,  je  ne  suis  pas  exigeant;  tout 
ce  que  je  demande,  c'est  que  vous  m'accordiez 
chaque  jour  quelques  heures  de  loisir  et  de  solitude 
pour  regarder  en  paix  mes  marionnettes.  » 

M.  Leminof  s'arrêta  tout  à  coup  et  se  planta  en 
face  de  Gilbert,  les  mains  appuyées  sur  ses  hanches. 

({  Vous  vous  assoirez,  vous  vous  assoirez,  mon- 
sieur le  comte  !  murmurait  Gilbert  entre  ses  dents. 

—  A  ce  compte-là,  dit  M.  Leminof  en  le  regardant 
fixement,  il  se  trouve  que  vous  êtes  un  égoïste  con- 
templatif. Au  moins  j'espère,  monsieur,  que  vous 
avez  les  vertus  de  votre  état  :  je  veux  dire  que, 
très  occupé  de  vous-même,  vous  êtes  exempt  de 
toute  curiosité  indiscrète.  L'égoïsme  ne  vaut  tout 
son  prix  que  lorsqu'il  est  accompagné  d'une  indif- 
férence méprisante  pour  les  affaires  d'autrui.  Ecou- 
tez-moi bien  :  je  ne  vis  pas  absolument  seul  ici;  je 
désire  cependant  que  vous  entreteniez  avec  moi 
des  relations  suivies.  Les  deux  personnes  qui  habi- 
tent cette  maison  avec  moi  ne  savent  le  grec,  ni 
l'une  ni  l'autre;  elles  n'ont  pas  le  droit  de  vous 
intéresser.   Rappelez-vous  que  j'ai   le  tort  d'être 


LE  COMTE  KOSTIA  31 

jaloux  comme  un  tigre;  je  prétends  donc  que  vous 
soyez  à  moi  sans  partage.  Et  pour  ce  qui  est  de  vos 
marionnettes,  si  vous  vous  ravisez,  vous  me  trou- 
verez toujours  prêt  à  les  admirer;  mais  vous  ne  les 
montrerez  à  personne;  vous  m'entendez,  à  per- 
sonne !  )) 

Le  comte  Kostia  prononça  ces  derniers  mots  avec 
un  accent  si  énergique  que  Gilbert  en  fut  surpris. 
Il  était  sur  le  point  de  demander  des  explications; 
le  regard  sévère  et  presque  menaçant  du  comte  lui 
en  ôta  l'envie. 

«  Vos  recommandations,  monsieur,  répondit-il, 
sont  superflues.  Pour  achever  mon  portrait,  je  ne 
suis  guère  expansif  et  j'ai  peu  de  liant  dans  le  carac- 
tère. A  vrai  dire,  la  solitude  est  mon  élément;  elle 
a  pour  moi  des  douceurs  extrêmes.  Voulez-vous 
faire  une  expérience?  Enfermez-moi  sous  clef  dans 
cette  chambre,  et  pourvu  que  chaque  jour  vous  me 
fassiez  passer  un  peu  de  nourriture  par  une  chatière, 
dans  un  an  d'ici  vous  me  retrouverez  assis  à  cette 
table,  frais,  joyeux  et  bien  portant...  A  moins  tou- 
tefois, ajouta- t-il,  qu'à  mon  insu  le  mal  du  ciel  ne 
me  travaille  sourdement.  En  ce  cas,  je  pourrais 
bien  un  beau  jour  m'en  voler  par  les  fenêtres;  mais 
le  mal  ne  serait  pas  grand.  Trouvant  la  cage  vide, 
vous  diriez  :  «  Il  a  poussé  des  ailes  à  ce  bon  gar- 
çon. Grand  bien  lui  fasse  !  » 

—  Je  n'entends  pas  cela  !  s'écria  le  comte.  Mon- 
sieur mon  secrétaire,  vous  me  plaisez  beaucoup, 
et  de  crainte  d'accident  je  ferai  griller  cette  fenêtre.  » 

Et  à  ces  mots  il  attira  à  lui  un  fauteuil  et  s'assit 
en  face  de  Gilbert,  qui  eût  volontiers  battu  des 
mains  à  ce  beau  dénoûment  ;  leur  entretien  ne  roula 


32  LE  COMTE  KOSTIA 

plus  que  sur  Byzance  et  son  histoire.  Le  comte 
exposa  à  Gilbert  le  plan  de  ses  travaux  et  lui  indi- 
qua le  genre  de  recherches  qu'il  attendait  de  lui. 
Cette  conversation  se  prolongea  pendant  plusieurs 
heures,  et  à  peine  M.  Leminof  fut-il  rentré  dans  son 
cabinet,  qu'il  prit  la  plume  et  écrivit  à  M.  Lerins 
le  billet  que  voici  : 

«  Mon  cher  docteur,  recevez  mes  remerciements 
pour  le  sujet  précieux  que  vous  m'avez  envoyé.  Je 
l'aurais  fait  faire  tout  exprès  qu'il  ne  serait  pas  plus 
à  mon  goût.  C'est  précisément  l'outil  dont  j'avais 
besoin;  mais  permettez-moi  de  vous  dire  que  si  ce 
jeune  homme  me  plaît,  c'est  qu'il  ressemble  fort  peu 
au  portrait  que  vous  aviez  bien  voulu  m'en  faire. 
Vous  m'annonciez  un  héros  de  Berquin,  et  je  me 
préparais  à  vous  le  renvoyer,  car  c'eût  été  à  mes 
yeux  un  vice  rédhibitoire.  Mon  cher  docteur,  les 
jeunes  gens  d'aujourd'hui  sont  plus  compliqués  que 
vous  ne  le  pensez;  la  candeur  n'est  pas  leur  par- 
tage; ils  sont  tous  très  forts  en  arithmétique,  et  le 
plus  ingénu  d'entre  eux  est  pour  le  moins  un  Chi- 
nois commencé.  Ce  qui  me  charme  dans  votre 
candide  ami,  c'est  qu'il  se  démontre  lui-même, 
comme  un  cornac  fait  son  éléphant.  Il  a  bien  voulu 
m'expliquer  dans  le  plus  grand  détail  ce  petit  méca- 
nisme que  vous  appelez  sa  belle  âme;  il  m'a  fait 
voir  le  grand  ressort,  le  mouvement,  les  engrenages, 
les  aiguilles  et  la  sonnerie.  Le  plus  bel  avantage  de 
cette  horloge,  c'est  qu'elle  marche  au  doigt  et  qu'elle 
marque  toujours  l'heure  que  l'on  veut.  Avec  cela, 
ce  jeune  homme  me  paraît  très  heureusement  doué; 
c'est  un  érudit  consommé,  qui  a  le  sens  juste  et 


LE  COMTE  KOSTIA  33 

r esprit  critique.  En  vérité,  je  ne  pouvais  mieux 
rencontrer.  Adieu,  mon  cher  docteur;  comptez  sur 
ma  reconnaissance  et  mettez-moi  aux  pieds  de 
M"^^  Lerins,  si  elle  n'a  pas  oublié  son  indigne  ser- 
teur.  KosTiA  Petrovitch  Leminof.  » 


IV 


Quinze  jours  plus  tard, Gilbert  écrivait  à  ses  amis 
une  lettre  ainsi  conçue  :  «  Madame,  je  n'ai  trouvé 
ici  ni  fêtes,  ni  cavalcades,  ni  galas,  ni  beautés  ton- 
gouses.  Qu'en  ferions-nous,  je  vous  prie,  de  ces 
beautés  tongouses?  ou,  pour  mieux  dire,  que 
feraient-elles  de  nous?  Nous  vivons  dans  les  bois; 
notre  château  est  un  vieux,  tout  vieux  château;  le 
soir,  au  clair  de  la  lune,  il  a  l'air  d'un  revenant.  Cç 
que  j'en  aime  le  mieux,  ce  sont  de  longs  corridors 
sombres  où  le  vent  se  promène;  mais  je  vous  assure 
que  je  n'y  ai  pas  encore  rencontré  de  robe  blanche 
ni  de  chapeau  à  panache.  Seulement,  l'autre  soir, 
une  chauve-souris  qui  avait  pénétré  par  un  carreau 
brisé  me  balaya  la  figure  de  son  aile  et  faillit 
éteindre  ma  bougie.  C'est  jusqu'à  présent  ma  seule 
aventure...  Et  quant  à  vous,  monsieur,  sachez  que 
je  ne  me  suis  point  laissé  gagner  aux  séductions  de 
mon  tyran,  par  la  raison  qu'il  ne  s'est  point  donné  la 
peine  d'être  séduisant.  Sachez  encore  que  je  ne 
m'ennuie  pas.  Je  suis  content;  je  jouis  de  cette  tran- 
quillité d'esprit  que  procure  une  situation  bien 
définie,  bien  réglée  et  après  tout  très  supportable.  Je 


34  LE  COMTE  KOSTIA 

n'ai  plus  à  pousser  ma  vie  devant  moi  et  à  lui  mon- 
trer le  chemin;  elle  chemine  d'elle-même,  et  je  la 
suis  comme  Martin  son  âne.  Et  puis  les  plaisirs  ne 
nous  manquent  pas.  Ecoutez  plutôt. 

«  Notre  château  est  une  longue  enfilade  de  corps 
de  logis  lézardés  dont  nous  habitons  le  seul  habi- 
table. Je  suis  logé  tout  seul  dans  une  tourelle  qui 
commande  une  vue  magnifique.  J'ai  un  grand  pré- 
cipice sous  ma  fenêtre.  Je  peux  dire  :  «  Ma  tourelle, 
«  mon  précipice  !  »  O  mes  pauvres  Parisiens,  vous 
ne  comprendrez  jamais  tout  ce  qu  il  y  a  dans  ces 
deux  mots  :  Mon  précipice/  Qu'est-ce  donc  qu'un 
précipice?  s'écrie  M"^^  Lerins...  C'est  un  grand 
creux.  Eh  !  mon  Dieu,  oui,  madame,  c'est  un  grand 
creux;  mais  songez  que  ce  matin  ce  creux  était  d'un 
bleu  foncé,  et  que  ce  soir,  au  coucher  du  soleil,  il 
était...  tenez,  de  la  couleur  de  vos  capucines.  J'ai 
ouvert  ma  fenêtre  et  j'ai  mis  le  nez  à  l'air  pour  hu- 
.mer  l'odeur  de  cet  admirable  précipice,  car  j'ai  dé- 
couvert que  le  soir  les  précipices  ont  une  odeur. 
Comment  vous  dirai- je?  C'est  un  parfum  de  rochers 
gril]  es  par  le  soleil,  auquel  se  mêle  un  arôme  subtil 
d'herbe  sèche.  Cela  fait  un  mélange  exquis...  J'étais 
donc  à  ma  fenêtre,  quand  sur  ma  droite,  à  quatre- 
vingts  pieds  au-dessous  de  moi,  j'ai  vu  surgir  der- 
rière un  buisson  de  rhododendrons  les  cornes  et 
la  tête  d'une  chèvre  blanche.  Il  faut  savoir  que  du 
côté  du  Rhin  mon  gouffre  ou  mon  abîme,  comme 
vous  voudrez  l'appeler,  est  flanqué  d'un  tertre 
gazonné  au  penchant  duquel  serpente  un  sentier. 
C'est  par  là  qu'avait  grimpé  cette  amazone  à  pattes 
blanches,  et  de  grand  cœur  elle  eût  monté  plus 
haut;  mais  quel  moyen?  Elle  se  trouvait  au  pied 


LE  COMTE  KOSTIA  35 

d'une  formidable  corniche  de  rochers  que  je  défie 
le  plus  habile  chamois  d'escalader.  La  pauvre  chèvre 
s'affligeait  d'être  arrêtée  par  cet  obstacle  inattendu; 
dans  son  dépit,  elle  se  mit  à  donner  de  la  corne 
contre  le  buisson,  puis  elle  me  regarda  en  bêlant, 
et  moi  je  la  regardais  en  souriant,  et  par  intervalles 
nous  détournions  tous  les  deux  la  tête  pour  contem- 
pler le  fleuve,  tacheté  de  place  en  place  de  grandes 
plaques  d'or  et  de  pourpre...  De  bonne  foi,  madame, 
ne  m'enviez-vous  pas  ma  fenêtre,  et  ne  troqueriez*- 
vous  pas  contre  ma  chèvre  blanche  toutes  les  mar- 
chandes de  quatre-saisons  que  vous  voyez  passer 
dans  la  rue  Jacob? 

«  Et  maintenant  faites  avec  moi,  je  vous  prie,  le 
tour  de  notre  beau  domaine.  Le  fier  rocher  dont 
nous  occupons  la  plate-forme,  et  qui  mérite  son  nom 
d'Aire  de  vautour,  se  termine  au  nord  par  ce  que  vous 
savez,  à  l'ouest  par  une  ravine  qui  le  sépare  d'au- 
tres monticules  plus  élevés  et  bizarrement  déchi- 
quetés, dont  la  chaîne  accompagne  le  fleuve  dans 
son  cours.  Cette  ligne  de  hauteurs  n'est  pas  con- 
tinue; elle  est  coupée  de  gorges  étroites  qui  débou- 
chent dans  la  vallée  et  qui  laissent  arriver  jusqu'à 
nous  les  derniers  feux  du  soleil.  L'autre  soir,  le  cou- 
chant était  rouge,  et  l'une  de  ces  gorges  semblait 
vomir  des  flammes;  on  eût  dit  la  gueule  d'une  four- 
naise. A  l'est,  le  Geierfels  domine  de  ses  escarpe- 
ments et  de  sa  terrasse  le  Rhin,  dont  il  n'est  séparé 
que  par  la  grande  route  et  un  chemin  de  halage.  Au 
midi,  il  communique  par  des  sentiers  rapides,  avec 
un  vaste  plateau  dont  il  forme  en  quelque  sorte 
l'étage  supérieur,  et  qui  est  recouvert  d'une  forêt  de 
hêtres  sillonnée  d'eaux  courantes.  C'est  de  ce  côté-là 


36  LE  COMTE  KOSTIA 

seulement  que  notre  manoir  est  accessible;  mais  il 
n'est  pas  question  d'y  arriver  en  voiture,  un  haquet 
même  ne  parviendrait  que  difficilement  jusqu'à 
nous,  et  toutes  nos  provisions  de  bouche  nous  sont 
apportées  à  dos  d'homme  ou  de  mulet...  Des  mon- 
tagnes, des  rochers  à  pic,  des  tourelles  qui  surplom- 
blent  un  précipice,  de  grands  bois  sombres,  d'âpres 
sentiers,  des  ruisseaux  qui  tombent  en  cascades, 
tout  cela  ne  fait-il  pas,  madame,  un  séjour  bien  sau- 
vage et  bien  romantique?...  Sur  la  rive  droite  du 
Rhin,  qui  s'étend  sous  nos  regards,  c'est  tout  autre 
chose.  Représentez- vous  un  paysage  d'une  douceur 
infinie,  une  grande  plaine  cultivée  qui  s'élève  par  un 
mouvement  insensible  jusqu'au  pied  d'une  chaîne 
lointaine  de  montagnes  dont  la  croupe  onduleuse 
dessine  sur  le  ciel  ses  dentelures  aériennes.  Assuré- 
ment, madame,  les  deux  rives  du  Rhin  ne  sont  pas 
consacrées  à  la  même  divinité.  Autour  du  Geierfels, 
dans  l'horreur  mystérieuse  des  bois,  règne  cette  pri- 
mitive et  terrible  déesse  de  la  nature  dont  les  ser- 
vants, farouches  comme  elle,  rougissaient  de  leur 
sang  la  mousse  des  rochers,  tandis  qu'autour  d'eux 
des  prêtresses  en  délire,  les  cheveux  au  vent,  sem- 
blaient imiter  dans  leurs  danses  frénétiques  la 
course  désordonnée  des  astres  encore  incertains  de 
leur  route  et  les  dérèglements  de  l'antique  chaos. 
Là-bas,  au  contraire,  dans  la  plaine,  tout  reconnaît 
l'empire  de  Cérès,  de  Cérès  la  blonde,  de  Cérès  cou- 
ronnée d'épis,  divinité  tutélaire  et  bienfaisante  qui 
prend  plaisir  aux  vapeurs  de  la  terre  entr'ouverte 
par  le  tranchant  du  soc,  au  grincement  de  la  char- 
rue, aux  longs  mugissements  des  troupeaux  et  aux 
chansons  du  moissonneur  liant  sa  gerbe  dorée... 


LE  COMTE  KOSTIA  37 

({  Juste  en  face  du  château^  par  delà  le  Rhin,  une 
bourgade  aux  maisons  proprettes,  soigneusement 
blanchies  à  la  chaux  et  accompagnées  de  jardins, 
se  déploie  en  éventail  autour  d'une  anse  arrondie. 
Sur  la  droite  de  ce  gros  village,  une  église  rustique 
fait  reluire  au  soleil  la  flèche  de  son  clocher  cou- 
vert en  zinc;  à  gauche,  de  grands  moulins  à  tan 
laissent  tourner  nonchalamment  leurs  roues,  et 
derrière  ces  moulins,  cette  église  et  cette  bourgade, 
s'étend  la  fertile  campagne  que  j'essayais  de  vous 
peindre  tout  à  Theure,  et  que  je  ne  saurais  trop  vous 
vanter.  Oh  !  le  charmant  paysage  !...  Cette  après- 
midi,  j'étais  occupé  à  le  dévorer  des  yeux,  quand 
la  chèvre  blanche  est  venue  me  distraire,  suivie 
à  distance  par  une  petite  chevrière  que  je  soup- 
çonne d'être  fort  jolie;  mais  je  les  ai  oubliées 
Tune  et  l'autre  en  voyant  défiler  devant  moi,  che- 
minant en  sens  contraire,  un  bateau  à  vapeur  qui 
remorquait  lentement  une  flottille  de  barques  re- 
couvertes de  leurs  bannes  et  escortées  de  leurs 
allèges,  et  un  vaste  train  de  bois  de  la  forêt  Noire 
monté  par  cinquante  ou  soixante  bateliers  qui,  les 
uns  à  l'avant,  les  autres  à  l'arrière,  dirigeaient  sa 
course  à  grands  coups  d'aviron  ;  après  quoi  mes 
regards,  se  détachant  des  eaux  blanchâtres  du 
fleuve,  se  sont  promenés  tout  à  tour  sur  les  molles 
lenteurs  du  rivage,  sur  les  sinuosités  d'un  ruisseau 
cherchant  aventure  dans  une  prairie  entre  deux 
rideaux  de  saules  et  de  peupliers,  sur  les  ombres 
portées  des  arbres  allongées  par  le  soir,  et  qui  dor- 
maient paisiblement  au  sein  des  guérets.  Ici  un 
pré  vert  où  broutaient  trois  moutons  roux  que  gar- 
dait une  pastourelle  assise  sur  une  grosse  pierre, 


38  LE  COMTE  EOSTIA 

tandis  que  sa  vache  noire  mouchetée  de.  blanc  se 
dressait  contre  le  talus  d'un  fossé  pour  mordiller  les 
branches  gourmandes  d'une  haie;  le  long  du  pré,  un 
bout  de  chemin  creux  où  cheminait  un  meunier 
perché  sur  un  grand  cheval  gris  ;  plus  loin,  une  chau- 
mine  dont  le  toit  laissait  échapper  un  mince  filet 
de  fumée  bleuâtre  qui  montait  vers  le  ciel  en 
ondoyant... 

«  A  quelque  distance  de  moi,  un  oiseau  de 
proie  d'une  immense  envergure  planait  lentement 
au-dessus  de  la  vallée;  ses  ailes  semblaient  immo- 
biles, et,  suspendu  dans  l'air,  il  y  traçait  de 
grandes  courbes  régulières  et  concentriques.  Appa- 
remment il  était  plongé,  comme  moi-même,  dans 
une  rêveuse  contemplation  à  laquelle  il  ne  pouvait 
s'arracher,  et  quand  parfois  il  essayait  de  rompre  le 
charme  qui  ]e  tenait  enchaîné,  et  qu'agitant  ses 
grandes  ailes  il  prenait  son  essor  vers  le  ciel,  le 
charme  victorieux  triomphait  bientôt  de  ses  efforts, 
il  redescendait  et  se  remettait  à  tournoyer,  empri- 
sonné, semblait-il,  dans  un  cercle  magique  et  fasciné 
malgré  lui  par  les  grâces  divines  de  ces  rives  enchan- 
tées. 

«  Mais  ce  qui  me  plaît  plus  que  tout  le  reste,  c'est 
que  le  Geierfels  est,  par  sa  situation,  une  sorte  de 
foyer  acoustique  où  montent  incessamment  tous  les 
bruits  de  la  vallée. 

«  Cette  après-midi,  le  sourd  grondement  du 
lleuve,  la  respiration  haletante  du  remorqueur, 
le  frémissement  d'une  cloche  dans  un  lointain 
campanile,  le  chant  d'une  villageoise  lavant  son 
linge  dans  une  fontaine,  le  bêlement  d'un  mou- 
ton, le  tic  tac  des  moulins,  les  tintements  de  son- 


LE  COMTE  KOSTIA  39 

nettes  d'une  longue  file  de  mulets  halant  une  barque 
à  la  cordelle,  les  clameurs  retentissantes  de  bateliers 
arrimant  des  futailles  dans  une  gabare...  tous  ces 
bruits  divers  arrivaient  jusqu'à  mon  oreille  en  vibra- 
tions d'une  netteté  surprenante,  jusqu'au  moment 
où  une  bouffée  de  vent  les  brouillant  tout  à  coup,  je 
n'entenda's  plus  rien  qu'une  vague  musique  qui 
semblai'  descendre  du  ciel;  mais,  l'instant  d'après, 
toutes  ces  voix  frémissantes  émergeaient  de  nou- 
veau de  ce  tourbillon  de  confuse  harmonie,  et  de 
nouveau  chacune,  sonore  et  distincte,  racontait  à 
mon  cœur  ravi  quelque  épisode  de  la  vie  de  l'homme 
et  de  la  nature...  Et  puis,  quand  la  nuit  vient,  ma- 
dame, à  tous  ces  bruits  du  jour  en  succèdent  d'autres 
plus  secrets,  plus  pénétrants,  plus  mélancoliques. 
Aimez- vous,  madame,  le  hôlement  de  la  chouette? 
Il  faudrait  d'abord  savoir  si  vous  l'avez  jamais 
entendu.  C'est  un  cri...  Non,  ce  n'est  pas  un  cri, 
c'est  une  plainte  douce,  étouffée;  c'est  un  chagrin 
monotone  et  résigné  qui  se  raconte  à  la  lune  et  aux 
étoiles.  L'un  de  ces  tristes  oiseaux  loge  à  deux  pas  de 
moi,  dans  un  creux  d'arbre  et,  la  nuit  venue,  il  se 
plaît  à  chanter  un  duo  avec  le  vent  qui  soupire.  Le 
Rhin  se  charge  de  l'accompagnement,  et  sa  voix 
grave,  étoffée,  fait  une  basse  continue,  qui  tour  à 
tour  se  renforce  ou  décroît...  L'autre  soir,  ce  concert 
vint  à  manquer  ;  ni  le  vent  ni  la  chouette  n'étaient  en 
voix.  Le  Rhin  seul  grondait  tout  bas;  mais  il  me 
ménageait  une  surprise,  il  m'a  prouvé  qu'il  sait  faire 
quelquefois  de  l'harmonie  à  lui  tout  seul.  Vers  mi- 
nuit, une  barquette  qui  portait  une  lanterne  à  la 
proue  s'est  détachée  du  rivage  et  a  traversé  le 
fleuve  en  dérivant,  et  j'entendais  distinctement  ou 


40  LE  COMTE  KOSTIA 

je  croyais  entendre  le  clapotis  de  Tonde  sur  le  flanc 
du  bateau,  le  bouillonnement  du  remous  qui  se  for- 
mait à  l'arrière,  le  bruit  sourd  de  la  rame  quand 
elle  plongeait  dans  le  courant,  et,  plus  doux  encore, 
quand  elle  en  ressortait,  le  pleur  adorable  de  l'eau 
qu'elle  laissait  retomber  goutte  à  goutte...  Cette 
musique-là  faisait  un  bien  grand  contraste  avec  celle 
que  j'avais  entendue  la  veille  à  la  même  heure.  Le 
vent  du  nord  s'était  levé  dans  la  soirée,  et  vers  onze 
heures  il  était  devenu  furieux  ;  il  remplissait  les  airs 
d'aboiements  funèbres  :  c'était  une  rage  qui  ne  se 
peut  dire.  Les  girouettes  grinçaient,  les  tuiles  frot- 
taient les  unes  contre  les  autres,  les  poutres  des 
toitures  tremblaient  dans  leurs  mortaises,  les  mu- 
railles tressaillaient  sur  leurs  fondements.  D'instant 
en  instant,  une  rafale  se  précipitait  sur  ma  fenêtre 
avec  des  hurlements  sauvages,  et  de  mon  lit  je 
croyais  apercevoir  à  travers  la  vitre  les  yeux  san- 
glants d'une  bande  de  loups  affamés.  Dans  les  courts 
intervalles  où  ce  grand  vacarme  du  dehors  s'apai- 
sait, des  murmures  étranges  partaient  de  l'intérieur 
du  château  ;  les  boiseries  faisaient  entendre  de  lugu- 
bres craquements  ;  il  n'était  ni  fente  dans  les  cloi- 
sons, ni  fissure  aux  plafonds  d'où  ne  sortît  un  soupir 
ou  de  rauques  gémissements.  Et  parfois  tout  cela 
se  taisait,  et  j'entendais  seulement  à  l'extrémité  des 
corridors  comme  un  léger  chuchotement  de  fan- 
tômes qui  babillaient  dans  l'ombre  en  frôlant  les 
murailles  ;  puis  tout  à  coup  ils  prenaient  leur  élan,  les 
planchers  tremblaient  sous  leur  piétinement  sac- 
cadé, ils  gravissaient  en  tumulte  Tescalier  qui  conduit 
à  ma  chambre,  et  venaient  s'abattre  sur  le  seuil  de 
ma  porte  en  poussant  des  lamentations  indicibles. 


LE  COMTE  KOSTIA  41 

«  En  voilà  assez  sur  la  case,  direz- vous  peut-être; 
parlez-nous  donc  un  peu  du  patron.  Cet  homme  ter- 
rible, sachez-le  bien,  m'est  beaucoup  moins  antipa- 
thique que  vous  ne  le  pensiez.  Et  d'abord  nous  ne 
vivons  pas  ensemble  du  matin  au  soir.  Dès  le  lende- 
main de  mon  arrivée,  il  m'a  remis  une  longue  liste 
de  passages  difficiles  ou  altérés  à  interpréter  et  à 
restituer.  C'est  un  travail  de  longue  haleine  auquel 
je  consacre  toutes  mes  après-midi.  Il  a  fait  transpor- 
ter dans  ma  chambre  quelques-uns  de  ses  plus 
beaux  in-folio.  Je  vis  là  dedans  comme  un  rat  dans 
son  fromage  de  Hollande.  Je  passe,  il  est  vrai,  mes 
matinées  dans  son  cabinet,  où  nous  tenons  de  doctes 
conférences,  qui  édifieraient  l'Académie  des  inscrip- 
tions; mais  ce  qui  est  charmant,  c'est  que  dès  la 
tombée  de  la  nuit  je  puis  disposer  de  moi  comme  je 
l'entends.  Il  a  même  été  convenu  que,  passé  sept 
heures,  je  pourrais  m' enfermer  à  clef  dans  mon 
réduit,  et  que  sous  aucun  prétexte  nul  mortel  ne 
viendrait  m'y  relancer.  C'est  un  privilège  que  M.  Le- 
minof  m'a  octroyé  le  plus  gracieusement  du  monde, 
et  vous  jugez  si  je  lui  en  suis  reconnaissant...  Ce 
n'est  pas  à  dire  que  ce  soit  un  homme  aimable,  ni  qui 
se  soucie  de  l'être  :  mais  c'est  un  homme  de  sens 
et  d'esprit.  Il  m'a  tout  de  suite  compris,  et  il 
s'entend  à  se  servir  de  moi.  Je  suis  comme  un  cheval 
qui  se  sent  monté  par  un  habile  écuyer. 

«  Vous  lui  reprochez,  docteur,  son  déniaisement 
absolu...  Mais  on  n'est  vraiment  Russe  qu'à  ce  prix. 
Qu'est-ce  que  la  Russie?  Le  trait  d'union  entre  l'Eu- 
rope et  l'Asie.  Nous  nous  croyons,  nous  autres,  bien 
cosmopolites,  parce  qu'à  force  de  nous  ingénier, 
nous  parvenons   à   nous   convaincre   que   Dante, 


42  LE  COMTE  KOSTIA 

Gœthe  et  Shakspeare  ne  furent  pas  entièrement 
dénués  de  sens  commun.  Belle  plaisanterie  que  cela  ! 
En  Russie,  on  parle  plus  de  trente  langues.  En  Rus- 
sie, on  adore  tous  les  dieux  de  la  terre.  En  Russie, 
il  y  a  des  Allemands,  des  Grecs,  des  Lapons,  des 
Tchouvaches,  des  Samoyèdes,  des  Kamtchadales, 
des  Tchoukotches...  Un  vrai  Russe  doit  avoir  au- 
tant d'âmes  qu'il  y  a  de  gouvernements  dans  l'em- 
pire, il  doit  déchiffrer  à  livre  ouvert  un  cœur  mand- 
chou ou  tchérémisse;  il  doit  honorer  la  Panagia 
sans  se  brouiller  avec  le  Dalaï-Lama;  il  doit  être 
capable  de  s'acclimater  partout,  de  se  naturaliser 
partout,  de  tout  comprendre  sans  se  passionner  pour 
rien... 

«  —  Nous  autres  Russes,  me  disait  avant-hier, 
M.  Leminof,  nous  sommes  appelés  à  fonder  l'unité 
du  genre  humain. 

«  —  Et  comment  vous  y  prendrez- vous? 

«  —  Le  moyen  est  fort  simple  :  nous  nous  sommes 
faits  les  missionnaires  de  M.  Scribe,  et  nous  aspi- 
rons à  le  répandre  sur  l'Asie. 

«  —  Et  en  revanche,  lui  ai- je  dit,  ne  répandrez- 
vous  point  le  Dalaï-Lama  sur  l'Europe? 

«  —  Point  du  tout,  m'a-t-il  reparti.  A  chaque  peu- 
ple son  catéchisme,  La  rehgion  divise  les  hommes,  le 
vaudeville  les  unit.  » 

«  Je  me  trompe  :  les  Russes  ne  sont  pas  condam- 
nés sans  appel  au  déniaisement  absolu.  Leur  cosmo- 
politisme peut  se  tourner  en  un  esprit  d'universelle 
sympathie.  J'ai  connu  dans  le  temps  à  Paris  un 
Moscovite  de  Moscou  qui  était  un  homme  admirable. 
Il  joignait  à  une  intelHgence  froidement  lucide  un 
cœur  tendre  et  chaud,  il  connaissait  tout  et*  ne  mé- 


LE  COMTE  KOSTIA  43 

prisait  rien;  il  ne  se  faisait  aucune  illusion  sur  les 
hommes,  et  il  était  prêt  à  se  dévouer  pour  eux;  il 
unissait  la  tolérance  sans  limites  d'un  philosophe  à 
la  brûlante  charité  d'un  saint.  Il  avait  passé  sa  vie  à 
voir  les  choses  telles  qu'elles  sont,  et  il  persistait  à 
croire  que  Dieu  est  le  secret  de  tout.  Je  lui  deman- 
dais un  jour  quelle  mission  il  attribuait  à  la  Russie; 
il  me  répondit  par  cette  définition  :  «  Tout  pacifier 
«  en  comprenant  tout...  «Utopie  ou  non,  voilà  qui 
vaut  mieux  que  d'aller  porter  M.  Scribe  chez  les 
Mandchoux...  Vous  n'aimez  pas  les  Russes,  mon 
cher  docteur;  vous  les  avez  souvent  dénigrés  devant 
moi,  et  je  vous  laissais  dire;  aujourd'hui  que  je  vis 
en  Russie,  je  me  crois  obligé  de  vous  répondre. 
Vous  les  appelez  des  Kalmouks;  c'est  éluder  la 
question  par  une  calembredaine.  Les  Russes  sont 
des  Occidentaux  qui  ont  les  pommettes  et  l'imagina- 
tion orientales.  Que  vous  ayez  peur  d'eux,  j'y  con- 
sens; ce  n'est  pourtant  pas  une  raison  pour  leur 
dire  des  injures.  La  Russie  a  l'œil  perçant  et  l'ouïe 
fine;  ses  regards  vont  jusqu'à  Pékin,  et  elle  emploie 
ses  deux  oreilles  à  écouter  tout  ce  qui  se  dit  en 
Europe.  Oh  !  soyez  sûr  qu'elle  n'en  perd  pas  un  mot. 
De  son  côté,  elle  a  beaucoup  de  choses  à  nous  dire; 
seulement,  pour  nous  faire  ses  ouvertures,  elle  at- 
tend le  jour  où  sa  voix  pourra  porter  de  Constanti- 
noble  jusqu'à  Lisbonne.  Tout  cela  est  très  inquié- 
tant, mais  cela  n'empêche  pas  que  le  peuple  russe 
ne  soit  un  grand  peuple.  Les  Slaves  sont  de  toutes 
les  races  de  la  terre  la  plus  malléable,  la  plus  flexi- 
ble; c'est  une  argile  plastique  capable  de  recevoir 
toutes  les  empreintes  et  de  revêtir  toutes  les 
formes.  Aussi  possèdent-ils  de  nature  le  talent  de 


44  LE  COMTE  KOSTIA 

l'imitation  et  le  don  des  façons  singeresses  ;  mais  que 
cette  flexibilité  de  l'esprit  se  trouve  alliée  à  un  carac- 
tère élevé,  cette  heureuse  rencontre  produit  des 
effets  merveilleux.  L'âme  d'un  Slave  qui  a  de  l'âme 
a  plus  d'étendue  qu'une  autre  sans  être  moins  pro- 
fonde, et  elle  donne  à  ses  vertus  une  souplesse  que 
nous  ne  donnons  nous  autres  qu'à  nos  vices. 

«  Après  ces  déclarations  de  principes,  vous  allez 
être  convaincus  à  jamais  que  j'adore  mon  tyran. 
Mettez,  si  vous  le  voulez,  que  j'adore  aussi  monsieur 
son  fils  !  A  propos,  je  crois  avoir  rencontré  sur  la 
grande  route  cet  aimable  enfant  le  jour  de  mon  ar- 
rivée; depuis  lors  je  n'ai  pas  eu  l'avantage  de  le  re- 
voir. J'ai  pris  tous  mes  repas  dans  ma  chambre.  La 
salle  à  manger,  m'a-t-on  dit,  était  livrée  aux  ma- 
çons. A  l'heure  qu'il  est,  les  réparations  sont  ache- 
vées, dorénavant  nous  (Mnerons  en  famille.  Ah  !  mes 
bons  amis,  c'est  avec  vous  que  je  voudrais  dîner 
demain  !  Quand  boirai- je  de  nouveau  ce  café  par- 
fumé?... » 


Le  lendemain  était  un  dimanche.  C'était  pour 
Gilbert  un  jour  de  liberté.  Vers  le  milieu  de  la  ma- 
tinée, il  sortit  pour  faire  une  promenade  dans  les 
bois.  Il  errait  depuis  une  heure,  quand,  retournant 
la  tête,  il  vit  venir  derrière  lui  une  petite  troupe 
d'enfants  qui  portaient  un  costume  étrange.  Les 
deux  plus  âgés  étaient  vêtus  de  robes  bleues  et  de 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  45 

manteaux  rouges,  et  leur  tête  était  coiffée  de  bon- 
nets en  feutre  entourés  d'un  cercle  en  papier  doré 
qui  figurait  une  auréole.  Un  autre  plus  petit  por- 
tait un  scapulaire  de  couleur  grise,  peint  de  diables 
noirs  et  de  flammes  renversées.  Les  cinq  derniers 
étaient  habillés  de  blanc;  leurs  épaules  étaient  or- 
nées de  longues  ailes  en  gaze  rose,  et  ils  tenaient  à 
la  main  des  branches  de  buis  en  guise  de  palmes. 

Gilbert  ralentit  le  pas,  et  lorsqu'ils  l'eurent  re- 
joint, il  reconnut  dans  celui  qui  était  accoutré  du 
san-benito  le  petit  porcher  maltraité  par  M.  Sté- 
phane. L'enfant,  qui,  tout  en  marchant,  regardait 
avec  complaisance  les  flammes  et  les  diables  dont  sa 
robe  était  émaillée,  s'avança  vers  Gilbert,  et,  sans 
attendre  ses  questions,  il  lui  dit  :  «  Je  suis  Judas 
Iscariote.  Voici  saint  Pierre,  et  voici  saint  Jean.  Les 
autres  sont  des  anges.  Nous  allons  tous  au  village 
de  R...  pour  prendre  part  à  une  grande  procession 
qu'on  y  célèbre  tous  les  cinq  ans.  Si  vous  voulez 
voir  quelque  chose  de  beau,  vous  n'avez  qu'à  nous 
suivre.  Je  chanterai  un  solo,  saint  Pierre  aussi;  les 
autres  chanteront  en  chœur.  » 

Là-dessus,  Judas  Iscariote, saint  Pierre, saint  Jean 
et  les  anges  se  remirent  en  marche,  et  Gilbert  se 
décida  à  les  suivre.  Les  premières  maisons  du  vil- 
lage de  R...  s'élèvent  à  l'extrémité  du  plateau  boisé 
qui  s'étend  au  midi  du  Geierfels.  Au  bout  d'une 
demi-heure  la  petite  caravane  fit  son  entrée  dans  le 
village  au  milieu  d'une  foule  considérable  accourue 
de  tous  les  hameaux  environnants.  Gilbert  s'ache- 
mina le  long  de  la  grande  rue,  décorée  de  tentures  et 
de  reposoirs,  et  il  déboucha  sur  une  place  plantée 
d'ormeaux  dont  l'église  formait  un  des  côtés.  Bien- 


46  LE  COMTE  KOSTIA 

tôt  les  cloches  sonnèrent  à  grande  volée;  les  portes 
de  l'église  s'ouvrirent,  la  procession  sortit.  En  tête 
marchaient  des  prêtres,  des  moines  et  des  laïques 
des  deux  sexes,  portant  des  cierges,  des  croix  et  des 
bannières.  Derrière  eux  venait  une  longue  suite 
d'enfants  qui  représentaient  le  cortège  de  la  Pas- 
sion. L'un  d'eux,  jeune  garçon  de  dix  ans,  remplis- 
sait le  rôle  du  Christ;  il  avait  la  tête  couronnée 
d'épines,  et,  portant  sur  son  épaule  une  grande  croix 
de  bois,  il  semblait  près  de  succomber  sous  le  faix. 
A  ses  côtés  se  tenaient  les  deux  brigands,  dont  l'un 
grimaçait,  tandis  que  l'autre,  les  yeux  baissés,  la 
tête  penchée,  semblait  en  proie  au  plus  profond 
repentir.  Ils  étaient  entourés  de  gardes  armés  de 
lances  qui  les  menaçaient  et  les  insultaient  du  geste 
et  de  la  voix;  ensuite  venait  une  petite  fille  dont  la 
robe  noire  était  traversée  d'un  poignard  à  l'endroit 
du  cœur.  Cette  jeune  Mère  des  douleurs  était  escortée 
des  douze  Apôtres.  Le  cortège  était  fermé  par  une 
longue  troupe  d'anges,  tenant  à  la  main,  les  uns  des 
branches  de  buis,  les  autres  des  encensoirs  qui'ls 
balançaient  gracieusement  dans  l'air.  La  procession 
fît  deux  fois  le  tour  de  la  place,  puis  elle  s'arrêta. 
Les  cloches  se  turent,  un  orchestre  placé  sur  un  écha- 
f  aud  fit  entendre  une  musique  douce  et  pénétrante  ; 
et  quand  le  prélude  fut  achevé,  le  chœur  des  anges 
entonna  un  cantique  à  quatre  parties  qui  remua 
Gilbert  jusqu'au  fond  de  l'âme. 

Un  profond  silence  régnait  dans  la  foule.  Les 
hommes  joignaient  les  mains,  les  femmes  s'age- 
nouillaient. Les  jeunes  choristes  étaient  graves, 
recueillis;  au-dessus  de  leurs  têtes  inclinées  flot- 
taient les  bannières  où  étaient  peintes  les  figures  des 


LE  COMTE  KOSTIA  47 

saints.  Par  instants  un  nuage  d'encens  passait  dans 
l'air;  une  faible  brise  faisait  frissonner  le  feuillage 
ému  des  vieux  ormeaux,  et  le  ciel,  d'un  bleu  pur  et 
sans  tache,  semblait  écouter  avidement  les  harmo- 
nies qui  s'exhalaient  de  ces  lèvres  enfantines,  et 
cette  autre  musique,  plus  secrète  et  plus  profonde, 
qui  se  faisait  au  fond  des  cœurs. 

Gilbert  le  philosophe  n'était  pas  de  cette  race 
d'esprits  affranchis  qui,  en  échangeant  la  foi  contre 
la  sagesse,  obéit  à  une  fatalité  intérieure  qu'elle 
déplore  sans  lui  pouvoir  résister.  Ces  esclaves  dont 
les  chaînes  se  sont  brisées  malgré  eux  regrettent 
leur  antique  servage,  ils  voudraient  à  tout  prix 
recouvrer  leur  candeur  passée  et  ces  joies  saintes 
dont  la  religion  gratifia  leur  enfance.  Que  sont 
devenues  ces  extases  où  les  plongeaient  le  frémisse- 
ment des  cloches  conviant  les  fidèles  à  la  prière,  le 
parfum  de  l'encens  flottant  dans  les  parvis  et  le 
rayonnement  des  ostensoirs  dans  l'ombre  auguste 
du  sanctuaire?  Hélas  !  ils  ont  senti  se  tarir  dans 
leur  cœur,  envahi  par  la  lumière,  les  sources  vives 
des  pieuses  émotions  et  des  sublimes  transports, 
et  ils  maudissent  ce  soleil  implacable  qui  a  dessé- 
ché la  citerne  où  s'abreuvaient  les  ardeurs  de  leur 
âme.  Les  voilà  condamnés  à  penser,  à  raisonner,  à 
discuter,  à  critiquer,  et  ils  voudraient  sentir,  aimer, 
adorer  !  O  stériUté  désolante  de  leur  cœur  !  et  comme 
ils  donneraient  volontiers  leur  triste  sapience  pour 
un  élan  d'amour  et  de  dévotion  !...  Ces  âmes  infor- 
tunées sont  semblables  à  des  abeilles  qui  n'auraient 
reçu  du  ciel  un  aiguillon  qu'à  la  condition  de  perdre 
cette  trompe  précieuse  dont  elles  butinaient  l'es- 
r.ence   odorante  des   fleurs.    Frustrées   dans  leurs 


4Ô  LE  COMTE  KOSTIA 

désirs,  elles  se  promènent  d'un  vol  inquiet  parmi  les 
jardins  du  ciel  et  contemplent  d'un  œil  morne  les 
plantes  aimées  qu'un  arrêt  fatal  vient  de  soustraire, 
à  leurs  convoitises  ;  parfois,  dans  leur  délire,  elles  se 
précipitent  sur  une  de  ces  corolles  embaumées,  la 
froissent  de  leurs  ailes  et  la  transpercent  de  leur 
dard  acéré,  sans  en  pouvoir  aspirer  le  nectar.  Ce 
n'est  pas  à  coups  d'aiguillon  que  les  abeilles  célestes 
composent  ce  miel  divinement  parfumé  qui  répand 
sur  toutes  les  blessures  de  l'esprit  comme  une  dou- 
ceur souveraine  ! 

Gilbert  n'avait  jamais  éprouvé  ces  combats  et  ces 
déchirements  intérieurs  ;  la  science  et  la  critique,  en 
pénétrant  dans  son  âme,  n'y  avaient  rien  troublé, 
rien  dérangé;  ses  convictions  s'étaient  transformées 
par  une  sorte  de  métamorphose  lente,  insensible, 
dont  aucune  crise  douloureuse  n'était  venu  inter- 
rompre ni  brusquer  le  paisible  cours.  Élevé  par  une 
mère  dévote,  il  n'avait  jamais  eu  besoin  d'abjurer  sa 
foi;  elle  avait  grandi  et  mûri  avec  lui  sans  qu'il  s'en 
mêlât,  et  l'on  peut  dire  qu'il  était  demeuré  fidèle  à 
ses  premières  croyances  ;  seulement,  il  les  interpré- 
tait autrement,  et  le  sens  plus  profond  qu'il  leur 
donnait  les  lui  rendait  plus  chères  et  plus  respec- 
tables. Gilbert  raisonnait  beaucoup,  et  il  trouvait 
toujours  Dieu  au  bout  de  son  raisonnement.  Il  était 
ainsi  fait  qu'il  avait  pu  goûter  impunément  des 
fruits  de  l'arbre  de  la  science;  l'épée  flamboyante 
du  chérubin  ne  lui  était  point  apparue  ;  sa  témérité 
n'avait  point  été  punie  des  douleurs  de  l'exil;  les 
jardins  fleuris  de  l'Éden  lui  étaient  restés  ouverts;  il 
y  rentrait  à  ses  heures  et  s'y  sentait  chez  lui. 

Gilbert  regardait  donc  de  tous  ses  yeux  et  écoutait 


LE  COMTE  KOSTIA  49 

de  toutes  ses  oreilles  les  jeunes  choristes.  Leur  air 
d'innocence  et  d'ingénuité,  leur  maintien  modeste, 
où  paraissait  une  dévotion  candide,  leurs  voix  fraî- 
ches et  argentines,  leurs  naïfs  accents,  qui  prêtaient 
un  caractère  enfantin  aux  joies  et  aux  douleurs  inef- 
fables de  la  Passion,  tout  cela  lui  causait  une  vive 
jouissance  mêlée  d'émotion.  Il  les  comparait  en  lui- 
même  à  ces  anges  des  tableaux  de  Rubens  qui  ne 
sont  ni  des  Amours,  ni  des  artistes,  ni  des  abstrac- 
tions vivantes,  mais  des  enfants  ailés  qui,  sans  en 
démêler  le  sens  caché,  se  plaisent  aux  choses  di- 
vines; ils  aiment  le  Christ,  bien  qu'ils  ne  le  puissent 
comprendre;  ils  semblent  se  demander  pourquoi  il 
n'a  pas  des  ailes  comme  eux;  ils  ne  pénètrent  pas  le 
secret  de  son  humanité.  «  Voltigez,  leur  dit  le  Christ 
en  souriant,  voltigez,  oiselets  du  ciel,  car  il  appar- 
tient aux  anges  de  voler  ;  Dieu  et  l'homme  marchent.  » 

Au  moment  où  Gilbert  était  le  plus  absorbé  dans 
ses  réflexions,  une  voix  qui  ne  lui  était  pas  incon- 
nue murmura  à  son  oreille  ces  mots  qui  le  firent 
tressaillir  : 

«  Vous  vous  intéressez  prodigieusement,  mon- 
sieur, à  cette  ridicule  comédie  !  » 

Cette  interpellation  fit  sur  Gilbert  l'effet  que  pro- 
duit une  discordance  dans  un  concert.  Aussi  conçut- 
il  un  mouvement  de  violente  irritation  contre  son 
profane  interlocuteur.  Il  retourna  vivement  la  tête 
et  reconnut  Stéphane.  Ce  jeune  homme  venait  de 
descendre  de  son  cheval,  qu'il  avait  laissé  sous  la 
garde  de  son  domestique,  et  il  s'était  frayé  un  pas- 
sage au  travers  de  la  foule,  sans  s'inquiéter  des  ré- 
clamations de  toutes  les  bonnes  gens  dont  il  trou- 
blait le  dévot  recueillement. 


50  LE  COMTE  KOSTIA 

Gilbert  le  considéra  un  instant  d'un  air  sévère, 
puis,  reportant  ses  regards  sur  la  procession,  il 
essaya,  mais  en  vain,  d'oublier  l'existence  de  ce  Sté- 
phane qu'il  n'avait  pas  revu  depuis  l'aventure  de  la 
fontaine,  et  dont  la  présence  lui  causait  en  ce 
moment  un  indéfinissable  malaise.  Le  regard  plein 
de  reproches  qu'il  avait  lancé  au  jeune  homme,  loin 
de  l'intimider,  ne  servit  qu'à  exciter  sa  verve  rail- 
leuse, et,  après  s'être  tu  quelques  secondes,  il  tint 
en  français  le  monologue  suivant,  parlant  bas,  mais 
d'une  voix  si  distincte,  que  Gilbert,  à  son  grand 
chagrin,  ne  perdait  pas  un  mot  : 

«  Mon  Dieu  !  que  ces  bambins  sont  ridicules  !  C'est 
qu'ils  ont  vraiment  l'air  de  se  prendre  au  sérieux  ! 
Quels  types  vulgaires  !  quelles  figures  carrées  et 
osseuses  !  Leur  physionomie  basse  et  stupide  ne 
jure-t-elle  pas  étrangement  avec  leurs  ailes?... 
Voyez-vous  ce  petit  gars  qui  tord  la  bouche  et  roule 
les  yeux  ?  Il  a  un  air  de  componction  tout  à  fait  édi- 
fiant. L'autre  jour,  on  le  surprit  à  dérober  des  fas- 
cines chez  le  voisin.  Cet  ange-là  n'a  pas  besoin 
d'ailes  pour  voler...  Ah  !  en  voici  un  autre  qui  perd 
les  siennes  !  Oh  !  le  funeste  accident  !  Il  se  baisse 
pour  les  ramasser  ;  il  les  met  sous  son  bras  comme  un 
chapeau  gansé.  L'idée  est  heureuse  !  Mais,  Dieu 
merci  !  leurs  litanies  sont  terminées.  C'est  au  tour  de 
saint  Pierre  de  chanter.  Le  petit  drôle  a  la  voix 
juste,  et  il  récite  couramment  sa  leçon.  On  a  dû 
avoir  de  la  peine  à  la  lui  mettre  dans  la  tête.  Le 
magister  du  village  lui  aura  sans  doute  appris  à 
coups  de  trique  à  avoir  de  l'âme.  C'est  un  procédé 
infaillible...  Mais  tu  te  désoles  trop,  mon  bon  Pierre, 
ton  repentir  est  excessif.  Tu  n'as  renié  ton  maître 


j 


LE  COMTE  KOSTIA  51 

que  trois  fois.  Ce  n'est  pas  la  peine  d'en  parler. 
Avec  trois  lâchetés  sur  la  conscience,  on  est  encore 
une  manière  d'honnête  homme...  Savez- vous  quel 
est  le  seul  de  ces  acteurs  qui  me  plaise?  C'est  Judas. 
Oh  !  pour  celui-là,  il  est  tout  à  fait  dans  son  rôle. 
Il  a  vraiment  la  figure  de  l'emploi.  J'ai  une  affection 
particulière  pour  ce  jeune  premier.  Voyez  comme  il 
lorgne  amoureusement  la  bourse  de  cuir  qu'il  tient 
à  la  main  !  C'est  la  dame  de  ses  pensées...  Le  voilà 
qui  commence  à  chanter.  Que  va-t-il  nous  dire?... 
Juste  ciel  !  il  déplore,  lui  aussi,  son  péché.  Est-ce  que 
la  race  innombrable  des  Judas  connaît  le  repentir? 
Leurs  trahisons  sont  des  prouesses  dont  ils  sont 
fiers...  Oh  !  pour  le  coup,  je  retire  mon  amitié  à  ce 
jeune  traître;  ses  accents  mielleux  me  révoltent.  » 
Depuis  longtemps,  Gilbert  promenait  autour  de 
lui  des  regards  inquiets  ;  il  cherchait  une  issue  pour 
s'évader,  mais  la  foule  était  si  compacte  qu'il  était 
impossible  de  s'y  frayer  un  chemin.  Il  se  vit  donc 
forcé  de  demeurer  en  place  et  de  subir  jusqu'au  bout 
le  désolant  monologue  de  Stéphane.  Il  affectait  de 
ne  pas  entendre,  et  dissimulait  son  impatience  du 
mieux  qu'il  pouvait;  mais  elle  était  si  vive  qu'elle  se 
trahissait  malgré  lui,  au  grand  divertissement  de 
Stéphane  qui  jouissait  malignement  du  succès  de 
ses  lazzis.  Heureusement  pour  Gilbert,  quand  Judas 
eut  fini  de  chanter,  la  procession  se  remit  en  marche 
pour  aller  faire  une  seconde  station  à  l'autre  extré- 
mité du  village,  et  il  se  fit  aussitôt  un  grand  mou- 
vement dans  l'assistance,  qui  forma  la  haie  sur  son 
passage.  Gilbert  profita  de  ce  désordre  pour  s'échap- 
per, et  il  se  perdit  dans  la  foule,  où  les  yeux  per- 
çants de  Stéphane  ne  purent  le  retrouver. 


52  LE  COMTE  KOSTIA 

Il  se  hâta  de  sortir  du  village  et  reprit  le  chemin 
des  bois.  «  Décidément,  se  disait-il,  ce  Stéphane  est 
un  fâcheux.  Il  y  a  trois  semaines  il  est  venu  me  sur- 
prendre auprès  d'une  claire  fontaine  où  je  rêvais  dé- 
licieusement, et  il  a  mis  mes  songes  en  déroute.  Au- 
jourd'hui il  m'a  gâté,  par  son  importun  babil,  une 
fête  où  je  prenais  intérêt  et  plaisir.  Que  me  tient-il 
en  réserve  pour  l'avenir?  Le  mal  est  que  désormais 
je  serai  condamné  à  le  voir  tous  les  jours.  Aujour- 
d'hui même,  dans  quelques  heures  d'ici,  je  le  re- 
trouverai à  la  table  de  son  père.  Les  pressenti- 
ments ne  sont  pas  toujours  trompeurs;  à  première 
vue,  j'ai  cru  reconnaître  en  lui  un  ennemi  juré  de 
mon  repos  et  de  mon  bonheur;  mais  je  saurai  bien 
le  tenir  à  distance.  N'allons  pas  nous  mettre  martel 
en  tête  pour  une  misère.  Que  serait-ce  donc  que  la 
philosophie,  si  le  bonheur  d'un  philosophe  était  à  la 
merci  d'un  enfant  mal  élevé?  » 

Là- dessus,  il  tira  de  sa  poche  un  livre  qui  l'ac- 
compagnait souvent  dans  ses  promenades  :  c'était 
un  volume  des  œuvres  de  Gœthe  qui  renfermait 
l'admirable  traité  de  la  Métamorphose  des  fiantes.  Il 
se  mit  à  lire,  levant  de  temps  en  temps  le  nez  de 
dessus  la  page  pour  considérer  un  nuage  voyageant 
dans  le  vague  des  airs  ou  un  oiseau  qui  voltigeait 
d'un  arbre  à  l'autre.  Il  se  livrait  depuis  près  d'une 
heure  à  cette  douce  occupation  quand  il  entendit 
derrière  lui  le  hennissement  d'un  cheval.  Il  retourna 
la  tête  et  vit  apparaître  Stéphane,  arrivant  bride 
abattue  sur  son  magnifique  alezan  et  escorté  de  son 
groom,  qui  le  suivait  à  dix  pas  de  distance,  monté 
sur  un  cheval  gris. 

Gilbert  eut  un  instant  l'idée    de   s'élancer  dans 


LE  COMTE  KOSTIA  53 

un  sentier  qui  s'ouvrait  sur  sa  gauche  et  de  gagner 
l'épaisseur  du  taillis;  mais  il  ne  voulut  pas  donner 
à  Stéphane  le  plaisir  de  s'imaginer  qu'il  avait  peur 
de  lui,  et  il  continua  paisiblement  sa  route,  le 
visage  collé  sur  son  hvre. 

Stéphane  l'eut  bientôt  rejoint,  et  mettant  son  che- 
val au  pas  : 

«  Savez-vous,  monsieur,  lui  dit-il,  que  vous  n'êtes 
guère  poli  !  Vous  me  quittez  brusquement,  sans  dai- 
gner seulement  prendre  congé.  Vos  procédés  sont 
bizarres,  et  vous  me  semblez  étranger  aux  premières 
notions  du  savoir-vivre. 

—  Que  voulez-vous,  mon  cher  monsieur,  lui  ré- 
pondit Gilbert,  vous  avez  été  si  aimable,  si  préve- 
nant la  première  fois  que  j'eus  l'honneur  de  vous 
rencontrer,  que  cela  m'a  découragé.  Je  me  suis  dit 
que  j'aurais  beau  faire,  je  serais  toujours  en  reste 
avec  vous. 

—  Vous  êtes  rancunier,  monsieur  le  secrétaire, 
repartit  Stéphane.  Eh  quoi  !  vous  n'avez  pas  encore 
oublié  cette  petite  aventure? 

—  Vous  ne  vous  êtes  pas  mis  en  peine,  ce  me 
semble,  de  me  la  faire  oublier. 

—  C'est  vrai,  j'ai  eu  tort,  répondit-il  en  ricanant; 
attendez  un  moment,  je  m'en  vais  descendre  de  che- 
val, je  me  mettrai  à  genoux,  là,  au  milieu  du  che- 
min, et  je  vous  dirai  d'une  voix  lamentable  :  Mon- 
sieur, je  suis  désolé,  navré,  désespéré...  De  quoi? 
je  n'en  sais  trop  rien.  Monsieur,  dites-moi,  de  grâce, 
de  quoi  faut-il  que  je  vous  demande  pardon?  car, 
s'il  m'en  souvient,  vous  aviez  commencé  par  lever 
sur  moi  votre  bâton. 

—  Je  n'avais  point  levé  mon  bâton  sur  vous, 


54  LE  COMTE  KOSTIA 

répondit  Gilbert  outré  d'indignation;  je  me  conten- 
tais de  parer  le  coup  que  vous  alliez  me  porter. 

—  Mon  intention  n'était  pas  de  vous  frapper,  ré- 
pliqua impétueusement  Stéphane.  Et,  d'ailleurs, 
apprenez  une  fois  pour  toutes  qu'entre  nous  les 
choses  ne  sont  pas  égales,  et  que  quand  même  je 
vous  provoquerais,  vous  seriez  un  misérable  de 
lever  sur  moi  le  bout  de  votre  doigt  ! 

—  Oh  !  voilà  qui  est  trop  fort  !  s'écria  Gilbert 
en  éclatant  de  rire.  Et  pourquoi  cela,  mon  petit 
ami? 

—  Parce  que...  parce  que...  »  balbutia  Stéphane; 
et  il  se  tut  subitement. 

Une  expression  d'amère  tristesse  passa  sur  son 
visage  ;  son  front  se  crispa,  ses  yeux  devinrent  fixes. 
C'était  ainsi  qu'avait  commencé  ce  terrible  accès  de 
désespoir  qui  avait  si  fort  effrayé  Gilbert  lors  de  leur 
première  rencontre.  Heureusement  cette  fois  l'explo- 
sion fut  moins  violente.  Le  bon  Gilbert  passa  promp- 
tement  de  la  colère  à  la  pitié;  il  se  dit  qu'il  y  avait 
dans  ce  cœur  une  plaie  secrète,  et  il  en  fut  plus  per- 
suadé encore  quand,  après  une  longue  pause,  Sté- 
phane, recouvrant  l'usage  de  la  parole,  lui  dit  d'une 
voix  entrecoupée  : 

«  L'autre  jour  j'étais  malade,  cela  m' arrive  quel- 
quefois... on  doit  des  égards  aux  malades.  » 

Gilbert  ne  répondit  rien;  il  craignait  d'exaspérer 
par  un  mot  dur  cette  âme  si  passionnée  et  si  peu 
maîtresse  d'elle-même;  mais  il  ne  laissait  pas  de  se 
dire  que  les  jours  où  Stéphane  se  sentait  malade, 
Stéphane  ferait  bien  de  garder  la  chambre. 

Ils  cheminèrent  quelques  instants  en  silence,  jus- 
qu'à ce  que,  sortant  de  son  accablement  : 


LE  COMTE  KOSTIA  55 

«  Vous  avez  eu  tort  de  quitter  si  tôt  la  fête  !  s* écria 
Stéphane  d'un  ton  cavalier.  Si  vous  étiez  demeuré 
jusqu'à  la  fin,  vous  auriez  entendu  chanter  le 
Christ  et  sa  mère  :  c'est  un  duo  délicieux  que  vous 
avez  perdu... 

—  Laissons  ce  sujet,  interrompit  Gilbert;  nous 
ne  pourrions  nous  entendre.  Il  est  un  genre  de  plai- 
santeries pour  lequel  je  me  sens  peu  de  goût. 

—  Pédant  !  »  murmura  Stéphane  en  détournant  la 
tête  ;  puis  il  ajouta  en  s' animant  :  «  C'est  précisément 
parce  que  je  respecte  la  religion,  que  je  n'aime  pas 
à  la  voir  travestir  et  parodier.  Qu'un  ange  vérita- 
ble m' apparaisse,  et  je  suis  prêt  à  lui  rendre  hom- 
mage; mais  j'enrage  quand  je  vois  de  grandes  ailes 
de  séraphin  ajustées  avec  du  fil  blanc  sur  les  épaules 
de  méchants  petits  rustres  voleurs,  menteurs, 
lâches,  serviles  et  fripons.  Leurs  airs  cafards  ne  m'en 
imposent  pas;  je  lis  dans  leurs  yeux  la  bassesse  de 
leurs  inclinations  !  et  les  cantiques  qui  ont  passé  sur 
leurs  lèvres  répandent  dans  l'air  des  miasmes 
impurs  qui  me  suffoquent...  En  général,  continua- 
t-il  avec  une  véhémence  croissante  d'accent  qui 
effraya  Gilbert,  en  général,  je  déteste  toutes  les 
simagrées,  toutes  les  singeries.  J'ai  le  malheur  de 
percer  à  jour  tous  les  masques,  et  j'ai  découvert 
que  tous  les  hommes  se  masquent,  à  l'exception 
de  quelques  grands  personnages  qui  se  sentent 
assez  forts  et  assez  redoutables  pour  laisser  voir  leur 
visage  au  public.  Ceux-là  sont  des  tyrans  qui, 
le  fouet  à  la  main,  font  adorer  aux  autres  leur  lai- 
deur naturelle,  et  devant  qui  la  grande  mascarade  se 
confond  en  révérences  et  en  plongeons.  Et  telle  est 
la  société. 


56  LE  COMTE  KOSTIA 

—  Ce  sont  là  des  paroles  bien  vieilles  pour  des 
jeunes  lèvres,  répondit  tristement  Gilbert.  Je  soup- 
çonne,monenfant,quevous  répétez  une  leçon  apprise. 

—  Et  que  savez- vous  de  mon  âge?  s'écria-t-il  en 
colère.  Par  quoi  en  jugez- vous?  Les  visages  sont-ils 
des  horloges  qui  marquent  les  heures  et  les  minutes 
de  la  vie?...  Eh  bien  !  oui,  je  n'ai  que  seize  ans;  mais 
j'ai  plus  vécu  que  vous.  Je  ne  suis  pas  un  rat  de 
bibliothèque,  moi  :  ce  n'est  pas  dans  les  in-folio  que 
j'ai  étudié  le  monde.  Dieu  merci  !  la  bonne  Provi- 
dence, pour  favoriser  mon  instruction,  a  rassemblé 
sous  mes  yeux  des  échantillons  de  l'espèce  humaine 
qui  m'ont  servi  à  juger  du  reste,  et  plus  j'ai  acquis 
d'expérience,  plus  je  me  suis  convaincu  que  tous  les 
hommes  se  ressemblent.  C'est  pour  cela  que  je  les 
méprise  tous,  tous  sans  exception. 

—  Je  vous  en  remercie  sincèrement  pour  moi  et 
pour  votre  groom  !  répondit  Gilbert  en  souriant. 

—  Ne  vous  inquiétez  point  de  mon  groom,  reprit 
Stéphane  en  abattant  d'un  coup  de  cravache  des 
feuillages  qui  lui  barraient  le  chemin.  D'abord  il  ne 
sait  guère  le  français;  ensuite  j'ai  beau  lui  dire  en 
russe  que  je  le  méprise,  il  ne  s'en  porte  pas  plus 
mal.  Bien  logé,  bien  nourri,  bien  vêtu,  que  lui  im- 
portent mes  mépris?...  Et  d'ailleurs,  sachez  pour 
votre  gouverne  que  mon  groom  n'est  pas  un  groom; 
c'est  mon  geôlier.  Je  suis  un  prisonnier  gardé  à  vue; 
ces  bois  sont  un  préau  où  je  ne  puis  me  promener 
que  deux  fois  la  semaine,  et  cet  excellent  Ivan  est 
mon  gardien.  Fouillez  ses  poches,  vous  y  trouverez 
un  martinet...  » 

Gilbert  se  retourna  pour  examiner  le  groom,  qui 
répondit  à  son  regard  scrutateur  par  un  sourire 


LE  COMTE  KOSTIA  57 

intelligent  et  jovial.  Ivan  représentait  le  type  du  serf 
russe  dans  toute  sa  beauté  originelle.  Il  était  petit, 
un  peu  trapu,  mais  vigoureux  et  robuste;  il  avait 
un  teint  frais  et  reposé,  des  joues  pleines  et  rosées, 
des  cheveux  d'un  blond  clair,  de  grands  yeux  cares- 
sants, une  longue  barbe  châtaine  à  laquelle  se  mê- 
laient déjà  quelques  fils  d'argent.  C'était  une  de  ces 
physionomies  telles  qu'il  s'en  rencontre  souvent  par- 
mi les  gens  du  peuple  en  pays  slave  ;  elle  annonçait 
à  la  fois  l'énergie  dans  l'action  et  la  placidité  de  l'âme. 

Quand  Gilbert  l'eut  bien  regardé  : 

«  Cher  monsieur,  dit-il  à  Stéphane,  je  ne  crois  pas 
au  martinet  d'Ivan. 

—  Ah  !  que  vous  voilà  bien,  vous  autres  grimauds 
de  cabinet  !  s'écria  Stéphane  avec  un  geste  de  co- 
lère. Vous  admettez  sans  réflexion  et  comme  parole 
d'Évangile  toutes  les  monstrueuses  sornettes  que 
vous  trouvez  dans  vos  bouquins,  et  les  choses  les 
plus  ordinaires  de  la  vie  vous  apparaissent  comme 
des  prodiges  absurdes  auxquels  vous  refusez  de 
croire. 

—  Ne  vous  fâchez  pas.  Le  martinet  d'Ivan  n*est 
pas  précisém.ent  un  article  de  foi.  On  peut  n'y  pas 
croire  sans  être  pour  cela  un  homme  à  brûler.  Au 
surplus,  je  suis  tout  prêt  à  revenir  de  mon  hérésie; 
mais  je  vous  confesserai  que  je  ne  trouve  rien  de 
farouche  ni  de  rébarbatif  dans  la  figure  de  ce  brave 
domestique...  Dans  tous  les  cas,  c'est  un  geôlier 
qui  ne  tient  pas  de  court  ses  prisonniers  ou  qui  se 
relâche  quelquefois  de  sa  consigne,  car  il  me  sem- 
ble que  l'autre  jour  vous  couriez  les  champs  sans 
lui,  et  vraiment  l'usage  que  vous  faisiez  de  votre 
Uberté... 

3 


58  LE  COMTE  KOSTIA 

—  L'autre  jour,  interrompit  Stéphane,  j'avais 
fait  une  folie.  Pour  la  première  fois  je  m'étais 
amusé  à  tromper  la  surveillance  d'Ivan.  C'était  un 
essai  que  je  voulais  faire;  mais  il  m'a  mal  réussi, 
et  je  ne  suis  pas  tenté  de  recommencer.  Voulez- 
vous  voir  de  vos  yeux  ce  que  m'a  rapporté  ce  bel 
exploit  ?  » 

Retroussant  alors  la  manche  droite  de  sa  blouse 
de  velours  noir,  il  montra  à  Gilbert  un  poignet 
mince  et  délicat  marqué  d'un  cercle  rouge  qui  devait 
provenir  du  frottement  prolongé  d'un  anneau  de 
fer.  Gilbert  ne  put  retenir  une  exclamation  de  sur- 
prise et  de  pitié,  et  il  se  repentit  de  ses  plaisanteries. 

«  J'ai  été  tenu  pendant  quinze  jours  à  la  chaîne 
dans  des  oubliettes  d'où  je  pensais  ne  jamais  sortir, 
reprit  Stéphane,  et  j'y  ai  fait  plus  d'une  réflexion. 
Ah  !  vous  aviez  raison  tout  à  l'heure  quand  vous 
m'accusiez  de  répéter  une  leçon  apprise.  Le  joli 
bracelet  que  je  porte  au  bras  droit  est  mon  maître 
à  penser,  et  si  j'osais  répéter  tous  les  propos  qu'il 
me  tient...  » 

Puis  s' interrompant  : 

«  Je  mens  !  s'écria-t-il  d'une  voix  sombre  en 
enfonçant  sa  barrette  sur  ses  yeux.  La  vérité  est  que 
je  suis  sorti  de  ce  cachot  doux  comme  un  agneau, 
souple  comme  un  gant,  et  que  je  serais  capable  de 
faire  mille  bassesses  pour  m' épargner  l'horreur  d'y 
rentrer.  Je  suis  un  lâche  comme  les  autres,  et 
quand  je  vous  dis  que  je  méprise  tous  les  hommes, 
ne  croyez  pas  que  je  fasse  d'exception  en  ma  fa- 
veur. » 

Et  à  ces  mots,  il  pinça  si  violemment  de  l'éperon 
le  flanc  de  son  cheval,  que  le  fier  alezan,  irrité  par 


LE'  COMTE  KOSTIA  59 

cette  brusque  attaque,  rua  et  se  cabra.  Stéphane  le 
réduisit  par  la  seule  puissance  de  sa  voix  hautaine 
et  menaçante;  puis,  l'excitant  de  nouveau,  il  le  lança 
à  bride  abattue,  et  il  se  donna  le  plaisir  de  l'arrêter 
net  dans  sa  course  en  lui  retirant  brusquement  la 
main,  et  tour  à  tour  il  le  faisait  danser  et  virer  sur 
place,  ou,  le  poussant  au  travers  de  la  route,  il  lui 
faisait  franchir  d'un  bond  impétueux  les  fossés  et  les 
talus  qui  la  bordaient.  Après  quelques  minutes  de  ce 
violent  exercice,  il  le  mit  au  petit  trot  et  s'éloigna, 
suivi  de  son  inséparable  Ivan,  en  laissant  Gilbert  à 
ses  réflexions  qui  n'étaient  pas  des  plus  agréables. 
Bien  que  Gilbert  fût  né  poète,  la  destinée  avait 
fait  de  lui  un  homme  d'ordre  et  de  discipline;  il 
avait  dû  bannir  de  son  existence  l'aventure  et  la 
fantaisie;  il  s'était  prescrit  un  règlement  de  vie, 
l'avait  toujours  observé  avec  une  exactitude  presque 
militaire  et,  à  force  d'y  prendre  peine,  l'habitude  de 
mettre  tout  à  sa  place  et  de  faire  tout  en  son  temps 
lui  était  devenue  une  seconde  nature.  La  régularité 
de  sa  vie  se  révélait  dans  sa  personne;  tous  ses 
mouvements  étaient  corrects  et  précis;  à  sa  démar- 
che, à  sa  tournure,  à  son  port  de  tête,  à  ses  regards 
tranquilles  et  fiers,  on  eût  pris  ce  grand  ami  des 
marionnettes  pour  un  adjudant-major  retraité 
avant  l'âge.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  Gilbert  con- 
sidérait comme  le  souverain  bien  le  calme  inalté- 
rable de  l'esprit;  par  un  contrôle  sévère  exercé  sans 
relâche  sur  lui-même,  il  en  était  venu  à  maîtriser  son 
humeur  et  ses  impressions,  autant  du  moins  que 
l'humaine  infirmité  le  comporte;  et  la  pauvreté,  qui 
est  une  source  de  dépendance,  l'ayant  contraint 
d'avoir  commerce  avec  beaucoup  d'hommes  dont  la 


6o  LE  COMTE  KOSTIA 

société  ne  lui  agréait  pas,  il  avait  contracté  l'habi- 
tude d'observer  froidement  les  caractères,  de  con- 
server dans  toutes  les  rencontres  la  libre  possession  de 
lui-même.  Aussi  était-il  fort  étonné  de  ce  qui  venait 
de  lui  arrriver.  Il  avait  éprouvé,  en  conversant  avec 
Stéphane,  une  inquiétude,  un  secret  malaise  qu'il  ne 
se  rappelait  point  avoir  jamais  ressenti.  Le  caractère 
passionné  de  ce  jeune  homme,  la  brusquerie  de  ses 
manières,  où  se  mêlait  une  grâce  libre  et  sauvage, 
l'exagération  de  son  langage,  qui  trahissait  le  dé- 
sordre d'une  âme  mal  gouvernée,  la  rapidité  avec 
laquelle  se  succédaient  ses  impressions,  la  douceur 
naturelle  de  son  parler,  dont  les  mélodies  cares- 
santes étaient  entrecoupées  de  bruyants  éclats  de 
voix  et  d'accents  rudes  et  âpres,  ses  yeux  gris  qui, 
dans  ses  accès  de  colère  ou  d'émotion,  devenaient 
presque  noirs  et  jetaient  des  flammes,  le  contraste 
que  faisaient  la  noblesse  et  la  distinction  de  son 
visage  et  de  son  maintien  avec  ce  mépris  arrogant 
des  convenances  où  il  semblait  se  complaire,  enfin  je 
ne  sais  quel  douloureux  mystère  empreint  sur  son 
front  et  dans  son  sourire,  tout  cela  donnait  beaucoup 
à  penser  à  Gilbert  et  le  troublait  profondément. 
L'aversion  qu'il  avait  d'abord  ressentie  pour  Sté- 
phane s'était  changée  en  pitié  depuis  que  le  pauvre 
enfant  lui  avait  fait  voir  ce  bracelet  rouge  qu'il 
appelait  son  «  maître  à  penser  »;  mais  la  pitié  qui 
n'est  pas  accompagnée  de  sympathie  est  un  senti- 
ment auquel  on  ne  se  livre  qu'à  regret.  Gilbert  se 
reprochait  de  s'intéresser  trop  vivement  à  ce  jeune 
homme,  qu'il  n'avait  aucune  raison  d'estimer;  il 
s'en  voulait  davantage  encore  de  ce  qu'à  sa  pitié  se 
mêlaient  un  secret  effroi,  de  secrètes  appréhensions. 


LE  COMTE  KOSTIA  6i 

En  vérité,  il  avait  peine  à  se  reconnaître;  lui,  si  sage, 
si  raisonnable,  il  était  assiégé  de  pénibles  pressenti- 
ments :  il  lui  semblait  que  Stéphane  était  destiné 
à  exercer  une  grande  influence  sur  son  sort,  à  porter 
le  désordre  dans  sa  vie. 

Il  s'assit  sur  le  revers  d'un  fossé,  au  pied  d'un 
grand  noyer  qui  étendait  au-dessus  du  chemin  ses 
branches  noueuses  et  ses  feuilles  naissantes,  d'un 
brun  rougeâtre. 

«  Je  deviens  absurde,  se  dit-il.  Décidément,  j'ai 
l'imagination  frappée.  Il  faut  que  le  soleil  du  prin- 
temps m'ait  échauffé  la  tête.  Peu  s'en  faut  que  je  ne 
prenne  au  sérieux  toutes  les  folles  billevesées  qui  me 
traversent  l'esprit.  » 

11  rouvrit  son  livre,  qu'il  n'avait  pas  cessé  de  tenir 
à  la  main,  et  il  essaya  de  lire;  mais  entre  la  page  et 
ses  yeux  s'interposait  obstinément  l'image  de  Sté- 
phane. Il  croyait  le  voir,  le  teint  pâle,  l'œil  en- 
flammé, sa  barrette  sur  l'oreille,  ses  longs  cheveux 
châtains  tombant  en  désordre  sur  ses  épaules.  Ce 
sphinx  le  regardait  avec  un  sourire  à  la  fois  triste  et 
railleur,  et  lui  disait  d'une  voix  menaçante;  «  De- 
vine-moi, si  tu  le  peux;  il  y  va  de  ton  bonheur.  » 

Tout  à  coup  il  entendit  de  nouveau  le  trot  d'un 
cheval,  et  Stéphane  reparut  devant  ses  yeux.  Le 
jeune  homme,  en  apercevant  Gilbert,  arrêta  son 
cheval  et  s'écria  :      , 

»«  Monsieur  le  secré  aire,  je  vous  cherchais.  » 
Et,  se  mettant  à  rire  : 

«  C'est  une  déclaration  bien  tendre  que  je  vous 
fais  là.  Sachez  que  depuis  de  longues  années  il  ne 
m'est  jamais  arrivé  de  chercher  quelqu'un;  mais  je 
n'ai  pas  été  poli  à  votre  égard,  et  comme  je  me 


62  LE  COMTE  KOSTIA 

pique  de  procédés,  je  veux  obtenir  mon  pardon  en 
vous  flagornant  un  peu. 

—  C'est  trop  de  bonté,  lui  répondit  Gilbert.  Ne 
prenez  pas  cette  peine.  Le  meilleur  procédé  que  vous 
puissiez  avoir  à  mon  égard,  c'est  de  vous  occuper 
de  moi  le  moins  possible. 

—  Et  vous  me  rendrez  la  pareille? 

—  Ah  !  rappelez-vous  que  les  choses  ne  sont  pas 
égales  entre  nous.  Je  ne  suis  qu'un  insecte,  il  vous 
est  bien  facile  de  ne  pas  me  voir,  tandis... 

—  Votre  raisonnement  n'a  pas  le  sens  commun, 
interrompit  Stéphane,  Regardez  ce  scarabée  vert 
qui  traverse  le  chemin  :  je  le  vois,  et  il  ne  me  voit 
pas...  Mais  quittez  ce  ton  persifleur;  il  ne  faut  pas 
sortir  de  son  caractère.  Ce  qui  me  plaît  en  vous,  c'est 
que  vous  avez  dans  l'esprit  une  candeur  qui  me 
paraît  fort  divertissante...  A  propos  ,  faites-moi 
l'amitié  de  me  dire  ce  que  c'est  que  ce  volume  qui  ne 
vous  quitte  pas,  et  que  vous  méditez  avec  tant 
d'ardeur.  De  bonne  foi,  ajouta-t-ild'un  ton  de  câli- 
nerie  enfantine,  qu'est-ce  donc  que  ce  livre  que  vous 
pressez  sur  votre  cœur  avec  tant  de  tendresse? 

Gilbert  se  leva  et  lui  présenta  le  livre. 

«  Essai  sur  les  Métamorphoses  des  Plantes.  Ainsi 
les  plantes  ont  le  privilège  de  se  métamorphoser  !... 
Mon  Dieu,  qu'elles  sont  heureuses  !  Elles  devraient 
bien  nous  dire  leur  secret.  » 

Puis,  refermant  le  volume  et  le  rendant  à  Gilbert  : 

«  Heureux  homme  !  s'écria-t-il,  vous  vivez  parmi 
les  plantes  des  bois  comme  dans  votre  élément  !  Ne 
seriez-vous  pas  un  peu  plante  vous-même?  Je  suis 
sûr  que  tout  à  l'heure  vous  avez  suspendu  plus 
d'une  fois  votre  lecture  pour  dire  aux  primevères  et 


LE  COMTE  KOSTIA  63 

aux  anémones  qui  tapissent  ce  talus  :  «  Je  suis  un 
«  de  vos  frères  !  »  Mon  Dieu  !  que  je  me  repens 
d'avoir  troublé  ce  charmant  entretien  !  Et  tenez, 
justement  vos  yeux  sont  un  peu  couleur  de  per- 
venche. Cette  fleur  a  beaucoup  de  mérite  :  elle  a  peu 
de  parfum,  mais  elle  n'a  pas  d'épines...  Et  vraiment 
je  comprends  pourquoi  tantôt  vous  écoutiez  d'un 
air  si  béat  les  psalmodies  de  ces  séraphins  de  carna- 
val. Dans  votre  passion  pour  les  plantes,  vous  en 
voyez  partout,  et  vous  compariez  dans  votre  esprit 
ces  méchants  petits  rustauds  à  de  beaux  lis  blancs, 
emblème  de  candeur  et  d'innocence...  Et  moi,  cruel, 
je  suis  venu  souffler  sur  vos  illusions;  je  vous  ai 
dit  :  «  Pauvre  ingénu,  regardez  mieux  ces  anges, 
«  vous  leur  verrez  le  diable  au  fond  des  yeux.  L'hu- 
«  manité  n'est  pas  un  parterre  de  roses  et  de  lis, 
«  mais  un  champ  inculte  et  abandonné,  où  foison- 
«  nent  à  l'envi  l'ortie,  la  belladone  et  la  froide  ci- 
«  guë...  »  Oh  !  comme  vous  devez  maudire  mon 
impertinence  et  ma  misanthropie  ! 

—  Rassurez- vous,  monsieur,  lui  répondit  Gilbert 
avec  un  sourire  placide.  Vous  vous  exagérez  l'effet 
que  peuvent  produire  vos  paroles.  Je  les  ai  prises 
pour  ce  qu'elles  valent,  c'est-à-dire  pour  des  bou- 
tades de  jeune  homme.  Je  ne  sais  quelles  raisons 
vous  pouvez  avoir  de  mépriser  vos  semblables;  mais 
l'intempérance  de  votre  langage  trahit  votre  jeu- 
nesse et  votre  inexpérience.  A  votre  âge,  on  est  dé- 
cisif, tranchant,  absolu  dans  ses  jugements;  on  érige 
ses  impressions  en  systèmes,  on  dogmatise  en  vers 
et  en  prose,  on  aime  les  couleurs  chargées,  on  a  peu 
de  nuances  dans  l'esprit  et  dans  le  ton.  De  tout 
temps,  l'intolérance  fut  le  partage  des  novices;  les 


64  LE  COMTE  KOSTIA 

vieux  moines  sont  les  plus  indulgents,  ils  ne  voient 
pas  si  facilement  le  diable  dans  les  yeux  de  leur  pro- 
chain. Que  dis- je?  ils  savent  que  le  diable  lui-même 
n'est  pas  si  noir  qu'on  le  fait.  La  première  jeunesse 
est  la  saison  des  chimères  couleur  de  rose,  il  en 
est  d'autres  qui  poussent  au  noir.  Les  vôtres  sont 
un  peu  sombres,  j'en  suis  fâché  pour  vous,  mon 
enfant.  » 

Cette  petite  admonition,  le  ton  grave  et  posé  dont 
elle  fut  prononcée,  révoltèrent  profondément  Sté- 
phane. Il  ramena  sa  tête  en  arrière  et  regarda  Gil- 
bert d'un  air  méprisant,  et  déjà  il  se  disposait  à 
tourner  bride  et  à  fausser  compagnie  à  cet  insuppor- 
table mentor,  quand  un  coup  d'œil  qu'il  jeta  sur  le 
chemin  dissipa  subitement  sa  méchante  humeur. 
Il  venait  d'apercevoir  au  loin  Wilhelm  et  ses  cama- 
rades qui  revenaient  de  la  fête  et  regagnaient  leur 
hameau. 

«  Arrivez  vite,  mes  enfants,  leur  cria-t-il  en  se 
dressant  sur  ses  étriers.  Arrivez  vite,  mes  agneaux, 
j'ai  des  propositions  de  la  dernière  importance  à 
vous  faire.  » 

En  s'entendant  héler,  les  enfants  levèrent  les 
yeux,  et  reconnaissant  Stéphane,  ils  s'arrêtèrent  et 
tinrent  conseil.  Les  insolences  un  peu  brutales  du 
jeune  Russe  l'avaient  mis  en  mauvais  renom,  et  les 
petits  paysans  se  détournaient  volontiers  de  leur 
chemin  plutôt  que  d'affronter  son  humeur  chagrine 
et  sa  redoutable  cravache. 

Les  trois  apôtres  et  les  cinq  anges,  après  s'être 
consultés  entre  eux,  se  disposaient  prudemment  à 
battre  en  retraite,  lorsque  Stéphane,  tirant  de  sa 
poche  une  grande  bour  e  de  cuir,  se  mit  à  l'agiter 


LE  COMTE  KOSTIA  65 

dans  l'air  en  s* écriant  :  «  Il  y  a  de  l'argent  à  gagner 
par  ici.  Arrivez  donc,  mes  chers  enfants.  Je  vous 
jure  que  vous  serez  contents  de  moi.  » 

La  grande  bourse  pleine  que  Stéphane  secouait  à 
deux  mains  était  une  amorce  bien  séduisante  pour 
les  huit  enfants;  mais  sa  cravache,  qu'il  tenait  serrée 
sous  son  bras  gauche,  était  un  épouvantail  qui  leur 
prêchait  la  prudence.  Partagés  entre  la  crainte  et  la 
convoitise,  ils  demeuraient  cloués  sur  place,  comme 
l'âne  de  Buridan  entre  ses  deux  bottes  de  foin;  mais 
Stéphane  eut  l'heureuse  inspiration  de  saisir  sa 
badine  de  la  main  droite  et  de  la  lancer  sur  la  cime 
d'un  arbre,  où  elle  resta  suspendue.  Ce  geste  pro- 
duisit un  effet  magique,  et  les  enfants,  d'un  commun 
accord,  se  décidèrent  à  s'approcher,  bien  que  d'un 
pas  lent  et  hésitant.  Wilhelm  seul,  écoutant  sa  ran- 
cune ou  sa  défiance,  s'élança  dans  un  sentier  et 
disparut  dans  le  taillis. 

La  troupe  enfantine  s'arrêta  à  dix  pas  de  Sté- 
phane et  se  forma  en  groupe.  Les  plus  petits  se 
cachaient  à  moitié  derrière  les  plus  grands.  Tous  tor- 
tillaient entre  leurs  doigts  les  bouts  flottants  de  leur 
ceinture;  tous  avaient  la  tête  baissée,  l'air  gauche  et 
honteux,  et  ne  détachaient  leurs  regards  de  la  pous- 
sière du  chemin  que  pour  lorgner  du  coin  de  l'œil 
la  grande  bourse  de  cuir  qui  dansait  entre  les  mains 

(e  Stéphane. 
«  Vous,  saint  Pierre,  leur  dit- il  d'un  ton  grave, 
DUS,  saint  Jean,  et  vous  cinq,  mes  chers  angelots 
u  ciel,  prêtez-moi  une  oreille  attentive.  Vous  avez 
chanté  aujourd'hui  de  très  jolis  cantiques  en  l'hon- 
neur du  bon  Dieu  :  il  vous  en  récompensera  un 
jour  dans  l'autre  monde;  mais  moi,  les  petits  plaisirs 


66  LE  COMTE  KOSTIA 

qu'on  me  fait,  j'en  donne  tout  de  suite  la  récom- 
pense. Aussi  chacun  de  vous  recevra  de  moi  à 
l'instant  un  beau  thaler  de  Prusse,  s'il  consent  à  me 
rendre  le  petit  service  que  je  vais  dire.  Il  s'agit 
seulement  de  baiser  gracieusement  et  délicatement 
le  fin  bout  de  mon  soulier.  Je  vous  le  répète,  cette 
petite  cérémonie  vous  rapportera  à  chacun  un  beau 
thaler  de  Prusse,  et  par-dessus  le  marché  vous  aurez 
la  satisfaction  de  vous  être  rompus  à  un  exercice 
qu'on  ne  saurait  trop  pratiquer  dans  ce  monde,  car 
c'est  le  moyen  d'arriver  à  tout.  » 

Les  sept  enfants  regardaient  Stéphane  d'un  air 
interdit  et  bouche  béante.  Pas  un  ne  bougeait.  Leur 
immobilité  et  ces  sept  paires  d'yeux  fixes  et  ronds 
braqués  sur  lui  l'impatientèrent. 

«  Allons,  mes  agneaux  !  leur  dit-il  d'une  voix 
caressante,  n'écarquillez  pas  ainsi  vos  yeux  !  On 
dirait  des  portes  cochères  ouvertes  à  deux  battants. 
Il  faut  s'exécuter  avec  aplomb,  avec  grâce.  Eh  !  bon 
Dieu  !  vous  en  verrez  et  vous  en  ferez  bien  d'autres 
dans  votre  vie.  Il  y  a  commencement  à  tout... 
Allons,  dépêchons.  Un  thaler  vaut  trente-six  sil- 
bergros,  et  un  silbergros  vaut  dix  pfennings,  et  pour 
cinq  pfennings  on  peut  avoir  un  massepain,  une 
brioche  toute  chaude  ou  un  petit  bonhomme  en  jus 
de  réglisse...  » 

Et  remuant  de  plus  belle  la  grande  bourse  de 
cuir,  il  s'écriait  : 

((  Oh  !  le  joli  son  que  cela  rend  !  Les  jolis  tinte- 
ments !  le  joli  cliquetis,  mes  enfants  !  comme  cela 
caresse  doucement  l'oreille  !  Toute  musique  est  dis- 
cordante au  prix  de  celle-là.  Rossignols  et  fauvettes, 
cessez  vos  concerts  !  nous  savons  chanter  mieux  que 


LE  COMTE  KOSTIA  67 

vous.  Mes  enfants,  je  suis  un  ménétrier  qui  joue 
sur  son  violon  votre  air  favori.  Allons  !  commencez 
le  bal,  mes  amours  !  )) 

Les  sept  enfants  semblèrent  encore  incertains.  Ils 
étaient  rouges  d'émotion  et  se  consultaient  du  re- 
gard. Enfin  le  plus  jeune,  joli  blondin,  prit  son  parti. 

«  Le  monsieur  a  un  chevron  de  trop,  dit-il  à  ses  ca- 
marades, ce  qui  signifiait  en  bon  français  :  Le  mon- 
sieur est  un  peu  fou  d'orgueil,  la  tête  lui  tourne,  il  a  le 
timbre  fêlé,  et  il  ajouta  en  riant  :  Après  tout,  ce  n'est 
qu'une  plaisanterie,  et  il  y  a  un  thaler  à  gagner.  » 

En  parlant  ainsi,  il  s'approcha  de  Stéphane  d'un 
pas  délibéré  et  planta  un  grand  baiser  sur  son  sou- 
lier. La  glace  était  rompue  ;  tous  ses  camarades  sui- 
virent son  exemple,  les  uns  d'un  air  grave  et  com- 
passé, les  autres  en  riant  du  bout  des  dents.  Sté- 
phane triomphait  et  battait  des  mains  : 

«  Bravo  !  mes  chers  amis,  s'écria-t-il,  voilà  une 
affaire  lestement  enlevée  !  » 

Et  il  tira  sept  thaï  ers  de  sa  bourse;  puis,  les 
ayant  jetés  sur  la  route  avec  un  geste  de  mépris  : 

«  Or  çà,  messieurs  les  apôtres  et  les  séraphins, 
cria-t-il  d'une  voix  tonnante,  ramassez-moi  vite  cet 
argent  et  détalez  à  toutes  jambes.  Vile  engeance, 
allez  raconter  à  vos  mères  par  quelle  glorieuse 
aventure  vous  avez  attrapé  cette  aubaine  !  » 

Et  pendant  que  les  enfants  gagnaient  le  large,  se 

îtournant  vers  Gilbert  : 

«  Eh  bien  !  l'homme  aux  pervenches,  qu'en  pen- 

:-vous?  »  lui  dit-il  en  se  croisant  les  bras. 

Gilbert  avait  contemplé  cette  scène  avec  une 

ristesse  mêlée  de  dégoût.  Il  eût  donné  beaucoup 

)ur  que  l'un  des  enfants  résistât  à  l'insolente  fan- 


68  LE  COMTE  KOSTIA 

taisie  de  Stéphane,  mais  n'ayant  pas  eu  ce  conten- 
tement, il  ne  songea  qu'à  dissimuler  son  chagrin. 

«Qu'est-ce  que  cela  prouve?  répondit-il  sèche- 
ment. 

—  Mais  il  me  semble  que  cela  prouve  beaucoup  de 
choses,  et  entre  autres  celle-ci  :  que  certains  atten- 
drissements sont  fort  ridicules,  et  que  certains 
mentors  de  ma  connaissance  qui  se  mêlent  de  faire 
la  leçon  aux  autres...  » 

Il  n'en  dit  pas  davantage,  car  en  ce  moment  un 
caillou  lancé  d'une  main  vigoureuse  siffla  à  ses 
oreilles  et  fit  rouler  sa  barrette  dans  la  poussière. 
Il  tressaillit,  poussa  un  cri  de  colère,  et  donnant  un 
grand  coup  d'éperon  à  son  cheval,  il  le  lança  au 
jgalop  à  travers  le  taillis.  Gilbert  ramassa  la  barrette 
et  la  remit  à  Ivan.  Celui-ci  lui  dit  en  mauvais  alle- 
mand : 

«  Il  faut  lui  pardonner;  le  pauvre  enfant  est 
malade.  )> 

Et  il  partit  en  hâte  à  la  poursuite  de  son  jeune 
maître. 

Gilbert  courut  après  eux.  Quand  il  les  eut  re- 
joints, Stéphane  était  descendu  de  cheval,  et  il  se 
tenait  debout,  les  poings  fermés,  devant  un  enfant 
qui,  tout  essoufflé  d'avoir  couru,  s'était  laissé  choir 
d'épuisement  au  pied  d'un  arbre.  Gilbert  reconnut 
Wilhelm.  En  s' enfuyant,  il  avait  fait  plusieurs 
accrocs  à  son  san-henito,  et  il  considérait  d'un  œil 
morne  ces  déchirures,  sans  répondre  autrement  que 
par  monosyllabes  à  toutes  les  menaces  de  Stéphane. 

«  Tu  es  à  ma  merci  !  lui  dit  à  la  fin  le  jeune 
homme.  Je  te  fais  grâce,  si  tu  me  demandes  pardon 
à  deux  genoux. 


LE  COMTE  KOSTIA  69 

—  Je  n'en  ferai  rien^  répondit  l'enfant  en  se  rele- 
vant, je  n'ai  pas  de  pardon  à  vous  demander.  Vous 
m'aviez  frappé  de  votre  cravache,  j'avais  juré  de  me 
venger.  Je  suis  très  adroit;  j'ai  visé  à  votre  barrette, 
j'étais  sûr  de  ne  pas  la  manquer.  Cela  vous  a  rendu 
furieux,  nous  voilà  quittes.  Maintenant  je  vous  pro- 
mets de  ne  plus  vous  jeter  de  pierres,  à  la  condition 
que  vous-même  vous  ne  me  donnerez  plus  de  coups 
de  cravache. 

—  Ce  qu'il  propose  est  fort  raisonnable,  dit  Gil- 
bert. 

—  Je  ne  vous  demande  pas  votre  avis,  monsieur,  » 
interrompit  Stéphane  avec  hauteur,  et  se  tournant 
vers  Ivan  :  «  Ivan,  mon  cher  Ivan,  reprit-il,  en  ce 
cas-ci  tu  dois  m'obéir.  Tu  le  sais  bien,  le  bârine 
ne  m'aime  pas,  mais  il  n'entend  point  que  les 
autres  me  fassent  insulte;  c'est  un  droit  qu'il  se 
réserve.  Descends  de  cheval  et  force  ce  petit  drôle  à 
s'agenouiller  et  à  me  demander  pardon.  » 

Ivan  secoua  la  tête. 

Stéphane  épuisa  en  vain  les  supplications  et  les 
menaces.  Le  serf  demeura  inflexible,  et  pendant  ce 
pourparler  Gilbert,  s' approchant  de  Wilhelm,  lui 
dit  à  voix  basse  : 

t((  Sauve-toi  vite,  mon  enfant;  mais  rappelle- toi 
ien  ta  promesse;  sinon,  c'est  à  moi  que  tu  auras 
ffaire.  » 
Stéphane  le  vit  s'enfuir,  il  voulut  s'élancer  après 
li;  Gilbert  lui  barra  le  passage. 
«  Ivan  !  s'écria  Stéphane  en  se  tordant  les  bras, 
ôte  cet  homme  de  mon  chemin  !  » 
Ivan  secoua  de  nouveau  la  tête. 
a  Je  ne  veux  pas  faire  de  mal  au  jeune  Français, 


70  LE  COMTE  KOSTIA 

répondit-il;  il  a  l'air  bon  et  il  aime  les  enfants.» 

Le  visage  de  Stéphane  fut  bouleversé  par  le 
désespoir.  Ses  lèvres  tremblaient.  Il  regardait  tour 
à  tour  d'un  œil  sinistre  Ivan  et  Gilbert.  Enfin  il  se 
dit  à  lui-même  d'une  voix  étouffée  : 

«  Malheur  sur  moi  !  Je  suis  faible  comme  un  ver- 
misseau, et  ma  faiblesse  n'est  pas  respectée  !  » 

Puis,  baissant  la  tête,  il  s'approcha  de  son  cheval, 
se  remit  en  selle  et  traversa  lentement  le  taillis. 
Quand  il  eut  regagné  la  route,  regardant  fixement 
Gilbert  :  : 

«  Monsieur  le  secrétaire,  lui  dit-il,  mon  père  cite 
souvent  ce  diplomate  qui  disait  que  tous  les  hommes 
sont  à  vendre,  qu'il  s'agit  seulement  de  faire  le  prix. 
Malheureusement  je  ne  suis  pas  assez  riche  pour 
vous  acheter  :  vous  valez  beaucoup  plus  d'un  tha- 
1er;  mais  permettez-moi  de  vous  donner  un  bon 
conseil.  En  rentrant  au  château,  répétez  au  comte 
Kostia  certains  propos  que  j'ai  laissé  échapper 
devant  vous  aujourd'hui.  Il  vous  en  saura  un  gré 
infini.  Peut-être  vous  nommera-t-il  son  espion  en 
titre,  et  sans  se  faire  prier,  il  doublera  vos  appoin- 
tements. Le  métier  le  plus  profitable,  c'est  de  brûler 
des  chandelles  au  diable.  Vous  y  ferez  merveilles 
aussi  bien  qu'un  autre  !  » 

Sur  quoi,  ayant  salué  Gilbert,  il  s'éloigna  au 
grand  trot. 

«  Le  diable  !  le  diable  !  il  ne  parle  que  du  diable  !  » 
se  disait  Gilbert  en  s' acheminant  vers  le  château.  Et 
il  ajoutait  :  «  Mon  pauvre  ami  !  te  voilà  condamné  à 
passer  quelques  années  de  ta  vie  entre  un  tyran  qui 
est  quelquefois  aimable  et  une  victime  qui  ne  l'est 
pas  du  tout  !» 


LE  COMTE  KOSTIA  71 


VI 


Au  moment  où  Gilbert  rentra  au  château,  M.  Le- 
minof  se  promenait  sur  la  terrasse.  Il  aperçut  de 
loin  son  secrétaire  et  lui  fit  signe  de  venir  le  rejoin- 
dre. Ils  firent  ensemble  quelques  tours  le  long  du 
parapet,  et  tout  en  marchant  Gilbert  étudiait  le  père 
de  Stéphane  avec  encore  plus  d'attention  qu'il 
n'avait  fait  jusqu'à  ce  jour;  ce  qui  le  frappait  sur- 
tout, c'étaient  ces  yeux  d'un  gris  un  peu  trouble, 
dont  les  regards  vagues,  mobiles,  insaisissables, 
devenaient  par  instants  froids  et  lourds  comme  du 
plomb.  Jamais  du  reste  M.  Leminof  n'avait  été 
aussi  aimable  avec  son  secrétaire;  il  lui  parlait  d'un 
ton  enjoué  et  le  regardait  d'un  air  de  bonhomie  char- 
mante. Ils  conversaient  depuis  un  quart  d'heure 
quand  le  tintement  d'une  cloche  les  avertit  que  le 
dîner  était  servi.  Le  comte  Kostia  conduisit  Gilbert 
dans  la  salle  à  manger.  C'était  une  immense  pièce 
voûtée  et  lambrissée  de  chêne  noir,  qui  prenait  jour 
sur  la  terrasse  par  trois  petites  baies  ogivales.  Les 
voussures  du  plafond  étaient  recouvertes  de  vieilles 
peintures  apocalyptiques  que  le  temps  avait  écail- 
lées et  rongées.  Au  centre,  on  voyait  l'Agneau  aux 
sept  cornes  assis  sur  son  trône;  autour  de  lui  se 
tenaient  les  vingt-quatre  vieillards  vêtus  de  blanc. 
Dans  les  parties  inférieures  des  pendentifs,  les  pein- 
tures étaient  si  dégradées  que  les  sujets  en  étaient 
à  peine  reconnaissables.  On  apercevait  çà  et  là  des 
ailes  d'anges,  des  trompettes,  des  bras  qui  avaient 


72  LE  COMTE  KOSTIA 

disparu,  des  couronnes,  des  étoiles,  des  crinières  de 
cheval,  des  queues  de  dragon.  Ces  tristes  débris 
formaient  des  hiéroglyphes  mystérieux  et  mena- 
çants. C'était  une  étrange  décoration  pour  un  réfec- 
toire. 

A  cette  heure  de  la  journée,  les  trois  fenêtres 
ogivales  ne  donnaient  qu'une  lumière  terne  et  rare  ; 
on  y  avait  suppléé  par  trois  lampes  de  bronze  sus- 
pendues au  plafond  par  des  chaînes  de  fer,  et  dont 
les  flammes  brillantes  ne  «réussissaient  que  difficile- 
ment à  éclairer  les  profondeurs  de  cette  salle  caver- 
neuse. Au-dessous  des  trois  lampes  était  dressée 
une  longue  table  où  vingt  convives  eussent  aisément 
trouvé  place  ;  à  Tune  des  extrémités  arrondies  de 
cette  table,  trois  couverts  et  trois  chaises  de  maro- 
quin avaient  été  disposés  en  demi-cercle;  à  l'autre 
extrémité,  un  seul  et  unique  couvert  faisait  face  à 
un  simple  escabeau  de  bois.  Le  comte  s'assit  et  fit 
signe  à  Gilbert  de  se  placer  à  sa  droite;  puis,  dé- 
ployant sa  serviette,  il  dit  sèchement  au  grand 
valet  de  chambre  allemand  : 

«  Comment  se  fait-il  que  mon  fils  et  le  père  Alexis 
ne  soient  pas  encore  ici?  Allez  les  chercher.  » 

Quelques  instants  après,  la  porte  s'ouvrit,  et  Sté- 
phane parut.  Il  traversa  la  salle  les  yeux  baissés, 
et,  s'inclinant  vers  la  longue  main  sèche  que  lui 
présenta  son  père  sans  le  regarder,  il  l'effleura  du 
bout  des  lèvres.  Cette  marque  de  déférence  filiale 
devait  lui  coûter  beaucoup,  car  il  fut  pris  de  ce 
tremblement  nerveux  auquel  il  était  sujet  quand  il 
éprouvait  de  fortes  émotions.  Gilbert  ne  put  s'em- 
pêcher de  dire  à  part  soi  : 

«Mon  enfant,  les  séraphins  et  les  apôtres  sont  bien 


LE  COMTE  KOSTIA  73 

vengés  de  rhumiliation  que  vous  leur  avez  infligée  !  » 

Il  sembla  que  le  jeune  homme  devinât  la  pensée 
de  Gilbert,  car,  en  relevant  la  tête,  il  lui  lança  un 
regard  farouche;  puis  il  s'assit  à  la  gauche  de  son 
père  et  demeura  immobile  comme  une  statue,  les 
yeux  attachés  sur  son  assiette. 

Cependant  celui  qu'on  appelait  le  père  Alexis  ne 
paraissait  pas,  et  le  comte  impatienté,  jetant  brus- 
quement sa  serviette  sur  la  table,  se  leva  pour  l'al- 
ler chercher;  mais  au  même  moment  la  porte  s'ou- 
vrit, et  Gilbert  vit  apparaître  un  visage  barbu  qui 
exprimait  le  trouble  et  l'effroi.  Tout  échauffé  et  tout 
essoufflé,  le  pope  jeta  sur  son  seigneur  et  maître 
un  coup  d'œil  scrutateur.  Du  visage  du  comte  il 
ramena  ses  regards  vers  l'escabeau  vide;  il  eût 
donné,  je  pense,  son  petit  doigt  pour  pouvoir  se 
couler  sans  être  vu  jusqu'à  ce  siège  peu  confortable. 

«  Père  Alexis,  vous  vous  oubliez  avec  vos  éternels 
peinturlurages  !  s'écria  M.  Leminof  en  se  rasseyant. 
Vous  savez  que  je  n'aime  pas  à  attendre.  Je  professe 
sans  aucun  doute  une  admiration  passionnée  pour 
les  burlesques  chefs-d'œuvre  dont  vous  décorez  les 
murs  de  ma  chapelle;  mais  je  ne  puis  souffrir  qu'on 
me  manque,  et  je  vous  prie  de  ne  plus  sacrifier  les 
égards  que  vous  me  devez  à  votre  sotte  passion  pour 
la  peinture  à  la  grosse  brosse;  sinon,  j'ensevelirai  un 
beau  matin  vos  sublimes  barbouillages  sous  une  tri- 
ple couche  de  chaux  vive.  » 

Cette  mercuriale  prononcée  d'une  voix  tonnante 
produisit  sur  le  père  Alexis  la  plus  douloureuse  im- 
pression. Son  premier  mouvement  fut  d'élever  vers 
la  voûte  ses  regards  et  ses  bras.  Il  prenait  à  témoin 
les  vingt-quatre  vieillards. 


74  LE  COMTE  KOSTIA 

((  Vous  entendez  !  leur  disait-il.  Le  profane  ose 
traiter  de  peinturlurages  ces  fresques  incomparables 
qui  porteront  le  nom  du  père  Alexis  jusqu'à  la  der- 
nière postérité  !  » 

Mais  dans  le  cœur  du  pauvre  pope  la  terreur  suc- 
céda bientôt  à  l'indignation.  Il  laissa  retomber  ses 
bras,  et,  se  courbant  vers  le  sol,  il  rentra  sa  tête  dans 
ses  épaules  et  s'appliqua  à  se  faire  petit.  C'est  ainsi 
qu'une  tortue  effarouchée  se  blottit  dans  son  écaille 
et  craint  encore  d'y  tenir  trop  d'espace. 

«  Eh  bien  !  que  signifient  ces  simagrées?  Prétendez- 
vous  nous  faire  attendre  votre  benedicite  jusqu'à 
demain?  » 

Le  comte  prononça  ces  mots  du  ton  brusque 
d'un  caporal  qui  commande  à  des  conscrits  la  charge 
en  douze  temps.  Le  père  Alexis  fit  un  soubresaut, 
comme  si  on  lui  eût  cinglé  les  reins  d'un  grand  coup 
de  fouet,  et  dans  son  trouble,  en  s' élançant  vers  son 
escabeau,  il  se  heurta  violemment  contre  l'angle 
d'un  dressoir  sculpté;  ce  choc  terrible  lui  arracha  un 
cri  de  douleur,  mais  ne  put  amortir  son  élan,  et,  tout 
en  se  frottant  la  hanche,  il  se  précipita  à  sa  place, 
sur  quoi,  sans  se  donner  le  temps  de  reprendre 
haleine,  il  marmotta  d'un  accent  nasillard  et  d'une 
voix  inintelligible  un  long  benedicite  qu'il  eut  bientôt 
expédié,  et,  chacun  ayant  fait  un  grand  signe  de 
croix,  l'on  servit  le  dîner. 

«  Quel  étrange  rôle  joue  ici  la  religion  !  se  disait 
Gilbert  en  portant  sa  cuiller  à  ses  lèvres.  On  ne  se 
permet  pas  de  dîner  avant  qu'elle  ait  béni  le  po- 
tage, et  cependant  on  la  relègue  au  bout  de  la  table, 
comme  un  lépreux  dont  on  redouterait  le  contact 
impur  I  » 


LE  COMTE  KOSTIA  75 

Pendant  la  première  partie  du  repas,  l'attention 
de  Gilbert  se  concentra  sur  le  père  Alexis.  Cette 
figure  de  prêtre  excitait  sa  curiosité.  A  première  vue, 
elle  semblait  empreinte  d'une  certaine  majesté  que 
relevaient  sa  robe  noire  aux  larges  plis  et  le  crucifix 
d'or  qui  pendait  sur  sa  poitrine.  Le  père  Alexis  avait 
le  front  élevé  et  découvert  ;  son  grand  nez  fortement 
aquilin  donnait  à  sa  physionomie  quelque  chose  de 
mâle;  ses  yeux  noirs,  d'une  belle  coupe,  étaient 
encadrés  par  des  sourcils  bien  arqués,  et  sa  longue 
barbe  grisonnante  s'accordait  avec  ses  joues  d'un 
ton  bistré  sillonnées  de  rides  vénérables.  Vu  au 
repos,  ce  visage  avait  un  caractère  de  beauté  austère 
et  imposante.  Et  si  vous  aviez  contemplé  le  père 
Alexis  pendant  son  sommeil,  vous  l'auriez  pris  pour 
un  saint  anachorète  fraîchement  sorti  de  sa  thé- 
baïde,  ou  mieux  encore  pour  une  façon  de  saint  Jean 
contemplant  les  yeux  fermés,  du  haut  de  son  rocher 
de  Pathmos,  les  sublimes  visions  de  l'Apocalypse; 
mais,  aussitôt  que  le  visage  du  bon  pope  s'animait, 
le  charme  était  rompu.  Ce  n'était  plus  qu'un  masque 
expressif,  mobile,  parfois  grotesque,  où  se  peignaient 
les  impressions  fugitives  et  sans  profondeur  d'une 
âme  douce,  innocente  et  débonnaire,  mais  sans  élé- 
vation et  sans  idéal.  C'est  ainsi  que,  le  moine  et 
l'anachorète  venant  à  disparaître  subitement,  il  ne 
restait  plus  qu'un  vieil  enfant  de  soixante  ans,  dont 
la  physionomie,  tour  à  tour  inquiète  ou  souriante, 
n'exprimait  que  de  puériles  préoccupations  ou  des 
contentements  plus  puérils  encore.  Cette  transfor- 
mation était  si  rapide,  qu'elle  ressemblait  à  un  véri- 
table tour  d'escamotage.  On  cherchait  saint  Jean, 
on  ne  le  trouvait  plus,  et  on  était  tenté  de  s'écrier  : 


76  LE  COMTE  KOSTIA 

«  O  père  Alexis,  qu'êtes-vous  devenu?  L*âme  qui  se 
peint  à  cette  heure  sur  votre  visage  n'est  pas  la 
vôtre.  » 

C'était  un  excellent  homme  que  le  père  Alexis; 
malheureusement  il  avait  un  goût  trop  prononcé 
pour  les  plaisirs  de  la  table.  On  pouvait  lui  reprocher 
aussi  d'avoir  une  assez  forte  dose  de  vanité;  mais 
son  amour-propre  était  si  ingénu,  qu'il  eût  trouvé 
grâce  devant  les  juges  les  plus  rigoureux.  Ce  père 
Alexis  avait  réussi  à  se  persuader  qu'il  était  un 
grand  artiste,  et  cette  persuasion  faisait  son  bon- 
heur. Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il  maniait  la  brosse 
et  le  pinceau  avec  une  remarquable  dextérité,  et 
qu'il  lui  suffisait  de  quelques  heures  pour  exécuter 
quatre  ou  cinq  pieds  carrés  de  peinture  à  fresque. 
Les  doctrines  du  mont  Athos,  qu'il  avait  visité  dans 
sa  jeunesse,  n'avaient  plus  de  secrets  pour  lui; 
l'esthétique  byzantine  avait  passé  dans  sa  chair  et 
dans  ses  os  :  il  savait  par  cœur  le  fameux  Guide 
de  la  Peinture,  rédigé  par  le  moine  Denys  et  son 
élève  Cyrille  de  Chio.  Bref  il  connaissait  à  fond 
toutes  les  recettes  moyennant  lesquelles  on  fait  des 
œuvres  de  génie,  et  à  force  de  s'aider  du  compas, 
il  peignait  d'inspiration  des  saints  bonshommes  qui 
ressemblaient  assez  exactement  à  certaines  figures 
sur  fond  d'or  des  couvents  de  Lavra  et  d'Iveron. 
Une  seule  chose  chagrinait  et  mortifiait  le  père 
Alexis,  c'est  que  le  comte  Kostia  Petrovitch  refusât 
de  croire  à  son  génie  ;  en  revanche,  ce  qui  le  consolait 
un  peu,  c'est  que  le  bon  Ivan  professait  pour  ses 
œuvres  une  admiration  sans  réserve.  Aussi  aimait-il 
à  s'entretenir  d'art  et  de  peinture  avec  ce  pieux 
adorateur  de  ses  talents. 


LE  COMTE  KOSTIA  77 

«  Regarde,  mon  fils,  lui  disait-il  parfois  en  lui 
montrant  et  en  élevant  dans  l'air  le  pouce,  l'index 
et  le  médius  de  sa  main  droite,  tu  vois  ces  trois 
doigts  :  on  n'a  qu'à  leur  dire  un  mot,  et  il  en  sort 
des  saints  Georges,  des  saints  Michel,  des  saints  Ni- 
colas, des  patriarches  de  l'ancienne  alliance,  des 
apôtres  de  la  loi  nouvelle,  le  bon  Dieu  lui-même  et 
toute  sa  chère  famille  !  » 

Et  là-dessus  il  lui  donnait  sa  main  à  baiser,  de 
quoi  le  bon  serf  s'acquittait  avec  une  humble  véné- 
ration. Cependant,  si  le  comte  Kostia  avait  le  goût 
assez  barbare  pour  traiter  brutalement  de  barbouil- 
lages les  enluminures  du  père  Alexis,  il  n'était  pas 
assez  cruel  pour  l'empêcher  de  cultiver  son  art  bien- 
aimé;  il  avait  même  accordé  dernièrement  à  ce  dis- 
ciple du  grand  Panachnos,  le  créateur  de  l'école 
byzantine,  une  faveur  inespérée  dont  le  bon  père 
s'était  promis  de  lui  garder  une  reconnaissance  éter- 
nelle. 

L'une  des  ailes  du  château  de  Geierfels  ren- 
fermait une  jolie  chapelle,  assez  spacieuse,  que  le 
comte  avait  fait  approprier  aux  usages  du  culte  grec, 
et  un  beau  jour,  cédant  aux  instances  réitérées  du 
père  Alexis,  il  l'avait  autorisé  à  couvrir  les  murailles 
et  la  voûte  de  peinturlura ges  de  sa  façon.  Le  pope 
s'était  mis  aussitôt  à  l'œuvre.  Cette  grande  entre- 
prise absorbait  la  moitié  au  moins  de  ses  pensées  ;  il 
y  consacrait  chaque  jour  plusieurs  heures;  la  nuit  il 
voyait  en  rêve  de  grands  patriarches  d'or  et  d'azur 
qui  se  penchaient  sur  lui  en  disant  : 

«  Cher  Alexis,  nous  nous  recommandons  à  tes 
bons  soins  ;  que  ton  génie  perpétue  notre  gloire  dans 
l'univers  !...  » 


78  LE  COMTE  KOSTIA 

Bref,  le  père  Alexis  était  si  charmé  de  ses  fresques, 
qu'occupé  à  contempler  la  barbe  blanche  d'un  Noé 
colossal  peint  la  veille  il  n'avait  pas  entendu  tinter 
la  cloche  du  dîner.  C'est  ainsi  que  nos  passions  se 
dévorent  les  unes  les  autres,  et  ce  sont  souvent  les 
petites  qui  mangent  les  grosses. 

M.  Leminof  était  d'abord  resté  silencieux.  Peut- 
être  voulait-il  donner  à  Gilbert  le  temps  de  se 
reconnaître;  mais  quand  on  eut  enlevé  le  potage, 
il  rompit  le  silence  et  engagea  une  conversation 
animée  avec  son  secrétaire.  Comme  tout  à  l'heure 
sur  la  terrasse,  il  lui  parlait  sur  un  ton  d'estime  où 
l'affection  se  mêlait  à  plus  forte  dose  que  d'habitude. 
Les  inflexions  caressantes  de  sa  voix,  les  regards 
bienveillants  dont  il  les  accompagnait,  l'air  de  curio- 
sité sympathique  qu'il  faisait  paraître  en  l'interro- 
geant, l'attention  qu'il  prêtait  à  ses  réponses,  tout 
témoignait  du  grand  état  qu'il  faisait  de  lui.  Évi- 
demment il  y  avait  là  du  parti  pris,  et  Stéphane 
et  le  père  Alexis  pouvaient  se  tenir  pour  dûment 
avertis  que  le  nouveau  venu  était  un  être  à  part,  un 
personnage  important  appelé  à  vivre  sous  un  régime 
de  faveur,  une  façon  de  premier  ministre  dont  la 
puissance  occulte  était  à  redouter.  L'avertissement 
fut  compris.  Le  père  Alexis,  tout  occupé  qu'il  fût 
de  son  assiette,  ne  laissa  pas  de  jeter  à  la  dérobée  sur 
Gilbert  plus  d'un  regard  admiratif .  Il  ne  se  rappelait 
pas  avoir  vu  le  comte  Kostia  témoigner  à  aucun 
être  humain  de  pareils  égards.  Il  est  vrai  que  le 
comte  était  souvent  plein  de  prévenances  pour  son 
singe,  nommé  Solon,  charmant  sapajou  très  mal 
élevé  dont  il  approuvait  les  fredaines  ;  mais  dans  les 
soins  qu'il  lui  rendait,  la  nuance  de  respect  était 


LE  COMTE  KOSTTA  79 

moins  accusée.  C'est  là  ce  que  le  père  Alexis  constata 
avec  une  surprise  bien  motivée;  aussi  regardait-il 
avec  de  grands  yeux  cet  animal  curieux  qui  mena- 
çait de  supplanter  Solon.  De  son  côté,  Gilbert 
observait  Stéphane;  il  sentait  que  de  moment  en 
moment  un  fossé  plus  profond  se  creusait  entre  ce 
jeune  homme  et  lui;  mais  Stéphane  n'en  marqua 
rien,  ses  regards  étaient  muets  comme  ses  lèvres. 

La  conversation  finit  par  rouler  sur  les  sujets  que 
le  comte  se  plaisait  chaque  jour  à  débattre  avec  son 
secrétaire.  Ils  parlèrent  du  Bas-Empire,  que  M.  Le- 
minof  regardait  comme  l'âge  le  plus  prospère  et  le 
plus  glorieux  de  l'humanité.  Il  goûtait  peu  les  Péri- 
clès,  les  César,  les  Auguste  et  les  Napoléon;  il  esti- 
mait que  l'art  de  régner  n'avait  été  compris  que  des 
Justinien  et  des  Alexis  Comnène.  Et  comme  Gilbert, 
au  nom  de  la  dignité  humaine,  protestait  vivement 
contre  cette  thèse  : 

«  Halte-là  !  dit-il  :  pas  de  grands  mots,  pas  de 
déclamations  !  Écoutez-moi  plutôt.  Ces  faisandeaux 
sont  bons.  Voyez  comme  le  père  Alexis  s'en  régale. 
A  qui  doivent-ils  ce  fumet  qui  l'enchante?  A  la 
haute  sagesse  de  mon  cuisinier  qui  leur  a  laissé  le 
temps  de  se  mortifier  et  de  se  faire.  Il  nous  les  a 
servis  à  point.  Quelques  jours  plus  tôt,  ils  auraient 
été  coriaces;  quelques  jours  plus  tard,  ils  étaient  par 
trop  hasardés  et  les  vers  s'y  mettaient.  Mon  cher 
monsieur,  il  en  est  des  sociétés  comme  du  gibier.  Le 
bon  moment  pour  elles,  c'est  quand  elles  sont  en 
voie  de  décomposition.  Dans  leur  jeunesse,  elles  ont 
la  coriacité  de  la  barbarie;  en  revanche,  il  est  un 
certain  degré  de  corruption  qui  compromet  leur 
existence.    Eh   bien  !   Byzance   possédait   l'art   de 


8o  LE  COMTE  KOSTIA 

faisander  les  âmes  et  de  les  maintenir  à  point. 
Malheureusement  elle  a  emporté  ce  secret  dans  la 
tombe.  » 

Et  là- dessus  il  se  mit  à  déclamer  contre  la  cheva- 
lerie et  la  révolution,  qu'il  considérait  comme  deux 
variations  composées  sur  le  même  thème. 

«  Godefroy  de  Bouillon,  disait- il,  est  T arrière- 
grand-père  de  Robespierre.  L'un  disait  en  brandis- 
sant son  épée  :  «  Mon  cœur  et  Dieu  le  veulent  !  » 
L'autre  s'écriait  en  regardant  le  ciel  en  coulisse  : 
«  La  vertu  pour  but  et  la  terreur  pour  moyen  !...  » 
Ces  deux  devises  n'en  font  qu'une.  C'est  l'abstrac- 
tion proclamée  la  souveraine  de  l'univers;  c'est  le 
premier  fou  venu  s' arrogeant  le  droit  d'arranger  le 
monde  à  sa  guise;  c'est  une  tyrannie  nouvelle  qui 
n'a  pas  sa  pareille,  la  tyrannie  des  bonnes  intentions, 
et  voyez  ce  qu'avec  le  temps  les  bonnes  intentions 
ont  fait  de  l'Occident  ! 

—  Il  y  aurait  bien  des  choses  à  répondre,  fit  Gil- 
bert. 

—  Ne  répondez  rien,  mon  cher  Gilbert,  poursui- 
vit-il, et  remarquez  avec  moi  que  la  chevalerie  dont 
le  but  avoué  était  de  soumettre  toutes  les  affaires 
humaines  aux  arrêts  de  ce  tribunal  révolutionnaire 
qu'on  appelle  le  cœur,  devait  professer  le  plus  grand 
respect  pour  cette  moitié  du  genre  humain  qui  repré- 
sente de  nature  les  faiblesses,  les  caprices,  les  folies 
du  sentiment.  Elle  n'y  manqua  pas.  Rebelle  aux 
leçons  que  lui  donnait  la  sagesse  de  Byzance,  au  lieu 
d'ensevelir  la  femme  dans  l'ombre  du  gynécée,  elle 
la  plaça  sur  un  trône.  Et  quels  désordres  n'a  pas 
enfantés  dans  la  société  cette  absurde  idolâtrie  ! 

—  Oh  !  pour  le  coup,  s'écria  Gilbert,  voilà  une 


J 


I.E  COMTE  KOSTIA  8i 

thèse   à    laquelle    je    ne   me    convertirai    jamais. 

—  Voyons,  soyez  sincère,  reprit  le  comte  Kostia. 
Nous  sommes  entre  hommes,  nous  pouvons  parler 
sans  contrainte  et  dire  à  ces  dames  toutes  leurs 
vérités.  Oubliez  pour  un  moment  ces  principes  de 
fade  galanterie  que  nous  a  légués  le  romantisme  du 
moyen  âge,  et  que  la  révolution  a  remis  en  honneur. 
Nierez-vous  que  la  femme  ne  soit  un  être  inférieur, 
incapable  de  suite  dans  ses  idées,  avide  d'émotions 
dramatiques,  toujours  en  révolte  contre  le  bon  sens, 
toujours  prête  à  sacrifier  les  intérêts  généraux  à  ses 
passions?  Mon  Dieu  !  je  consens  à  lui  pardonner  ses 
déraisons.  Elle  n'en  est  pas  responsable.  Une  fatalité 
cruelle  pèse  sur  elle.  Le  grand  malheur,  c'est  que 
dans  les  vues  de  la  nature,  attentive  à  perpétuer 
l'espèce,  la  femme  n'est  qu'un  moyen,  et  qu'elle  ne 
peut  s'empêcher  de  se  considérer  comme  un  but.  Il 
me  souvient  d'une  pauvre  levrette  qu'on  employait 
à  tourner  la  broche;  elle  n'avait  pu  se  persuader 
que  le  rôti  ne  fût  pas  pour  elle.  C'était  chaque  jour 
une  nouvelle  déception,  et  je  dois  le  dire,  le  rôti  fut 
plus  d'une  fois  en  danger.  Aussi  serait-il  bon  que  le 
rôti,  je  veux  dire  la  société,  prît  ses  précautions 
contre  les  appétits  de  bonheur  de  cet  être  à  la  fois 
faible  et  violent,  qui  est  incapable  de  comprendre  sa 
vraie  destination.  Et  je  ne  sache  rien  de  mieux 
entendu  que  la  captivité  du  gynécée  byzantin  ou  du 
harem  musulman,  pour  rappeler  aux  filles  d'Eve 
qu'elles  n'ont  pas  le  droit  de  vivre  pour  leur  propre 
compte. 

M.  Leminof  développa  ce  beau  système  avec  beau- 
coup de  verve  et  d'animation.  Gilbert  trouvait  un 
tel    langage    médiocrement    respectueux    pour    la 


82  LE  COMTE  KOSTIA 

mémoire  de  M^^^  Leminof,  et,  regardant  Stéphane,  il 
disait  en  lui-même  au  comte  Kostia  :  J'aime  à  voir 
comme  vous  Vinstruisez?  Mais  Stéphane  avait  l'air 
de  ne  rien  entendre  ;  depuis  longtemps  il  avait  cessé 
de  manger,  et,  le  visage  impassible,  il  regardait 
fixement  son  assiette  vide. 

«  Ce  qui  est  plaisant,  dit  encore  M.  Leminof,  ter- 
minant son  réquisitoire,  c'est  que  les  femmes  savent 
fort  peu  de  gré  à  la  société  de  ses  absurdes  com- 
plaisances à  leur  égard.  A  les  entendre,  elles  gémis- 
sent sous  un  joug  intolérable.  Ces  étranges  créatures 
ont  une  telle  soif  de  domination,  qu'elles  voudraient 
mener  à  la  baguette  le  soleil,  la  lune  et  les  étoiles, 
et  par  surcroît  de  bizarrerie  il  se  trouve  de  pré- 
tendus amis  du  progrès  pour  appuyer  leurs  préten- 
tions !  Ce  sont  ces  mêmes  novateurs  qui  pétition- 
nent en  faveur  de  la  suppression  des  quarantaines, 
car  l'affranchissement  de  la  femme  et  l'émancipation 
de  la  peste,  ces  deux  questions-là  sont  étroitement 
liées...  Mon  cher  Gilbert,  vous  êtes  un  homme  rai- 
sonnable. Joignez- vous  à  moi  pour  porter  un  toast 
aux  harems  et  aux  lazarets  ! 

—  Amen!  »  s'écria  le  père  Alexis,  qui,  n'écoutant 
que  d'une  oreille,  ne  se  doutait  guère  de  quoi  il 
s'agissait;  mais  à  ce  mot  de  toast  il  avait  tressailli, 
car  il  ne  refusait  jamais  de  boire  une  santé. 

Son  exclamation  attira  sur  lui  l'attention  du 
comte. 

«  Le  père  Alexis  est  de  mon  avis,  dit-il  à  Gilbert, 
et  il  a  ses  raisons  pour  cela.  Demandez-lui  de  vous 
conter  l'histoire  de  ses  amours. 

—  Je  craindrais  que  ce  récit  n'intéressât  pas  cet 
excellent  jeune  homme,  objecta  timidement  le  pope. 


LE  COMTE  KOSTIA  83 

—  Changez  vos  façons  de  parler  !  répondit  le 
comte  d'un  ton  sévère.  M.  Gilbert  Savile  n'est  pas 
un  excellent  jeune  homme;  c'est  un  savant  fort  dis- 
tingué dont  j'estime  infiniment  le  caractère  et  les 
talents,  et  j'entends  qu'il  soit  respecté  ici  comme  un 
autre  moi-même. 

—  Ma  position  se  dessine,  me  voilà  devenu  favori 
du  tyran  !  )^  pensa  Gilbert. 

Et  il  vit  passer  sur  les  lèvres  de  l'immobile  Sté- 
phane un  sourire  pâle  et  à  peine  ébauché  qui  signi- 
fiait :  «  Je  l'avais  bien  deviné  !  » 

f(  Allons,  mon  père,  reprit  le  comte,  ne  vous  faites 
pas  tirer  l'oreille,  et  récitez-nous  votre  petite  his- 
toire, sinon,  je  me  chargerai  de  la  raconter  à  ma 
façon.  » 

Le  bon  père  se  hâta  de  s'exécuter.  On  aime  mieux 
se  donner  les  étrivières  que  de  les  recevoir.  Il 
entama  son  récit  d'une  voix  chevrotante,  et  tout  en 
parlant  il  lorgnait  mélancoliquement  du  coin  de 
l'œil  quelques  assiettes  auxquelles  il  n'avait  encore 
donné  qu'un  premier  assaut.  Je  ne  rapporterai  pas 
ici  le  fidèle  exposé  de  ses  mésaventures  conjugales. 
Il  suffit  de  dire  qu'il  avait  eu  le  malheur  d'épouser 
une  petite  maîtresse,  très  impérieuse  et  très 
coquette,  dont  il  avait  été  l'esclave  plus  que  le 
mari.  Le  père  Alexis  conta  ses  longues  tribulations 
avec  une  candeur  qui  révolta  Gilbert.  Il  en  voulait 
à  M.  Leminof  d'avoir  contraint  le  saint  homme  à 
dévoiler  ainsi  à  un  étranger  les  secrets  de  sa  vie 
intime;  mais  le  père  Alexis  ne  croyait  pas  avoir  le 
moins  du  monde  compromis  sa  dignité  :  il  n'avait 
pas  la  tête  métaphysique,  et  n'entendait  rien  aux 
abstraction^;  seulement  il  n'aimait  pas  qu'on  lui 


84  LE  COMTE  KOSTIA 

parlât  de  sa  femme,  ni  qu'on  le  forçât  d'en  parler, 
parce  que  cela  lui  rappelait  les  souvenirs  les  plus 
douloureux  de  sa  vie.  Il  termina  son  histoire  par 
d'édifiantes  réflexions,  et  se  préparait  à  citer  saint 
Basile,  quand  il  remarqua  que  M.  Leminof  s'était 
profondément  endormi.  Il  se  crut  dispensé  d'achever 
son  homélie,  et  ne  s'occupa  plus  que  de  vider 
les  assiettes  de  figues  et  de  pistaches  qu'il  n'avait 
cessé  de  couver  des  yeux. 

Un  profond  silence  régna  dans  la  grande  salle;  il 
n'était  interrompu  que  par  le  bruit  cadencé  que  fai- 
saient les  mâchoires  du  bon  père.  Stéphane  s'était 
accoudé  sur  la  table;  sa  pose  empreinte  d'une  mé- 
lancolie rêveuse,  sa  tête  inclinée  et  appuyée  contre 
la  paume  de  sa  main  droite,  sa  tunique  noire  sans 
collet  et  qui  laissait  à  découvert  un  cou  d'une  par- 
faite blancheur,  ses  longs  cheveux  soyeux  retom- 
bant mollement  sur  ses  épaules,  les  contours  purs  et 
délicats  de  son  beau  visage,  sa  bouche  fine  aux  coins 
légèrement  relevés,  tout  en  lui  rappelait  le  portrait 
de  Raphaël  peint  par  Raphaël,  tout,  hormis  l'ex- 
pression qui  était  bien  différente.  Les  regards  d'un 
Sanzio  sont  des  messagers  ailés  qui  annoncent  en 
leur  muet  langage  les  félicités  contemplatives  d'un 
grand  cœur  inspiré,  et  publient  ses  fiançailles  avec 
l'éternelle  beauté  de  l'univers;  les  regards  de  Sté- 
phane, quand  la  passion  ne  les  animait  pas,  expri- 
maient tour  à  tour  une  curiosité  froide  et  dédai- 
gneuse ou  la  défiance  d'une  âme  qui  cherche  à  se 
rendre  invisible  et  se  dérobe  aux  obsessions  de  la 
lumière.  En  ce  moment,  il  contemplait  les  peintures 
apocalyptiques  de  la  voûte;  on  eût  dit  qu'il  y 
retrouvait  l'expression  symbolique  de  ses  pensées; 


LE  COMTE  KOSTIA  85 

ses  yeux  finirent  par  s'attacher  sur  une  tête  de 
dragon  fort  dégradée  par  le  temps  et  qui  n'en  était 
que  plus  hideuse;  il  semblait  adresser  à  ce  monstre 
un  interrogatoire;  apparemment  il  lui  demandait  le 
secret  de  sa  destinée.  Son  immobilité  de  statue  et 
la  fixité  de  son  regard  donnèrent  le  frisson  au  pauvre 
Gilbert  :  il  détourna  ses  yeux  de  ce  jeune  front  cou- 
ronné d'une  mystérieuse  tristesse,  et  les  reporta  sur 
le  prêtre;  mais  l'air  de  résignation  béate  du  père 
Alexis  lui  parut  aussi  mélancolique  que  les  sombres 
ennuis  de  Stéphane.  Une  tristesse  profonde  eilvahit 
son  cœur.  Rien  autour  de  lui  qui  commandât  ses 
sympathies,  rien  qui  promît  société  à  son  âme  :  à  sa 
gauche  la  figure  rébarbative  d'un  tyran  assoupi 
que  le  sommeil  rendait  plus  sinistre  encore  ;  en  face 
de  lui,  un  jeune  misanthrope  perdu  pour  le  moment 
dans  les  espaces  ;  à  sa  droite  un  vieil  épicurien  qui  se 
consolait  de  tout  en  mangeant  des  figues;  au-dessus 
de  sa  tête,  les  dragons  de  l'Apocalypse.  Et  puis 
cette  grande  salle  voûtée  était  froide,  sépulcrale  ;  on 
y  respirait  un  air  de  cave  ;  les  enfoncements  et  les 
encoignures  étaient  noyés  dans  une  ombre  épaisse  ; 
les  boiseries  noires  qui  tapissaient  les  murailles 
avaient  un  aspect  lugubre.  Au  dehors  on  enten- 
dait des  bruits  effrayants;  un  vent  d'orage  s'était 
levé  et  poussait  de  longs  mugissements  de  taureau 
blessé,  auxquels  répondaient  le  grincement  des 
girouettes  et  le  cri  funèbre  des  hibous. 

Tout  à  coup  il  lui  vint  à  l'idée  que  le  comte 
n'était  pas  réellement  endormi,  et  que  ce  subit 
assoupissement  était  une  ruse  de  guerre  destinée  à 
mettre  en  liberté  les  langues  enchaînées  de  ses  con- 
vives, Gilbert  craignit  que  Stéphane,  sortant  de  sa 


86  LE  COMTE  KOSTIA 

rêverie,  ne  crût  pouvoir  lui  adresser  impunément 
quelque  propos  hardi  que  l'oreille  attentive  du 
maître  saisirait  au  passage.  Il  prit  le  parti  de  feindre 
lui  aussi  le  sommeil,  et,  se  renversant  sur  le  dossier 
de  sa  chaise,  il  ferma  les  yeux  et  laissa  tomber  sa 
tête  sur  sa  poitrine.  Cette  situation  se  prolongea 
quelque  temps,  et  Gilbert  était  déjà  fort  empêché 
de  son  rôle  d'homme  endormi,  lorsque  par  bonheur 
le  père  Alexis,  qui  venait  d'expédier  sa  dernière 
figue,  poussa  un  long  soupir.  Ce  fut  pour  le  comte 
un  prétexte  suffisant  de  se  réveiller;  il  se  redressa 
sur  son  siège,  passa  la  main  sur  ses  yeux,  sonna 
pour  qu'on  servît  le  thé,  et  dès  que  les  tasses  furent 
vides,  il  pressa  amicalement  la  main  de  Gilbert,  et 
sortit  de  la  salle,  suivi  de  Stéphane  et  du  pope. 

Quand  Gilbert  fut  rentré  dans  sa  chambre,  il 
ouvrit  la  fenêtre  pour  mieux  entendre  le  gronde- 
ment majestueux  du  fleuve.  Au  même  instant,  une 
voix  que  lui  apporta  le  vent,  et  qui  partait  de  la 
grosse  tour  carrée,  lui  cria  : 

«  Monsieur  le  grand  vizir,  n'oubliez  pas  de  brûler 
force  chandelles  au  diable;  c'est  le  conseil  que  vous 
donne  votre  plus  fidèle  sujet  en  retour  des  pro- 
fondes leçons  de  sagesse  dont  vous  avez  gratifié 
aujourd'hui  son  inexpérience  !  » 

Ce  fut  ainsi  que  Gilbert  apprit  que  Stéphane  était 
son  voisin. 

«  Ce  qui  me  console,  pensa-t-il,  c'est  qu'à  moins 
d'avoir  des  ailes,  je  le  défie  bien  d'arriver  jus- 
qu'ici... »  Et  il  ajouta  en  refermant  sa  fenêtre  : 
«  Quoi  qu'il  en  soit,  j'ai  bien  fait  d'écrire  hier  à 
M^^  Lerins;  aujourd'hui  je  ne  suis  plus  si  content.  » 


LE  COMTE  KOSTIA  S? 


VII 


Voici  ce  que  Gilbert  écrivait  dans  son  journal  six 
semaines  après  son  arrivée  à  Geierfels  : 

«  Un  fils  qui  a  pour  son  père  les  sentiments  d'un 
esclave  pour  son  maître,  un  père  qui  marque  à  son 
fils  dans  l'habitude  de  la  vie,  une  désaffection  voi- 
sine de  la  haine,  tels  sont  les  tristes  sujets  d'étude 
que  je  suis  venu  chercher  ici.  J'ai  voulu  d'abord  me 
persuader  que  M.  Leminof  était  simplement  un 
caractère  sec  et  froid,  un  sceptique  par  humeur,  par 
tour  d'esprit,  un  grand  seigneur  blasé  qui  croit  se 
devoir  à  lui-même  de  témoigner  ouvertement  son 
mépris  pour  toutes  les  niaiseries  du  sentiment.  Il 
n'en  est  rien.  Le  comte  est  un  esprit  malade,  une 
âme  tourmentée,  un  cœur  rongé  par  un  ulcère  se- 
cret, et  qui  se  venge  de  ses  souffrances  en  faisant 
souffrir  autrui.  Oui,  ce  misanthrope  cherche  à  tirer 
vengeance  de  quelque  sanglant  affront  que  lui  ont 
infligé  les  hommes  ou  la  destinée  ;  son  ironie  respire 
la  colère  et  la  haine,  il  couve  de  profonds  ressenti- 
ments qui  éclatent  par  instants  dans  sa  voix,  dans 
I^^on  regard,  dans  son  geste  emporté  et  violent,  car  il 
^Vest  pas  toujours  maître  de  lui  :  à  de  certaines 
^^eures,  le  vernis  de  froide  politesse  et  de  glacial 
enjouement  dont  il  couvre  à  l'ordinaire  ses  passions 
s'écaille  subitement,  tombe  en  poussière,  et  les 
nudités  de  son  âme  apparaissent.  Dans  les  premières 
semaines,  il  se  contraignait  davantage  en  ma  pré- 
ËHence^  aujourd'hui  j'ai  l'honneur  de  posséder  sa  con- 


88  LE  COMTE  KOSTIA 

fiance,  et  il  ne  se  croit  plus  obligé  de  me  cacher 
son  visage.  Aussi  ne  cherche-t-il  plus  à  me  donner 
le  change,  c'est  toujours  cela  de  gagné.  Je  me  flatte 
même  qu'il  a  pour  moi  toute  la  bienveillance  dont  il 
est  capable.  Il  estime  mon  savoir,  il  me  sait  gré  de 
lui  être  utile  et  même  nécessaire  sans  faire  valoir 
mes  services.  D'ailleurs  il  m'attribue  peut-être  la  dis- 
crétion intéressée  d'un  pauvre  diable  qui  désire 
conserver  son  gagne-pain,  et  qui  se  sent  tenu  à 
beaucoup  de  réserve  dans  ses  propos  et  dans  ses 
actions.  Bref,  il  me  considère  comme  un  homme  de 
bon  sens  qui  a  les  vertus  de  son  métier,  et  bien 
qu'il  me  reproche  quelquefois  ce  qu'il  appelle  mes 
visions  métaphysiques,  il  m'estime  trop  pour  sup- 
poser qu'elles  puissent  exercer  aucune  influence  sur 
ma  conduite.  L'abstraction  prise  pour  règle  de 
la  vie,  voilà  bien  décidément  sa  bête  noire,  «  mons- 
«  tre  hideux,  dit-il,  véritable  dragon  de  TApoca- 
«  lypse,  dont  les  deux  petits,  difformes  et  repous- 
«  sants  comme  leur  mère,  sont  la  chevalerie  et  la 
«  révolution...  » 

«  O  mes  chères  marionnettes,  vous  ne  devez  être 
qu'un  spectacle  pour  mes  yeux  et  un  désennui  pas- 
sager pour  mon  esprit  !  Gardez- vous  de  quitter  la 
scène  où  vous  paradez  avec  tant  de  grâce  !  Les  quin- 
quets  de  la  rampe  marquent  les  frontières  de  votre 
empire.  Ne  vous  avisez  pas  de  les  enjamber  pour 
descendre  parmi  les  vivants  !  O  mes  chères  poupées, 
la  représentation  finie,  rentrez  dans  vos  boîtes, 
entrelacez  fraternellement  vos  fils  d'archal,  fermez 
vos  beaux  yeux,  mes  filles,  et  dormez  votre  som- 
meil... Mais  qu'entends- je?  ces  poupées  parlent  ou 
chantent  en  dormant;  de  leurs  boîtes  bien  closes 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  89 

sortent  de  légers  chuchotements  et  comme  une  mu- 
sique secrète,  enivrante,  je  ne  sais  quel  écho  des 
concerts  célestes...  Gilbert,  Gilbert,  défie- toi  !  tes 
marionnettes  ne  sont  pas  aussi  inoffensives  que  veut 
bien  le  croire  le  comte  Kostia. 

«  Gilbert,  défie- toi  aussi  de  tes  yeux  !  Ils  sont  trop 
parlants...  C'est  singulier,  je  me  croyais  tout  à  fait 
maître  de  mes  regards.  Malgré  moi,  ils  marquent 
dans  l'occasion  trop  de  curiosité.  L'autre  jour,  pen- 
dant que  je  travaillais  avec  lui  dans  son  cabinet,  il  a 
pris  tout  à  coup  un  air  distrait  et  rêveur,  son  front 
s'est  chargé  de  nuages;  il  ne  me  voyait  plus,  ne 
m'entendait  plus...  Quand  il  est  sorti  de  sa  rêverie, 
ses  yeux  ont  rencontré  les  miens  attachés  sur  son 
visage,  il  a  trouvé  que  je  l'observais  trop  attenti- 
vement. 

«  Ah  çà!  m'a-t-il  dit  brusquement,  vous  vous 
«  rappelez  nos  conventions  :  nous  sommes  deux 
«  égoïstes  qui  avons  fait  marché  ensemble.  Les 
«  égoïstes  ne  sont  pas  curieux  ;  la  seule  chose  qui  les 
«  intéresse  dans  l'âme  du  prochain,  c'est  le  domaine 

utile.  » 

«  Et  puis,  craignant  de  m* avoir  offensé,  il  a  repris 
d'un  ton  plus  doux  : 

«  Je  suis  l'âme  la  moins  intéressante  à  connaître. 
(J'ai  les  nerfs  très  irritables;  dites- vous  une  fois 

pour  toutes  que  c'est  le  secret  de  tous  les  désordres 
_«  que  vous  pourrez  observer  dans  ma  triste  ma- 
I chine.  )) 

Non,  comte  Kostia,  ce  n'est  pas  là  votre  secret  ! 
étais-je  tenté  de  lui  répondre.  Ce  ne  sont  pas  vos 
nerfs  qui  vous  tourmentent.  Je  parierais  plutôt 
qu'en  dépit  de  votre  déniaisement  vous  avez  cru 


90  LE  COMTE  KOSTIA 

autrefois  en  quelque  chose  ou  en  quelqu'un  qui  vous 
a  manque  de  parole.  —  Mais  je  n'ai  eu  garde  de  lui 
faire  part  de  mes  suppositions;  je  crois  qu  il  m'aurait 
dévoré.  Les  colères  de  cet  homme  sont  terribles,  et  il 
ne  m'en  épargne  pas  toujours  le  spectacle. 

«  Hier  surtout  il  s'est  livré  à  des  emportements 
dont  j'ai  rougi  pour  lui.  Stéphane  était  allé  faire  ime 
promenade  à  cheval  avec  Ivan.  La  cloche  du  dîner 
sonna,  ils  n'étaient  pas  encore  de  retour.  Le  comte 
se  porta  de  sa  personne  à  l'entrée  de  la  cour,  pour 
les  attendre.  Ses  lèvres  étaient  pâles;  sa  voix  était 
sourde,  rauque,  voilée  par  un  enrouement  qui  lui 
vient  dès  que  la  colère  le  prend.  Quand  les  cou- 
pables parurent  au  bout  du  sentier,  il  courut  au- 
devant  d'eux,  et  toisa  Stéphane  de  la  tête  aux  pieds 
avec  un  regard  si  menaçant  que  l'enfant  trembla  de 
tous  ses  membres;  mais  sa  colère  se  rabattit  tout 
entière  sur  Ivan.  Le  pauvre  geôlier  avait  pourtant 
de  bonnes  excuses  à  alléguer  :  le  cheval  de  Stéphane 
avait  fait  une  chute  et  s'était  blessé  au  genou;  il 
avait  fallu  revenir  au  pas.  Le  comte  paraissait  ne 
rien  entendre.  Il  fit  signe  à  Ivan  de  descendre  de 
selle;  cela  fait,  il  le  saisit  au  collet,  lui  arracha  sa 
houssine  et  le  battit  comme  un  chien.  Le  malheu- 
reux serf  se  laissa  fustiger  sans  faire  un  mouvement, 
sans  pousser  un  cri,  et  l'idée  ne  lui  vint  pas  d'essayer 
de  s'enfuir  ou  de  se  défendre.  Cloué  sur  place,  les 
yeux  fermés,  c'était  l'image  vivante  de  la  servitude 
résignée  aux  derniers  outrages.  En  vérité,  je  crois 
que  pendant  cette  exécution  j'ai  souffert  plus  que 
lui.  J'avais  la  gorge  serrée,  mon  sang  bouillonnait 
dans  mes  veines.  Mon  premier  mouvement  a  été 
de  me  jeter  sur  le  comte,  mais  je  me  suis  retenu; 


LE  COMTE  KOSTIA  91 

cette  intervention  violente  n'eût  fait  qu'aggraver  le 
sort  d'Ivan.  J'ai  joint  les  mains,  et  d'une  voix 
étouffée  j'ai  crié  :  Grâce  !  grâce  !...  Le  comte  ne  m'a 
pas  entendu.  Alors  je  me  suis  élancé  entre  le  bour- 
reau et  la  victime.  Stupéfait,  le  bras  levé  et  immo- 
bile, le  comte  m'a  regardé  quelques  instants  avec 
des  yeux  enflammés  :  peu  à  peu  il  s'est  calmé,  son 
visage  a  repris  son  expression  ordinaire. 

«  Passe  pour  cette  fois,  m'a-t-il  dit  enfin  d'une 
((  voix  sourde;  mais  à  l'avenir  ne  vous  mêlez  plus 
«  de  mes  affaires  !  » 

«  Puis  il  a  laissé  tomber  la  houssine  à  terre  et  s'est 
éloigné  à  grands  pas.  Ivan  a  levé  sur  moi  ses  yeux 
inondés  de  larmes  ;  son  regard  exprimait  à  la  fois  la 
tendresse,  la  reconnaissance  et  l'admiration.  Il  s'est 
emparé  de  mes  deux  mains  et  les  a  baisées,  après 
quoi  il  a  passé  son  mouchoir  sur  son  visage,  qui 
ruisselait  de  sueur,  d'écume  et  de  sang,  et,  prenant 
les  deux  chevaux  par  la  bride,  il  les  a  paisiblement 
reconduits  à  l'écurie.  J'ai  retrouvé  le  comte  à  table; 
il  avait  repris  sa  belle  humeur;  il  m'a  décoché  quel- 
ques lazzis  sur  mes  hérésies  en  matière  d'histoire. 
J'ai  dû  faire  effort  pour  lui  répondre,  car  en  ce  mo- 
ment il  m'inspirait  une  aversion  que  j'avais  peine  à 
dissimuler;  mais  je  tenais  à  reconnaître  la  victoire 
^Gu'il  avait  remportée  sur  lui-même  en  abrégeant  à 
I^Bia  considération  le  supplice  d'Ivan.  Après  le  dîner, 
^^H  a  mandé  le  serf,  qui  a  paru  le  front  et  les  mains 
I^Hfeibourées   de  cicatrices  saignantes.    Il  avait   aux 
lèvres  son  sourire  habituel,  qui  est  un  mystère  pour 
,^jioi.  Son  maître  lui  commanda  d'ôter  sa  veste  et  de 
l^fcbattre  sa  chemise  sur  ses  reins,  le  fit  mettre  à 
'^genoux,  et,  tirant  de  sa  poche  une  fiole  pleine  de  je 


92  LE  COMTE  KOSTIA 

ne  sais  quel  baume  dont  il  vanta  les  vertus,  il  pansa 
de  sa  main  les  blessures  du  moujik.  L'opération  ter- 
minée : 

«  Cela  ne  sera  rien,  mon  fils,  lui  dit-il.  Va,  et  ne 
«  pèche  plus  !  » 

«  Sur  quoi  le  serf  se  releva  et  sortit  de  la  chambre 
toujours  souriant.  Le  sourire  d'Ivan  est  une  plante 
exotique  que  je  ne  connaissais  pas,  et  qui  ne  croît 
qu'en  pays  slave,  sourire  étrange,  véritable  prodige 
de  bassesse,  dirai- je,  ou  d'héroïsme  !  Lequel  des 
deux?  Je  n'en  sais  trop  rien. 

((  Malgré  mon  trouble,  j'ai  pu  observer  la  figure 
de  Stéphane  au  début  de  l'exécution.  Au  premier 
coup,  un  éclair  de  joie  triomphante  a  passé  sur  son 
visage;  mais  quand  le  sang  a  jailli,  il  est  devenu  hor- 
riblement pâle,  et  il  a  porté  une  de  ses  mains  à  sa 
gorge,  comme  pour  arrêter  au  passage  un  cri  d'hor- 
reur, et  de  l'autre  il  couvrait  ses  yeux  pour  ne  rien 
voir;  puis,  n'y  pouvant  plus  tenir,  il  s'est  enfui  à 
toutes  jambes...  Dieu  soit  loué  !  la  compassion 
l'avait  emporté  dans  son  cœur  sur  la  joie  de  voir 
châtier  son  geôlier.  Il  y  a  dans  cette  jeune  âme, 
aigrie  par  de  longues  souffrances,  un  fonds  de  géné- 
rosité et  de  bonté;  mais  ne  perdra- t-elle  pas  avec  le 
temps  jusqu'aux  derniers  vestiges  de  ses  qualités 
natives?  Dans  trois  ans  d'ici,  Stéphane  couvrira- t-il 
encore  ses  yeux  pour  ne  pas  voir  le  supplice  d'un 
ennemi?  Dans  trois  ans,  l'habitude  de  souffrir 
n'aura-t-elle  pas  étouffé  la  pitié  dans  son  cœur? 
Demain,  demain  peut-être,  ses  entrailles  n'auront- 
elles  pas  jeté  leur  dernier  cri? 

«  Pauvre  Stéphane  !  Je  plains  cet  enfant  du  fond 
de  Tâme.  Il  est  bien  malheureux  !  Non  seulement  sa 


LE  COMTE  KOSTIA  93 

vie  est  triste,  mais  son  imagination  ne  se  charge- 
t-elle  pas  d'envenimer  ses  maux?  Il  y  a  dans  cette 
nature  des  secrets  que  j'ignore  et  qui  me  la  rendent 
inexplicable;  mais  ce  que  je  vois  de  ses  chagrins 
suffit  pour  que  je  le  plaigne.  C'est  un  caractère  vif, 
mobile,  remuant,  expansif;  il  a  besoin  d'air,  de 
lumière,  de  liberté,  de  mouvement.  Il  a  des  forces  à 
dépenser,  des  appétits  de  vie  et  de  bonheur  à  satis- 
faire. Ce  jeune  poulain  demande  à  s'ébattre  en  pleine 
campagne,  à  folâtrer  dans  les  vertes  prairies,  à  boire 
à  pleins  naseaux  la  brise  parfumée  des  forêts,  à  plon- 
ger son  généreux  poitrail  dans  l'écume  argentée  des 
eaux  courantes.  Le  vent  qui  passe  le  défie  à  la 
course,  il  brûle  de  le  suivre,  de  le  devancer;  ses 
oreilles  se  dressent,  son  œil  étincelle,  il  va  bondir, 
s'élancer  dans  l'espace...  Hélas  !  il  a  des  entraves 
aux  pieds,  une  longe  impitoyable  le  retient  attaché  à 
l'une  des  bornes  du  chemin,  et  le  maître  est  là,  l'œil 
menaçant  et  la  verge  à  la  main...  Pauvre,  pauvre 
Stéphane  !  quelle  étroite  captivité  que  la  sienne,  et 
^uelle  solitude  !  Hormis  deux  promenades  par 
imaine  en  compagnie  et  sous  la  garde  d'Ivan,  il 
passe  sa  vie  dans  sa  grande  tour  seul,  absolument 
seul.  Que  fait-il  dans  cette  prison,  d'où  il  ne  sort  qu'à 

(heure  du  dîner?  Du  ton  dont  il  s'exprime  sur  les 
vres  et  les  bibliothèques,  il  n'y  a  pas  d'apparence 
u'il  ait  la  passion  de  l'étude.  A  quoi  passe-t-il  son 
emps?  Il  se  tait  et  il  se  dévore.  C'en  est  assez  pour 
ivre,  c'en  est  assez  pour  mourir  !... 
«  Ah  !  sombre  et  taciturne  enfant  !  quand  je  te 
ontemple  assis  à  la  table  de  ton  père,  je  crois  voir 
l'ange  de  la  jeunesse  s'approcher  de  toi  et  se  pen- 
cher à  ton  oreiUe  pour  te  dire  d'un  ton  de  reproche  : 


94  LE  COMTE  KOSTIA 

((  Qu'as- tu  fait  de  cette  fraîche  couronne  dont 
«  j'avais  pris  plaisir  à  parer  ton  front?  Pourquoi  la 
«  colombine,  symbole  du  délaissement,  pourquoi  le 
«  romarin  sauvage  et  la  rue  des  jardins  au  funèbre 
«  parfum  ont-ils  remplacé  dans  tes  cheveux  les 
«  gais  feuillages  trempés  de  rosée  que  mes  mains 
«  avaient  tressés  en  guirlande?  Pourquoi  ta  joue 
«  a-t-elle  pâli?  Pourquoi  ton  œil  s'est-il  creusé? 
((  quel  vent  de  mort  a  flétri  ce  sourire  qui  fleurissait 
({  sur  ta  bouche  vermeille?  Enfant,  qu'as-tu  fait  de 
«  tes  grâces  printanières?  Pourquoi  mon  esprit 
«  n'habite-t-il  plus  en  toi,  et  qui  te  force  de  vieillir 
«  avant  le  temps?...  »  Et  toi,  pour  toute  réponse, 
tu  lui  montres  du  regard  ton  père  assis  à  tes  côtés, 
ce  père  morne  et  farouche  dont  les  lèvres  ne  t'ont 
jamais  souri,  dont  les  bras  ne  s'entr'ouvrent  jamais, 
dont  le  cœur  desséché  s'est  détourné  de  toi,  dont 
la  voix  âpre  et  rude  ignore  ces  accents  qui  font 
descendre  la  paix  du  ciel  dans  une  pauvre  âme  fati- 
guée. Oh  !  que  je  te  plains,  toi  dont  la  tête  n'a 
jamais  reposé  sur  cet  oreiller  divin  qu'on  appelle  le 
cœur  d'un  père  !... 

«  Et  que  n'est-il  sourd,  ce  silencieux  enfant  ! 
Puisque  vous  n'avez  point  de  paroles  tendres  à  lui 
adresser,  comte  Kostia,  que  ne  puis- je  du  moins 
fermer  ses  oreiUes  aux  leçons  désolantes  que  vous 
lui  donnez  !  Et  ne  voyez-vous  pas  que  sa  destinée  se 
charge  assez  de  lui  apprendre  à  haïr  les  hommes 
et  la  vie  sans  qu'il  soit  besoin  de  vous  en  mêler?  11 
ne  connaît  de  l'humanité  que  ce  qu'il  en  voit  à  tra- 
vers les  grilles  de  sa  prison.  Il  s'imagine  qu'il  n'y  a 
sur  la  terre  que  des  tyrans  fantastiques  et  des 
esclaves  tremblants  et  avilis.  Pourquoi  tuer  ainsi 


LE  COMTE  KOSTIA  95 

dans  son  cœur  tout  germe  d'enthousiasme,  d'espé- 
rance, de  croyance  virile  et  généreuse?  Depuis  long- 
temps, sa  mère  est  morte,  il  l'a  presque  oubliée;  les 
femmes  sont  pour  lui  un  mystère  ignoré  :  pour- 
quoi l'instruire  à  les  mépriser?...  Mon  enfant,  viens 
trouver  Gilbert,  Gilbert  l'insensible,  ce  Gilbert  qui 
peut-être  n'a  jamais  aimé,  et  il  t'enseignera,  cet 
homme  de  glace,  il  t'enseignera  cjue  le  mépris  pour 
la  femme  est  la  suprême  dépravation  du  cœur  de 
l'homme,  il  t'enseignera  que  celui-là  est  corrompu 
jusqu'aux  os  qui  ose  outrager  dans  sa  pensée  ces 
trésors  de  suave  innocence  ou  de  sublime  sagesse 
que  renferme  le  cœur  d'une  vierge  ou  d'une  mère; 
il  t'enseignera,  enfant,  à  t' incliner  devant  cette 
force  qui  prend  les  traits  de  la  faiblesse,  devant 
cette  faiblesse  sacrée  qui  est  la  plus  héroïque  de 
toutes  les  forces...  Hélas  !  il  refuserait  de  m' en- 
tendre, et  ma  voix  se  perdrait  dans  le  vide.  Ce  qu'il 
y  a  d'insolent  dans  le  triomphe  de  la  tyrannie,  c'est 
que  ses  victimes,  tout  en  la  maudissant,  se  font  ses 
disciples  et  ses  apôtres.  Ecoutez  parler  les  esclaves  : 
ils  ont  beau  haïr  leur  maître,  ils  répètent  à  l'envi 
ses  maximes. 

«  Il  ne  s'est  écoulé  que  six  semaines  depuis  que 
j'ai  vu  pour  la  première  fois  ce  jeune  homme;  il  n'y 
a  qu'un  mois  que  je  passe  chaque  jour  quelques 
instants  avec  lui,  et  cependant  je  sais  à  quoi  m'en 
tenir  sur  l'état  présent  de  son  âme.  C'est  que  sa 
maladie  est  si  apparente  qu'elle  se  révèle  aux  yeux 
les  moins  clairvoyants,  et  cette  maladie,  je  la  puis 
définir  en  un  mot.  Stéphane  est  une  nature  noble 
pour  qui  la  poésie  et  la  religion  sont  lettre  close... 
La  religion,  grand  Dieu  !  elle  est  représentée  à  ses 


96  LE  COMTE  KOSTIA 

• 
yeux  par  le  père  Alexis.  Il  la  voit  s'asseoir  au  bas 
bout  de  la  table  en  la  personne  de  ce  prêtre  gro- 
tesque, et  dévorer  chaque  jour  d'un  même  appétit 
ses  affronts  et  une  aile  de  volaille  truffée,  La  reli- 
gion !  c'est  à  ses  yeux  l'affaire  de  quelques  or  émus  ^ 
de  quelques  génuflexions,  d'une  image  en  cuivre 
doré  baisée  par  des  lèvres  glacées  et  distraites,  d'une 
messe  nasillée  chaque  dimanche  par  un  vieux  pope 
dont  les  pensées  appartiennent  à  la  terre.  Ah  !  sans 
doute  Stéphane  croit  sincèrement  aux  saints  mys- 
tères qui  s'accomplissent  sur  les  autels  derrière  la 
cloison  dorée  de  l'iconostase;  mais  connaît-il  ces 
autres  mystères  d'espérance  et  de  consolation 
qu'une  foi  efficace  accomplit  en  nous?  A-t-il  jamais 
senti  la  présence  de  la  Divinité  dans  sa  vie  et  dans 
les  choses?  a-t-il  jamais  senti  son  âme,  battue  par  les 
tempêtes  de  l'amour  divin,  sombrer  avec  délices 
dans  l'océan  de  l'éternelle  lumière?  Père  Alexis, 
père  Alexis,  que  vous  faites  de  mal  à  cet  enfant  ! 

«  Mais  Stéphane  ne  serait-il  pas  par  hasard  un 
enfant  vicieux  dont  un  père  justement  courroucé 
cherche  à  mortifier  les  instincts  pervers  par  une 
impitoyable  discipline?  Non,  mille  fois  non.  Cela 
est  faux,  cela  est  impossible.  Mon  Dieu  !  pour  s'en 
convaincre  il  suffit  de  le  regarder.  Sa  physionomie 
est  souvent  dure,  sèche,  méprisante;  mais  elle  n'ex- 
prime jamais  une  pensée  basse,  une  souillure  de 
l'âme,  une  corruption  précoce  de  l'esprit.  Il  y  a  sur 
son  front,  quand  il  se  déride,  un  cachet  de  pureté 
enfantine.  J'avais  tort  tout  à  l'heure  de  prétendre 
que  son  âme  a  perdu  sa  jeunesse.  Tout  au  moins 
a-t-elle  gardé  la  faculté  de  rajeunir  par  intervalles. 
Il  est  des  moments  où  elle  secoue  le  lourd  fardeau 


LE  COMTE  KOSTIA  97 

de  ses  chagrins  pour  se  reposer  et  respirer.  Dans 
ces  moments,  Stéphane  paraît  même  plus  jeune  que 
son  âge.  Son  œil,  qui  redevient  limpide,  son  teint 
délicat  et  transparent,  ses  joues  lisses  et  unies,  son 
menton,  où  ne  paraît  pas  encore  un  seul  poil  follet, 
tout  cela  est  bien  d'un  enfant...  Mais  que  le  maître 
vienne  à  paraître,  il  se  répand  aussitôt  sur  sa  figure 
je  ne  sais  quoi  de  morne  et  d'éteint;  ses  lèvres  ser- 
rées expriment  une  pesanteur  d'ennui  qui  effraye,  et 
l'on  dirait  que,  comme  saint  Jean  le  Silenciaire,  il 
y  a  quarante-huit  ans  qu'il  se  tait.  Puis,  le  maître 
absent,  ses  années  le  quittent;  il  lui  en  reste  qua- 
torze au  plus.  Il  y  a  de  la  jeunesse  dans  la  violence 
de  son  langage,  dans  son  goût  désordonné  pour 
l'hyperbole,  dans  ces  torrents  débordés  de  paroles 
par  lesquelles  se  soulage  son  cœur  oppressé.  L'autre 
jour,  il  était  descendu  avant  son  père  dans  la 
salle  à  manger,  et,  se  trouvant  seul  avec  moi,  il  m'a 
décoché  tout  d'une  haleine  force  mots  piquants  et 
mordants. 

«  Prends-moi  sans  te  gêner  pour  plastron  !  lui 
disais- je  à  part  moi,  cette  escrime-là  te  fait  du  bien.  » 

«  Une  autre  marque  d'innocence,  c'est  la  fraî- 
cheur et  la  vivacité  de  ses  impressions.  Il  a  beau 
s'en  cacher,  il  s'affecte  profondément  de  petites 
choses,  et  il  n'a  pas  la  faculté  de  vivre  en  détail, 
ce  qui  est  le  témoignage  le  plus  assuré  qu'une  âme 
n'en  a  pas  fini  avec  l'enfance.  Bref,  il  n'a  pas  pris 
son  parti  d'être  malheureux,  et  si  lourde  que  soit 
la  croix  dont  sont  chargées  ses  épaules,  il  se  baisse 
pour  ramasser  les  petites  consolations,  les  menus 
plaisirs  qu'il  rencontre  sur  son  chemin.  Dans  son 
procès  avec  la  destinée,  il  a  perdu  le  principal,  mais 


98  LE  COMTE  KOSTIA 

il  n*a  pas  renoncé  à  plaider  les  incidents.  Et  j*y  vois 
une  preuve  que  les  ressorts  de  son  être  ne  sont  pas 
entièrement  brisés...  Ah  !  si  l'espérance  répand 
encore  dans  un  coin  de  cette  âme  une  pâle  et  vacil- 
lante lueur,  vents  du  ciel,  respectez  cette  humble 
veilleuse,  n'éteignez  pas  le  lumignon  qui  fume  !  Une 
seule  étoile  brillant  dans  les  profondeurs  de  la  nuit, 
c'est  presque  le  jour  pour  celui  qui  souffre. 

«  Hélas  !  avec  quelle  âpreté  cruelle  on  lui  dispute 
le  peu  de  plaisirs  qui  lui  restent  !  Malgré  ses  plai- 
santeries sur  les  pervenches,  il  a  le  goût  des  fleurs, 
et  il  avait  obtenu  du  jardinier  de  son  père  la  conces- 
sion d'une  plate-bande  à  cultiver  à  sa  guise.  Le 
comte,  paraît-il,  avait  ratifié  cette  faveur;  mais 
cette  condescendance  inouïe  n'était  de  sa  part  qu'un 
raffinement  de  cruauté.  Depuis  quelque  temps,  cha- 
que soir  après  dîner,  Stéphane  passait  une  heure 
dans  son  petit  parterre;  il  arrachait  les  mauvaises 
herbes,  plantait,  arrosait,  surveillait  d'un  œil  pater- 
nel la  croissance  de  ses  chers  élèves...  Hier,  une  heure 
après  la  sanglante  fustigation,  pendant  que  son 
père  pansait  les  blessures  d'Ivan,  il  était  sorti  sur  la 
pointe  du  pied.  Quelques  minutes  après,  me  prome- 
nant sur  la  terrasse,  je  le  vis  qui  vaquait  avec  une 
gravité  recueillie  à  son  grand  travail  d'arrosage. 
J'étais  à  quelques  pas  de  lui,  lorsque  le  jardinier 
s'est  approché,  une  pioche  à  la  main,  et,  sans  mot 
dire,  en  a  porté  un  grand  coup  au  milieu  d'une 
touffe  de  verveines  qui  croissait  à  l'une  des  extré- 
mités de  la  plate-bande.  Stéphane  s'est  redressé 
brusquement,  et,  le  croyant  fou,  il  s'est  précipité 
sur  lui  en  criant  : 

«  Misérable,  que  fais-tu  donc? 


SI 

él 

m 

se 


LE  COMTE  KOSTIA  99 

«  —  Je  fais  ce  que  Son  Excellence  m'a  com- 
«  mandé,  ))  a  répondu  le  jardinier. 

«  En  ce  moment,  le  comte  s'acheminait  vers  nous 
les  mains  dans  ses  poches,  fredonnant  une  ariette, 
et  portant  sur  son  visage  une  expression  d'aimable 
bonhomie.  Stéphane  a  étendu  le  bras  vers  lui;  un 
de  ces  regards  qui  le  pétrifient  l'a  fait  rentrer  dans  le 
silence.  Immobile  au  milieu  de  l'allée,  il  contemplait 
d'un  œil  égaré  la  pioche  fatale  qui  ravageait  de 
proche  en  proche  tout  son  parterre  bien-aimé.  En 
vain  s'efforçait-il  de  nous  dérober  son  désespoir;  ses 
jambes  flageolaient,  son  cœur  soulevait  sa  poitrine 
à  coups  précipités;  il  attachait  sur  ses  chers  trésors 
dévastés  de  grands  yeux  fixes  d'où  s'échappèrent 
deux  grosses  larmes  que  je  vis  rouler  lentement  le 
long  de  ses  joues...  Mais  quand  l'instrument  de 
destruction  s'approcha  d'un  magnifique  œillet  pana- 
ché, le  plus  bel  ornement  de  son  jardin,  alors  le 
cœur  lui  faillit,  il  poussa  un  cri  déchirant,  et,  levant 
les  mains  au  ciel,  il  se  sauva  en  sanglotant.  Le  comte 
,e  regardait  courir,  et  un  sourire  atroce  passa  sur  ses 

res...  Ah  !  si  ce  père  ne  hait  pas  son  fils,  je  ne  sais 

e  que  c'est  que  la  haine,  ni  comment  elle  se  peint 

sur    une    figure   humaine.    Cependant   je   m'étais 

élancé  entre  l'œillet  et  la  pioche,  comme  une  heure 

uparavant  entre  le  knout  et  Ivan.  Le  désespoir  de 

téphane  m'avait  navré;  je  voulais  à  tout  prix  pré- 

erver  du  carnage  cette  fleur  qui  lui  est  chère  :  le 

visage    de    Kostia   Petrovitch  m  ôta    toute  espé- 

nce. 

«  Il  semblait  me  dire  : 

«  Vous  faites  encore  du  sentiment;  je  pourrais 

bien  ne  pas  le  trouver  bon.  » 


100  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Cette  plante  est  belle,  lui  dis- je,  pourquoi  la 
détruire? 

«  —  Ah  !  vous  aimez  les  fleurs,  mon  cher  Gilbert  ! 
«  a-t-il  répondu  d'un  air  de  malice  diabolique.  J'en 
«  suis  vraiment  fort  aise  !  » 

«  Et  se  tournant  vers  le  jardinier  : 

«  Vous  emporterez  soigneusement  toutes  ces 
«  fleurs  et  vous  les  placerez  dans  une  jardinière 
«  dont  nous  décorerons  la  chambre  de  monsieur. 

«  Je  suis  enchanté  de  lui  faire  ce  petit  plaisir.  » 

«  En  parlant  ainsi,  il  se  frottait  joyeusement  les 
mains,  et,  me  tournant  le  dos,  il  se  remit  à  fredon- 
ner son  ariette.  Évidemment  il  était  satisfait  de  sa 
journée. 

«  Et  maintenant  les  fleurs  de  Stéphane  sont  ici, 
sous  mes  yeux,  elles  sont  devenues  ma  propriété. 
Oh  !  s'il  le  savait  !...  Je  n'en  puis  douter,  M.  Lemi- 
nof  désire  que  son  fils  me  haïsse;  mais  la  chose  est 
faite.  Comblé  d'égards,  d'attentions,  choyé,  loué, 
vanté,  traité  en  favori  et  grand  vizir,  le  moyen  que 
je  ne  sois  pas  pour  cette  pauvre  victime  un  objet 
d'aversion  et  de  mépris?  Que  ne  peut-il  lire  dans 
mon  cœur  !...  Qu'y  hrait-il  après  tout?  Une  impuis- 
sante pitié  qui  révolterait  son  orgueil.  Je  ne  peux 
rien  pour  lui;  il  ne  dépend  pas  de  moi  de  soulager 
son  mal,  de  verser  quelque  baume  sur  ses  blessures... 
Allons,  Gilbert,  occupe-toi  de  Byzance  !  Gilbert, 
qu'il  te  souvienne  de  tes  engagements  !  Le  maître 
de  cette  maison  t'a  fait  promettre  de  ne  te  point 
ingérer  dans  ses  affaires.  Traduis  du  grec,  mon  ami, 
et  à  tes  moments  perdus,  amuse- toi  avec  tes 
marionnettes.  Hors  de  là,  yeux  fermés  et  bouche 
close,  voilà  ta  devise  !...  Mais,  dis- tu,  à  voir  souffrir 


LE  COMTE  KOSTIA  loi 

cet  enfant,  je  crains  de  tomber  dans  la  mélancolie- 
Eh  bien  !  si  ton  inutile  pitié  te  devient  trop  à  charge, 
dans  dix  mois  d'ici  tu  rompras  ton  ban,  tu  repren- 
dras ta  liberté,  et  avec  trois  mille  écus  dans  ta 
poche,  tu  pourras  entreprendre,  avant  de  retourner 
à  Paris,  ce  voyage  d'Italie,  objet  de  tes  rêves  secrets 
et  de  tes  vœux  les  plus  ardents  !...  Heureux  homme, 
armant  ta  main  du  bâton  blanc  du  pèlerin,  tu  se- 
coueras de  tes  pieds  la  poussière  de  Geierfels,  et  tu 
t'en  iras  oublier  devant  les  façades  des  palais  véni- 
tiens les  sombres  mystères  d'un  vieux  château 
gothique  mal  habité.  » 


k 


VIII 


Comme  Gilbert  traçait  rapidement  ces  dernières 
ignés,  la  cloche  du  dîner  sonna.  Il  descendit  en 
hâte  à  la  grande  salle.  On  était  déjà  à  table. 

«  Dites-moi,  je  vous  prie,  lui  dit  gaiement  le  comte 
Kostia,  que  pensez-vous  de  notre  nouveau  com- 
mensal? » 

Gilbert  s'aperçut  alors  de  la  présence  d'un  cin- 
quième convive  dont  le  visage  ne  lui  était  pas  abso- 
lument inconnu.  Ce  nouvel  invité  était  assis  à  la 
droite  du  père  Alexis,  qui  semblait  goûter  médiocre- 
ment sa  société.  Ce  n'était  rien  moins  que  Solon,  le 
favori  du  maître,  l'un  de  ces  sapajous  qu'on  appelle 
vulgairement  singes  en  deuil,  et  qui  ont  le  pelage 
noir  avec  la  face,  les  mains  et  les  pieds  d'un  brun, 
rougeâtre. 


102  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Vous  ne  m'en  voudrez  pas,  poursuivit  M.  Le- 
minof,  de  faire  dîner  Solon  avec  nous.  Le  pauvre 
animal  est  depuis  quelques  jours  en  veine  d'hypo- 
condrie, et  j'ai  été  bien  aise  de  lui  procurer  cette 
petite  distraction.  J'espère  que  cela  le  déridera.  Je 
ne  puis  souffrir  les  faces  rembrunies;  l'hypocondrie 
est  le  fait  des  sots  qui  n'ont  pas  de  ressources  dans 
l'esprit.  » 

Il  prononça  ces^  derniers  mots  en  se  tournant  à 
moitié  vers  Stéphane.  Le  visag;e  du  jeune  homme 
était  plus  sombre  que  jamais;  il  avait  les  yeux  gon- 
flés et  cernés.  L'indignation  que  lui  inspira  le  brutal 
propos  de  son  père  lui  rendit  la  force  de  surmonter 
son  abattement.  Il  se  mit  à  manger  résolument  son 
potage,  auquel  il  n'avait  pas  encore  touché,  et, 
sentant  que  Gilbert  avait  les  yeux  fixés  sur  lui,  il 
redressa  vivement  la  tête  et  lui  lança  un  regard  fou- 
droyant. Gilbert  crut  deviner  qu'il  lui  demandait 
compte  de  son  œillet,  et  il  ne  put  s'empêcher  de 
rougir,  tant  il  est  vrai  qu'il  ne  suffit  pas  d'être  inno- 
cent pour  avoir  bonne  conscience. 

«  Franchement,  reprit  le  comte  en  baissant  la 
voix,  ne  trouvez-vous  pas  quelque  ressemblance 
entre  les  deux  personnages  qui  garnissent  le  bas  de 
cette  table? 

—  La  ressemblance  ne  me  frappe  pas,  répondit 
froidement  Gilbert, 

—  Eh  !  mon  Dieu,  je  ne  veux  pas  dire  qu'ils 
soient  identiques  de  tous  points.  J'accorde  sans 
peine  que  le  père  Alexis  fait  un  meilleur  usage  de  ses 
pouces,  j'admets  aussi  qu'il  a  dans  le  cerveau  quel- 
ques grains  de  phosphore  de  plus,  car,  vous  le  savez, 
les  savants  d'aujourd'hui,  à  leurs  risques  et  périls, 


LE  COMTE  KOSTIA  103 

ont  reconnu  que  Tesprit  humain  n  est  pas  autre' 
chose  qu'un  briquet  phosphorique. 

—  Ce  sont  ces  mêmes  savants,  dit  Gilbert,  qui 
considèrent  le  génie  comme  une  névrose.  Grand 
bien  leur  fasse  !  Ce  ne  sont  pas  des  hommes. 

—  Vous  traitez  légèrement  la  science;  mais 
répondez  de  bonne  foi  à  ma  question  :  ne  trouvez- 
vous  pas  qu'entre  ces  deux  personnages  vêtus  de 
noir  et  àla face  rougeâtre, il  y  a  certaine  analogie?... 

—  Mon  opinion,  interrompit  Gilbert  impatienté, 
c'est  que  Solon  est  fort  laid  et  le  père  Alexis  très 
beau. 

—  Votre  réponse  m'embarrasse,  repartit  le 
comte,  et  je  ne  sais  si  je  dois  vous  remercier  du  com- 
pliment que  vous  faites  à  mon  pope  ou  me  fâcher  des 
duretés  que  vous  dites  à  mon  singe...  Ce  qui  est 
certain,  ajouta-t-il,  c'est  que  mon  singe  et  mon 
pope,...  je  me  trompe,  mon  pope  et  mon  singe  se 
ressemblent  sur  un  point  :  ils  ont  tous  deux  un  goût 
passionné  pour  les  truffes.  Voyez  plutôt.  » 

On  venait  de  servir  une  coquille  aux  truffes.  So- 
lon dévora  sa  portion  en  un  clin  d'œil,  et  comme  il 
était  sujet  à  convoiter  le  bien  d'autrui,  il  arrêta  sur 
l'assiette  de  son  voisin  des  regards  pleins  d'amou- 
reuse concupiscence.  Agile,  adroit  et  attentif  aux 
occasions,  il  saisit  le  moment  où  le  pope  portait  son 
verre  à  ses  lèvres,  et  allonger  la  patte,  enlever  une 
truffe,  l'avaler,  fut  pour  lui  l'aàaire  d'une  demi- 
seconde.  Outré  d'indignation,  le  saint  homme  se 
retourna  vivement  et' regarda  son  voleur  avec  des 
yeux  fulminants.  Le  sapajou  s'affecta  peu  de  cette 
grande  colère,  et  pour  célébrer  l'heureux  succès  de 
sa  friponnerie,  se  cramponnant  de  ses  quatre  mains 


104  LE  COMTE  KOSTIA 

au  dossier  de  sa  chaise,  il  se  livra  à  des  trémousse- 
ments désordonnés  et  frénétiques.  Le  bon  père 
hocha  tristement  la  tête,  éloigna  son  assiette  et  se 
remit  à  manger,  non  sans  surveiller  du  coin  de  Toeil 
les  mouvements  de  l'ennemi.  Il  eut  beau  se  tenir  en 
garde  :  en  dépit  de  ses  précautions,  nouvelle 
attaque,  nouveau  larcin,  nouveaux  trépignements 
de  joie  du  sapajou.  Le  père  Alexis  cette  fois  perdit 
patience,  et  le  singe  reçut  en  plein  museau  une 
vigoureuse  nasarde  qui  lui  arracha  une  plainte 
aiguë;  mais  au  même  instant  le  pope  sentit  deux 
rangées  de  dents  s'enfoncer  dans  sa  joue  gauche.  Il 
eut  peine  à  retenir  un  cri  ;  il  abandonna  la  partie,  et, 
laissant  Solon  se  gorger  de  son  bien  à  sa  barbe,  il  ne 
s'occupa  que  d'étancher  sa  blessure,  d'où  le  sang 
jaillissait  en  abondance. 

Le  comte  affecta  d'ignorer  tout  ce  qui  venait  de  se 
passer;  mais  il  avait  dans  les  yeux  comme  un  pétil- 
lement de  gaieté  qui  témoignait  que  pas  un  détail  de 
cette  tragi-comédie  ne  lui  avait  échappé. 

«  Vous  avez  l'air  de  vous  défier  de  Solon,  mon 
père,  dit-il  en  voyant  que  le  pope  reculait  sa  chaise 
et  se  tenait  à  distance  du  sapajou.  Vous  avez  tort.  Il 
a  les  mœurs  fort  douces  ;  il  est  incapable  d'un  mau- 
vais procédé.  Il  a  seulement  l'humeur  un  peu  triste, 
mais  dans  ses  mélancolies  il  observe  toutes  les  rè- 
gles du  savoir-vivre,...  ce  qui  n'est  pas  le  cas  de 
tous  les  mélancoliques,  »  ajouta- t-il  en  jetant  un 
regard  de  travers  sur  Stéphane,  qui,  pris  d'un  subit 
accès  de  tristesse,  venait  de  s'accouder  sur  la  table 
et  se  faisait  de  sa  main  droite  un  écran  pour  dérober 
à  son  père  la  vue  de  ses  larmes. 

Gilbert  se  sentait  lui-même  près  d'étouffer,  et  le 


LE  COMTE  KOSTIA  105 

plus  tôt  qu*il  put  il  sortit  de  table.  Heureusement 
personne  ne  le  suivit  sur  la  terrasse.  Stéphane 
n'avait  plus  de  fleurs  à  cultiver,  et  il  alla  s'enfermer 
dans  sa  grande  tour.  De  son  côté,  le  père  Alexis  se 
hâta  d'aller  panser  sa  blessure;  quant  à  M.  Leminof, 
il  était  mécontent  de  l'air  froid  et,  selon  lui,  com- 
posé dont  Gilbert  avait  écouté  ses  plaisanteries,  et 
il  regagna  son  cabinet  en  se  promettant  de  donner 
à  monsieur  son  secrétaire,  dont  il  faisait  du  reste  le 
plus  grand  cas,  ce  dernier  degré  de  souplesse  et  de 
liant  qui  lui  manquait  encore.  Le  comte  Kostia 
était  à  un  âge  où  l'âme  la  mieux  trempée  éprouve 
par  moments  le  besoin  de  se  détendre;  aussi  eût-il 
été  bien  aise  d'avoir  auprès  de  lui  un  complaisant,  et 
il  aurait  été  ravi  de  faire  accepter  cet  emploi  à  son 
secrétaire. 

Gilbert  traversa  la  terrasse  à  grands  pas,  et,  s'ac- 
coudant  sur  le  parapet,  il  contempla  quelque  temps 
la  grande  route  dans  un  religieux  silence.  —  Encore 
dix  mois  !  se  dit-il,  et,  fronçant  le  sourcil,  il  tourna 
ses  regards  vers  l'odieux  château  où  sa  destinée 
l'avait  écroué.  Il  semblait  que  le  vieux  manoir  vou- 
lût se  venger  de  sa  mauvaise  humeur  :  jamais  il 
n'avait  revêtu  un  aspect  aussi  riant.  Un  rayon  du 
soleil  couchant  prenait  ses  larges  toitures  en 
écharpe;  les  briques  avaient  le  ton  chaud  de  l'ambre, 
les  combles  se  baignaient  dans  une  poussière  d'or, 
les  pignons  et  les  girouettes  jetaient  des  étincelles. 
L'air  était  embaumé;  le  lilas,  la  citronnelle,  le  jas- 
min et  le  chèvre- feuille  entremêlaient  leurs  parfums, 
que  le  souffle  presque  insensible  du  vent  du  nord 
épandait  à  petites  ondes  aux  quatre  coins  de  la  ter- 
rasse, et  ces  parfums  errants  s'imprégnaient  en  pas- 


io6  LE  COMTE  KOSTIA 

sant  d'autres  senteurs  plus  délicates  et  plus  sub- 
tiles ;  de  chaque  feuille,  de  chaque  pétale,  de  chaque 
brin  d'herbe  s'exhalaient  de  secrets  arômes,  paroles 
muettes  que  les  plantes  échangeaient  entre  elles,  et 
qui  révélaient  au  cœur  de  Gilbert  le  grand  mystère 
de  félicité  dont  frémissait  l'âme  des  choses. 

Enivré  par  tous  ses  sens,  il  se  félicita  de  pouvoir 
savourer  encore  ces  joies  contemplatives  qui 
l'avaient  rendu  si  heureux  dans  les  deux  premières 
semaines  de  son  séjour  au  Geierfels.  Il  se  dirigea 
vers  le  rond-point  de  la  terrasse.  Là,  entre  un  aca- 
cia au  feuillage  élégamment  découpé  et  un  catalpa 
aux  feuilles  d'un  vert  pâle,  s'arrondissait  un  bassin 
de  marbre  dont  les  margelles  fendillées  étaient 
recouvertes  de  mousse  et  de  cresson  sauvage.  Une 
eau  limpide  remplissait  cette  coupe  enchâssée  dans 
le  gazon  velouté  d'une  pelouse.  Au  milieu,  sur  un 
socle  de  porphyre,  s'élevait  une  statue  jaunie  et  ron- 
gée par  les  années,  et  qui  représentait  un  faune  en 
gaieté.  Sur  ses  lèvres  écumait  un  rire  olympien.  Le 
dieu  encorné  se  penchait  du  haut  de  son  piédestal 
pour  regarder  dans  l'eau  son  image  tremblotante,  à 
laquelle  les  nénufars  qui  bordaient  le  bassin  for- 
maient un  cadre  verdoyant.  Il  semblait  se  com- 
plaire à  voir  sa  joie  démuselée  se  refléter  dans  le 
liquide  miroir  qui,  se  plissant  par  intervalles,  mul- 
tipliait son  rire  et  l' éparpillait  en  tous  sens.  En 
même  temps  le  goulot  du  canal  souterrain  qui  ame- 
nait l'eau  dans  le  bassin,  se  dégorgeant  à  petit 
bruit,  prêtait  une  voix  à  cette  âme  d'ironie  silen- 
cieuse que  le  sculpteur  avait  enfermée  dans  le  sein  de 
marbre  de  sa  statue.  Gilbert,  adossé  contre  le  tronc 
du  catalpa,  contemplait  ce  frais  et  charmant  ta- 


LE  COMTE  KOSTIA  107 

bleau;  mais  l'allégresse  railleuse  du  faune  ne  disait 
rien  à  son  cœur,  et  ses  regards  s'attachaient  de  pré- 
férence sur  une  magnifique  fleur  de  nymphaea  qui, 
soulevée  sur  son  long  pédoncule,  s'étalait  à  la  sur- 
face de  l'eau.  Cette  coroUe,  d'une  blancheur  écla- 
tante, lui  semblait  le  symbole  des  joies  pures  et  pro- 
fondes qui  entrent  dans  le  cœur  de  l'homme  quand 
Dieu  consent  à  descendre  du  ciel  pour  l'habiter,  et 
par  instants  il  se  répétait  à  demi-voix  la  devise 
sacrée  du  bouddhisme  :  La  paix  éternelle  dans  le 
lotus  ! 

Comme  il  traversait  la  pelouse  qui  entourait  le 
bassin,  ses  regards  tombèrent  sur  quelque  chose 
qui  faisait  tache  au  milieu  de  ce  parterre  en  fête. 
C'était  un  coin  de  terre  inculte,  une  place  morne, 
désolée...  le  pauvre  jardin  dévasté  de  Stéphane.  A 
cette  vue,  son  cœur  se  serra;  il  se  hâta  de  s'éloigner 
et  se  réfugia  à  l'extrémité  nord  de  la  terrasse.  Là 
croissait  un  frêne  pleureur  de  belle  venue,  dont  les 
branches  retombant  jusqu'à  terre,  formaient  un 
berceau  charmant.  Au  milieu  de  ce  cabinet  de  ramée, 
un  cytise  voisin  faisait  pendre  comme  des  giran- 
doles quelques-unes  de  ses  grappes  d'un  jaune  d'or, 
qui  exhalaient  une  senteur  exquise.  Un  banc  cir- 
culaire entourait  le  tronc  du  frêne.  Gilbert  s'installa 
sur  ce  banc.  Il  se  fâcha  contre  lui-même,  quand 
il  s'aperçut  que  l'image  éplorée  de  Stéphane  le 
poursuivait  de  nouveau  de  ses  obsessions.  «  Eh 
bien  !  oui,  se  dit-il,  cet  enfant  a  eu  tout  à  l'heure 
un  nouvel  accès  de  désespoir,  et  il  est  possible 
qu'en  cet  instant  il  pleure  encore,  enfermé  dans  sa 
tour,  accoudé  sur  sa  table,  seul,  livré  à  lui-même, 
sans  un  ami  qui  l'interroge  sur  sa  peine,  qui  le  con- 


io8  LE  COMTE  KOSTIA 

sole,  le  plaigne  et  le  réconforte...  Mais  Je  ne  puis 
sécher  ses  larmes.  A  quoi  bon  m'en  occuper.?  Foin 
d'une  inutile  pitié  qui  gâte  ma  vie  sans  profit  pour 
personne.  » 

Gilbert  était  décidé  à  noyer  ce  soir-là  ses  cha- 
grins dans  les  divines  harmonies  de  la  nature.  Pour 
y  mieux  réussir,  il  appela  la  poésie  à  son  aide,  car 
les  grands  poètes  sont  les  éternels  méditateurs  entre 
l'âme  des  choses  et  nos  faibles  coeurs  d'argile  et  de 
limon.  Il  récita  les  distiques  où  Gœthe  a  raconté 
dans  une  langue  digne  d'Homère  et  de  Lucrèce  les 
métamorphoses  des  plantes.  Ce  morceau  se  trouvait 
placé  en  manière  de  préambule  à  la  tête  de  ce 
volume  qu'il  portait  avec  lui  dans  ses  promenades, 
et  il  l'avait  appris  par  cœur  peu  de  jours  aupara- 
vant. Pour  mieux  pénétrer  le  sens  de  ces  admirables 
distiques,  il  essaya  de  les  traduire  en  alexandrins 
français,  car  il  en  faisait  quelquefois.  Cet  essai  de 
traduction  lui  parut  bientôt  au-dessus  de  ses  forces; 
tous  les  vocables  français  lui  semblaient  trop 
bruyants,  trop  éclatants  et  tour  à  tour  trop  vul- 
gaires ou  trop  solennels  pour  rendre  ces  accents 
sourds,  ces  intonations  voilées  et  comme  envelop- 
pées d'un  religieux  mystère,  par  lesquels  l'auteur 
de  Faust  s'entend  à  exprimer  les  bruits  secrets  et  le 
silence  même  de  la  nature.  On  le  sait,  ce  n'est  que 
dans  la  poésie  allemande  qu'on  entend  pousser 
l'herbe  dans  le  sein  de  la  terre  et  circuler  dans  l'es- 
pace les  sphères  célestes.  Chaque  langue  a  ses 
pédales  et  ses  registres  particuliers;  la  muse  tu- 
desque  peut  seule  exécuter  ces  airs  graves  qu'il  faut 
jouer  avec  des  sourdines...  Gilbert,  pendant  plus 
d'une  heure,  s'épuisa  en  vaines  tentatives,  et  enfin, 


LE  COMTE  KOSTIA  109 

se  rebutant,  il  se  contenta  de  réciter  de  nouveau  à 
haute  voix  le  poème  qu'il  désespérait  de  traduire. 
Il  en  débita  la  première  moitié  avec  le  feu  de  l'en- 
thousiasme ;  mais  sa  voix  se  ralentit  en  prononçant 
le  passage  suivant  : 

Chaque  fleur,  ma  bien-aimée,  te  parle  d'une  voix 
nette  et  distincte,  chaque  plante  t'annonce  clairement 
les  lois  éternelles  de  la  vie;  mais  ces  hiéroglyphes 
sacrés  de  la  déesse  que  tu  déchiffres  sur  leur  front  par- 
fumé, tu  les  retrouves  partout  cachés  sous  d'autres  em- 
blèmes. Que  la  chenille  se  traîne  en  rampant,  et  bien- 
tôt, papillon  léger,  s'élance  rapidement  dans  l'air  !  et 
que  l'homme  aussi,  se  façonnant  de  ses  mains,  fasse 
parcourir  à  son  âme  le  cercle  de  ses  métamorphoses  I 
Oh  !  qu'il  te  souvienne  seulement  comme  la  liaison  qui 
se  fit  entre  nos  esprits  fut  un  germe  d'où  naquit  avec 
le  temps  une  douce  et  charmante  habitude,  et  bien- 
tôt l'amitié  à  son  tour  révéla  sa  puissance  à  nos  cœurs, 
jusqu'à  ce  que  l'amour,  venant  le  dernier,  la  couronna 
de  fleurs  et  de  fruits... 

A  cet  endroit,  un  léger  nuage  de  tristesse  passa 
sur  le  front  de  Gilbert;  il  éprouvait  un  secret  dépit 
d'avoir  rencontré  dans  les  vers  de  son  poète  favori 
un  passage  dont  il  ne  pouvait  se  faire  l'application. 

«  Apparemment,  se  dit-il  après  avoir  pris  la 
peine  d'y  réfléchir,  jusqu'à  ce  jour  je  n'ai  pas  ren- 
contré l'âme,  sœur  jumelle  de  la  mienne,  que  Dieu 
destinait  à  mes  tendresses,  ou  bien,  si  je  l'ai  recon- 
trée, elle  ne  m'a  pas  donné  le  temps  de  la  recon- 
naître. En  fait  de  passion,  je  ne  suis  pas  de  ceux 
qui  brusquent  les  dénouements.  Mes  sentiments  sont 
soumis  à  la  loi  du  progrès  insensible  ;  ils  ne  connais- 
sent pas  les  éclosions  subites  et  miraculeuses.  Oui, 
une  simple  liaison  pour  commencer,,.,  puis  l'habi- 
tude, puis  l'amitié...  et  enfin  l'amour,  c'est-à-dire 


iio  LE  COMTE  KOSTIA 

le  dénouement,  la  chenille  devenue  papillon  et  dé- 
ployant ses  ailes  azurées,  l'arbre  se  couvrant  de 
fleurs  et  de  fruits...  Quelque  jour  peut-être...  dans 
mon  pèlerinage  d'Italie...  Chi  lo  sa?  » 

Cependant  la  nuit  s'était  faite,  nuit  pareille  à  un 
jour  adouci  et  rafraîchi.  La  lune  radieuse  brillait 
au  zénith;  elle  inondait  de  molles  blancheurs  les 
campagnes  du  ciel,  elle  secouait  son  flambeau  sur 
le  Rhin  et  faisait  scintiller  la  crête  de  ses  ondes 
frissonnantes;  elle  épanchait  sur  la  cime  des  arbres 
une  pluie  de  clartés  argentées;  elle  suspendait  à 
leurs  branches  des  colliers  de  saphûs  et  de  diamants 
bleuâtres  que  la  brise  froissait  en  se  jouant.  Les 
grands  bois  endormis  frémissaient  au  contact  de 
cette  rosée  de  lumière  qui  baignait  leiurs  fronts 
superbes;  ils  sentaient  quelque  chose  de  divin  s'insi- 
nuer dans  l'horreur  de  leurs  sombres  retraites.  Par 
instants  un  rossignol  jetait  au  vent  quelques  notes 
sonores  et  soutenues  :  on  croyait  entendre  la  voix 
de  la  forêt  qui  parlait  en  dormant,  et  dont  l'âme, 
ravie  en  extase,  exhalait  son  ivresse  par  un  long  sou- 
pir d'amour. 

Gilbert  avait  veillé  très  tard  les  nuits  précédentes  ; 
depuis  qu'il  était  décidé  à  ne  passer  que  peu  de 
temps  au  Geierfels,  il  pâlissait  sur  les  Byzantins 
dans  l'espérance  d'avancer  si  bien  la  besogne  que 
le  comte  Kostia  consentirait  plus  facilement  à  son 
départ.  Si  robuste  que  fût  sa  constitution,  il  avait 
fini  par  se  fatiguer,  et,  la  nature  revendiquant  ses 
droits,  le  sommeil  s'empara  de  lui  au  moment  où  il 
songeait  à  quitter  son  banc  pour  aller  faire  dans  sa 
chambre  un  bout  de  causerie  nocturne  avec  Aga- 
thias  et  Procope. 


LE  COMTE  KOSTIA  m 

Lorsqu'il  se  réveilla,  la  lune  avait  fait  du  chemin 
et  déclinait  déjà  vers  l'horizon.  Il  en  fut  surpris;  il 
pensait  n'avoir  dormi  que  quelques  instants.  Il  se 
leva  et  secoua  ses  membres  engourdis  par  l'humi- 
dité. En  ce  moment,  l'horloge  du  château  sonna 
deux  coups.  Heureusement  il  était  le  seul  des  habi- 
tants du  Geierfels  qui  eût  ses  entrées  et  ses  sorties 
libres;  la  tourelle  qu'il  habitait  communiquait  avec 
la  terrasse  par  un  escalier  dérobé  et  une  petite  porte 
de  dégagement  dont  il  avait  la  clef.  Heureusement 
aussi  les  bouledogues  avaient  appris  à  le  connaître, 
et  ne  songèrent  pas  à  inquiéter  sa  retraite.  Il  gagna 
la  petite  porte  sans  malencontre,  l'ouvrit,  et,  après 
avoir  allumé  une  bougie  qu'il  tira  de  sa  poche,  il 
s'engagea  avec  précaution  dans  l'escalier  tournant 
dont  les  marches  gironnées  étaient  rompues  en  plus 
d'un  endroit. 

Il  venait  d'atteindre  le  premier  palier,  auquel 
aboutissait  le  vaste  corridor  qui  régnait  le  long  de 
la  façade  principale  parallèle  à  la  terrasse,  et  il  se 
disposait  à  le  franchir,  quand  il  entendit  tout  à  coup 
un  long  et  douloureux  soupir  qui  partait  des  pro- 
fondeurs de  la  galerie.  Il  tressaillit  et  demeura  quel- 
ques instants  immobile,  le  cou  tendu,  l'oreille  aux 
écoutes,  sondant  du  regard  l'obscurité  d'où  il  s'at- 
tendait à  voir  sortir  quelque  funèbre  apparition  ; 
mais  presque  aussitôt  une  bouffée  de  vent,  péné- 
trant par  le  carreau  brisé  d'une  lucarne,  la  fit 
grincer  sur  ses  gonds  et  rendit  un  son  plaintif,  que 
répercutèrent  les  échos  du  corridor.  Gilbert  se  dit 
que  ce  qu'il  avait  pris  pour  un  soupir  n'était  que  le 
gémissement  du  vent,  contrefaisant  dans  ses  mélan- 
.coliques  ébats  la  voix  des  douleurs  humaines.  Il  se 


112  LE  COMTE  KOSÏIA 

remit  en  marche,  et  il  avait  déjà  gravi  quelques 
degrés  du  second  étage,  lorsqu'un  second  soupir, 
plus  lugubre  encore  que  le  premier,  vint  frapper  son 
oreille  et  lui  glacer  le  sang  dans  les  veines.  Il  n'y 
avait  pas  à  s'y  tromper,  le  vent  n'a  pas  de  pareils 
accents  :  c'était  une  plainte  âpre,  stridente,  déchi- 
rante, qui  semblait  sortir  des  entrailles  d'un 
spectre. 

Mille  suppositions  sinistres  assaillirent  l'esprit  de 
Gilbert,  il  ne  se  donna  pas  le  temps  de  les  appro- 
fondir. Êmu,  palpitant,  la  tête  en  feu,  il  s'élança 
d'un  bond  sur  le  palier,  et,  se  portant  à  l'entrée  de 
la  galerie,  il  s'écria  d'une  voix  frémissante  et  sans 
trop  savoir  ce  qu'il  disait  : 

«  Qui  est  là?  qui  a  besoin  de  secours?  Moi,  Gil- 
bert, je  suis  prêt  à  lui  venir  en  aide...  » 

Sa  voix  s'engouffra  et  se  perdit  sous  les  sombres 
voûtes  du  corridor.  Point  de  réponse;  les  ténèbres 
demeurèrent  muettes.  Dans  la  vivacité  de  son 
action,  Gilbert  avait  éteint  sa  bougie;  il  s'apprêtait 
à  la  rallumer,  quand  une  chauve-souris,  se  jetant 
brusquement  sur  lui,  lui  fouetta  le  front  de  son  aile. 
Le  tressaillement  que  lui  causa  cette  attaque 
imprévue  fut  cause  qu'il  laissa  échapper  la  bougie; 
il  se  baissa  pour  la  ramasser,  il  ne  la  put  retrouver. 
En  dépit  de  ce  contre- temps,  il  ne  laissa  pas  de 
marcher  en  avant.  Un  faible  rayon  de  lune,  qui 
pénétrait  par  la  lucarne  et  projetait  à  l'entrée  du 
corridor  un  long  filet  de  lumière  bleuâtre,  lui  servit 
à  assurer  ses  premiers  pas.  Ensuite  il  s'achemina  à 
tâtons,  les  mains  étendues  et  rasant  la  muraille. 
A  tous  les  trois  pas,  il  s'arrêtait  en  prêtant  l'oreille, 
et  répétait  d'une  voix  étranglée  par  l'émotion  : 


LE  COMTE  KOSTIA  113 

a  Qui  est  là?  Vous  qui  vous  plaignez,  ne  puis- je 
rien  faire  pour  votre  service?.,.  » 

Rien  ne  lui  répondait  que  les  battements  de  son 
cœur  et  le  murmure  du  vent,  qui  continuait  de  tour- 
menter les  gonds  de  la  lucarne. 

La  galerie  où  Gilbert  s'était  engagé  était  inter- 
rompue au  milieu  de  sa  longueur  par  deux  marches 
au  bas  desquelles  se  trouvait  une  grande  porte  de 
fer  qu'on  tenait  ouverte  pendant  le  jour,  et  qu'on 
fermait  à  double  tour  à  l'entrée  de  la  nuit.  En 
approchant,  Gilbert  entrevit  une  faible  lueur  qui 
passait  par-dessous  la  porte.  Il  descendit  le  degré,  et 
quand  il  eut  appliqué  son  œil  à  la  serrure,  dont  on 
avait  retiré  la  clef,  ce  qu'il  aperçut  transforma 
l'affreuse  angoisse  qu'il  venait  d'éprouver  en  une 
surprise  mêlée  de  terreur. 

A  vingt  pas  de  lui  se  dressait  l'effrayante  figure 
d'un  fantôme.  Il  était  enveloppé  d'un  grand  drap 
blanc  enroulé  plusieurs  fois  autour  de  son  corps,  et 
qui,  passant  sous  son  bras  gauche,  retombait  par- 
dessus son  épaule  droite.  D'une  main  il  tenait  un 
flambeau  et  une  épée,  de  l'autre  un  cadre  d'ébène, 
de  forme  ovale,  dont  Gilbert  ne  voyait  que  le  dos  et 
^qui  devait  renfermer  un  portrait.  La  face  de  ce  fan- 
tôme était  hâve,  maigre,  d'une  longueur  démesurée; 

peau  flétrie  et  desséchée  semblait  s'incruster  dans 

îs  os,  son  teint  était  blême;  une  sueur  abondante 

lisselait  sur  son  front  et  collait  ses  cheveux  à  ses 
tempes.  Rien  ne  pourrait  exprimer  l'épouvante  de 

)n  regard.  Il  semblait  à  Gilbert  que  ces  deux  pru- 
lelles  ardentes  venaient  le  chercher  jusque  derrière 

porte,  et  cependant  elles  ne  voyaient  rien  de  ce 
[ui  les  entourait,  le  rayon  visuel  était  tourné  en 


114  LE  COMTE  KOSTIA 

dedans;  Tinvisible  objet  où  s'acharnait  ce  regard 
était  un  cœur  habité  par  des  spectres. 

Tout  à  coup  les  lèvres  du  nocturne  rôdeur  s'en- 
tr' ouvrirent,  et  il  laissa  échapper  un  nouveau  sou- 
pir encore  plus  terrible  que  les  deux  autres.  On  eût 
dit  que  sa  poitrine  oppressée  voulût  secouer,  par  un 
effort  violent,  une  montagne  d'ennuis  dont  le  poids 
l'écrasait,  ou,  pour  mieux  dire,  c'était  son  âme  elle- 
même  qu'il  cherchait  à  exhaler  dans  ce  gémisse- 
ment désespéré.  Gilbert  fut  saisi  d'un  trouble  inex- 
primable, ses  cheveux  se  dressèrent  sur  sa  tête.  Il 
voulut  s'enfuir;  mais  une  curiosité  plus  forte  que  sa 
terreur  l'empêcha  de  quitter  la  place  et  le  cloua 
contre  la  porte.  A  ses  sourcils,  à  ses  pommettes, 
malgré  le  désordre  de  sa  figure,  il  avait  reconnu  le 
comte  Kostia. 

Enfin  le  sinistre  somnambule  sortit  de  son  immo- 
bilité, il  s'avança  à  pas  lents;  sa  démarche  était  celle 
d'un  automate.  Après  avoir  fait  dix  pas,  il  s'arrêta, 
promena  ses  yeux  autour  de  lui,  et  s'inclina  légère- 
ment. Ses  traits  allongés  reprirent  leurs  propor- 
tions naturelles,  la  vie  se  ranima  sur  son  front, 
l'inertie  cadavéreuse  de  sa  figure  fit  place  à  une 
expression  de  mélancolie  et  d'abattement.  Pendant 
quelques  secondes,  il  remua  les  lèvres  sans  mot 
dire,  comme  pour  les  assouplir  et  les  façonner  de 
nouveau  à  l'usage  de  la  parole;  puis,  d'une  voix 
douce  que  Gilbert  ne  lui  connaissait  pas  et  avec 
l'accent  plaintif  d'un  enfant  qui  souffre  : 

«  Que  ce  portrait  est  pesant  !  murmura- t-il.  Je  ne 
puis  plus  le  porter,  ôtez-le  de  mes  mains,  il  les 
brûle.  De  grâce,  éteignez  ce  feu,  éteignez  ce  feu. 
J'ai  un  tison  dans  la  poitrine.  Il  faut  le  couvrir  de 


LE  COMTE  KOSTIA  115 

cendres;  quand  je  ne  le  verrai  plus,  je  souffrirai 
moins.  C'est  aux  yeux  que  je  souffre.  Si  j'étais 
aveugle,  je  pourrais  retourner  à  Moscou...  » 

Et  d'une  voix  plus  sourde  : 

«  Je  pourrais  bien  détruire  ce  portrait;  mais 
Vautre,  je  ne  peux  pas  le  tuer.  Malédiction  sur  moi  ! 
C'est  le  plus  ressemblant  des  deux...  Ce  sont  ses 
cheveux,  c'est  sa  bouche,  c'est  son  sourire...  Ah  ! 
Dieu  soit  loué  !  j'ai  tué  le  sourire.  Le  sourire  n'existe 
plus.  J'ai  enterré  le  sourire...  Mais  au  coin  de  la 
bouche  il  y  a  le  grain  de  beauté.  Je  l'ai  baisé  mille 
fois;  ôtez  le  grain  de  beauté,  il  me  fait  mal.  Sans  le 
grain  de  beauté  je  souffrirais  moins.  Miséricorde 
divine  !  il  est  toujours  là...  Mais  j'ai  enterré  le  sou- 
rire. Le  sourire  n'est  plus...  Je  l'ai  enfoui  au  fond 
d'un  cercueil  de  plomb.  Il  n'en  sortira  pas...  » 

Puis,  changeant  soudain  d'accent,  et  d'une  voix 
tranquille,  mais  creuse,  les  yeux  attachés  sur  la 
grande  épée  rouillée  qu'il  tenait  dans  sa  main  droite  : 

«  La  tache  ne  s'en  va  pas,  dit-il.  Le  fer  ne  veut 
pas  la  boire.  Ce  n'est  pas  de  ce  sang  qu'il  avait  soif. 
J'en  trouverai  de  l'autre.  Il  le  boira.  Ah  !  vous  ver- 
rez comme  il  le  boira  !  » 

Là- dessus,  il  rentra  dans  le  silence  et  parut 
réfléchir  profondément  jusqu'à  ce  que,  redressant  la 
tête,  il  s'écria  avec  des  intonations  fortes  et  vi- 
brantes qui  firent  trembler  la  porte  de  fer  sur  ses 
gonds  : 

«  Morlof,  ce  n'était  donc  pas  toi?  Ah  !  mon  cher 

compagnon,  je  me  suis  trompé...  Va,  ne  regrette 

pas  la  vie.  Ce  n'est  que  le  rêve  d'un  chat-huant... 

Ami,  crois-moi,  je  voudrais  bien  mourir  :  mais  je 

le  puis  pas.  Il  faut  que  je  sache...  il  faut  que  je 


ii6  LE  COMTE  KOSTIA 

découvre...  Ah  !  Morlof,  Morlof,  laisse  tes  mains 
dans  les  miennes,  ou  je  croirai  que  tu  ne  me  par- 
donnes pas...  Dieu  !  que  ces  mains  sont  froides... 
froides...  froides...  » 

Et  à  ces  mots,  un  frisson  parcourut  tout  son 
corps  ;  sa  tête  s'agita  convulsivement  sur  ses  épaules, 
ses  dents  claquèrent;  mais  bientôt  se  calmant  : 

«  Je  veux  savoir  le  nom,  murmura-t-il,  je  saurai 
ce  nom  !  N'y  aura-t-il  personne  qui  me  dise  ce  nom?  » 

Et  en  parlant  ainsi  il  éleva  le  portrait  à  la  hauteur 
de  son  visage,  et  la  tête  penchée,  le  cou  tendu, 
on  eût  dit  qu'il  cherchait  à  déchiffrer  sur  cette  toile 
une  écriture  microscopiqueou  d'obscurs  hiéroglyphes. 

«  Le  nom  est  là  !  disait-il,  il  est  écrit  à  l'endroit 
du  cœur,  au  fond  du  cœur;  mais  je  ne  peux  pas  lire, 
l'écriture  est  trop  fine,  c'est  une  écriture  de  femme; 
je  ne  sais  pas  lire  les  écritures  de  femmes. 
Elles  ont  un  chiffre  dont  Satan  seul  a  la  clef.  J'ai  la 
vue  trouble,  j'ai  des  mouches  volantes  dans  la  tête. 
Il  y  en  a  toujours  une  qui  me  cache  ce  nom.  Oh  !  de 
grâce,  par  pitié,  ôtez  la  mouche  et  apportez-moi 
des  tenailles...  Avec  de  bonnes  tenailles,  j'irai 
chercher  ce  nom  jusque  dans  les  dernières  fibres  de 
ce  cœur  qui  ne  bat  plus...  » 

Et  il  ajouta  d'un  air  terrible  : 

«  Les  morts  ne  desserrent  pas  les  dents.  Celui  qui 
vit  parlera.  Vous  verrez  que  je  le  ferai  parler... 
Arrachez-lui  sa  robe  noire,  couchez-le  sur  cette 
planche.  Les  brodequins  !  les  brodequins  !  serrez 
les  brodequins  !  » 

Puis,  s' interrompant  brusquement,  il  leva  les 
yeux  et  les  tint  fixés  sur  la  porte.  Une  expression  de 
fureur  mêlée  d'épouvante  parut  sur  son  visage. 


Ë 


LE  COMTE  KOSTIA  117 

comme  s'il  venait  d'apercevoir  soudain  quelque 
objet  hideux  et  alarmant.  Sa  figure  se  décomposa, 
sa  bouche  se  tordit  et  se  couvrit  d'écume,  ses  pru- 
nelles, démesurément  dilatées,  jetèrent  des  flammes; 
il  poussa  un  sourd  rugissement,  fit  quelques  pas  à 
reculons,  et  tout  à  coup,  laissant  tomber  à  terre  son 
flambeau  qui  s'éteignit,  il  s'écria  d'une  voix 
effroyable  : 

«  Il  y  a  des  yeux  derrière  la  porte  !...  il  y  a  des 
yeux  !...  il  y  a  des  yeux  !...  » 

Saisi  d'horreur,  éperdu,  hors  de  lui,  Gilbert  se 
retourna  et  prit  la  fuite.  Malgré  l'obscurité,  il  trouva 
miraculeusement  son  chemin.  Il  traversa  le  corridor 
à  la  course,  gravit  en  trois  sauts  l'escalier,  s'élança 
dans  sa  chambre,  dont  il  verrouilla  la  porte,  alluma 
précipitamment  une  bougie,  et,  après  avoir  promené 
ses  regards  autour  de  lui  pour  s'assurer  que  le  fan- 
tôme n'avait  pas  pénétré  à  sa  suite  dans  son  réduit, 
il  se  laissa  tomber  sur  une  chaise,  interdit  et  sans 
haleine.  Quand  il  se  fut  recueilli  quelques  instants, 
il  eut  honte  de  sa  terreur;  mais  malgré  lui  son 
trouble  était  tel  qu'à  chaque  bruit  qui  frappait  son 
oreille,  il  croyait  entendre  les  pas  du  comte  Kostia 
gravissant  l'escalier  de  la  tourelle.  Ce  ne  fut 
qu'après  avoir  inondé  d'eau  froide  sa  tête  brûlante 
qu'il  recouvra  quelque  calme,  et,  voulant  par  un 
effort  suprême  conjurer  les  images  effrayantes  qui 
l'obsédaient,  il  s'assir  à  sa  table  de  travail  et  ouvrit 
résolument  l'un  des  in-folio  de  la  Byzantine. 
Comme  il  allait  se  mettre  à  lire,  ses  regards  tombè- 
rent sur  une  lettre  non  cachetée  qu'on  avait  déposée 
sur  sa  table  pendant  son  absence.  Il  l'ouvrit;  eUe 
tait  ainsi  conçue  : 


ii8  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Homme  à  grandes  phrases,  je  t'écris  pour  t' in- 
former de  la  haine  que  tu  m'inspires.  Sache-le  bien, 
dès  le  premier  jour  que  je  te  vis,  ta  démarche,  ta 
figure,  tes  manières,  toute  ta  personne  me  fut  un 
objet  de  défiance  et  d'aversion.  J'avais  cru  recon- 
naître en  toi  un  ennemi,  et  l'événement  a  prouvé 
que  je  ne  me  trompais  pas.  A  cette  heure,  je  te  hais, 
et  je  te  le  déclare  franchement,  car  je  ne  suis  pas 
un  hypocrite,  et  je  désire  que  tu  saches  que  tantôt, 
dans  mes  prières,  j'ai  supplié  saint  Georges  de 
me  fournir  une  occasion    de    me  venger  de  toi... 

«  Qu'es- tu  venu  chercher  dans  cette  maison? 
Qu'y  a-t-il  entre  toi  et  nous?  Jusqu'à  quand  pré- 
tends-tu m' infliger  le  supplice  de  ton  odieuse  pré- 
sence, de  tes  sourires  ironiques  et  de  tes  regards 
insultants?...  Avant  ton  arrivée,  il  manquait  quel- 
que chose  à  mon  malheur.  Dieu  soit  loué,  tu  t'es 
chargé  d'y  mettre  la  dernière  main.  Autrefois  je 
pouvais  pleurer  tout  à  mon  aise,  sans  que  personne 
s'occupât  de  compter  mes  larmes  :  celui  qui  les  fait 
couler  ne  s'abaisse  pas  à  ces  petits  calculs,  il  a  con- 
fiance en  moi,  il  sait  qu'au  bout  de  l'année  le  compte 
y  sera;  mais  toi,  tu  m'observes,  tu  m'épies,  tu 
m'étudies.  Je  m'aperçois  très  bien  qu'en  me  regar- 
dant tu  te  livres  à  de  petits  dialogues  intérieurs,  et 
ces  petits  dialogues  me  sont  insupportables.  En- 
tends-moi bien,  je  te  défends  de  m'étudier,  je  te 
défends  de  chercher  à  me  définir.  C  est  un  affront 
que  tu  n'as  pas  le  droit  de  me  faire,  et  moi,  j'ai  le 
droit  d'être  indéfinissable,  si  cela  me  plaît.  Ah  !  tout 
à  l'heure,  comme  j'ai  bien  deviné  que  tu  avais  les 
yeux  braqués  sur  moi  !  Et  alors  j'ai  relevé  la  tête,  je 
t*ai  regardé  fixement,  et  je  t'ai  forcé  de  rougir... 


LE  COMTE  KOSTIA  119 

Oui,  tu  as  rougi,  n'essaye  pas  de  le  nier...  Quelle 
consolation  pour  moi  !  quel  triomphe  !...  Hélas  !  cela 
n'empêche  pas  que  je  n'ose  plus  me  mettre  à  la 
fenêtre,  de  peur  de  t'apercevoir  lorgnant  le  ciel  et 
faisant  d  un  air  sentimental  des  déclarations 
d'amour  à  la  nature. 

«  Et  dites-moi  donc  un  peu,  habile  homme  que 
vous  êtes,  comment  vous  y  prenez-vous  pour  com- 
biner tant  de  sensiblerie  avec  un  si  raffiné  savoir- 
faire?  Tendre  ami  de  l'enfance,  de  la  vertu  et  des 
couchers  de  soleil,  quel  adroit  courtisan  vous  faites  1 
Du  premier  jour  que  vous  fûtes  ici,  le  maître  vous 
honora  de  sa  confiance  et  de  sa  tendresse.  Comme 
il  vous  estime  !  comme  il  vous  chérit  !  Que  d'atten- 
tions !  que  de  faveurs  !  Demain  ne  nous  comman- 
dera-t-il  pas  de  baiser  la  poussière  devant  vous?... 
Si  tu  veux  le  savoir,  ce  qui  me  révolte  le  plus  en 
toi,  c'est  r inaltérable  placidité  de  ton  humeur  et  de 
ta  figure.  Tu  connais  ce  faune  qui  se  mire  nuit  et 
jour  dans  le  bassin  de  la  terrasse;  il  rit  toujours  et 
se  regarde  rire.  Cet  éternel  rieur,  je  le  déteste  du 
fond  de  l'âme  comme  je  te  déteste  toi-même,  comme 
je  déteste  le  monde  entier,  à  l'exception  de  mon 
cheval  Soliman.  Mais  il  y  a  du  moins  de  la  bonne 
foi  dans  sa  gaîté,  il  se  donne  pour  ce  qu'il  est,  la 
vie  l'amuse,  grand  bien  lui  fasse  !  Toi,  tu  enveloppes 
ta  béatitude  d'une  intolérable  gravité.  Tes  airs  tran- 
quilles me  consternent;  tes  grands  yeux  satisfaits 
semblent  dire  :  «  Je  me  porte  bien,  tant  pis  pour  les 
«  malades  !...  »  Un  mot  encore.  Tu  me  traites  d'en- 
fant, je  veux  te  prouver  que  je  ne  le  suis  pas,  en 
te  montrant  à  quel  point  je  t'ai  deviné.  Le  secret  de 
ton  être,  c'est  que  tu  es  né  sans  passions.  Avoue, 


120  LE  COMTE  KOSTIA 

si  tu  es  de  bonne  foi,  que  tu  n'as  jamais  ressenti 
dans  ta  vie  un  mouvement  de  révolte,  de  colère  ou 
de  pitié.  Y  a-t-il,  dis-le  moi,  y  a-t-il  une  seule  pas- 
sion dont  tu  aies  fait  l'expérience  et  que  tu  con- 
naisses autrement  que  par  les  livres?  Il  en  est  de 
ton  âme  comme  de  ton  nœud  de  cravate,  qui  se  res- 
semble toujours,  et  qui  a  je  ne  sais  quel  air  posé  et 
raisonnable  que  je  ne  puis  souffrir.  Oui,  ce  nœud 
de  cravate  m'exaspère;  les  deux  bouts  en  sont 
exactement  de  la  même  longueur,  et  ils  ont  quelque 
chose  d'indérangeable  qui  pourrait  me  rendre  fu- 
rieux. Ce  n'est  pas  que  ce  fameux  nœud  soit  élé- 
gant. Oh  !  certes  non  !  oh  !  mille  fois  non  !  mais  il 
est  d'une  correction  désespérante.  Et  voilà  juste- 
ment l'histoire  de  ton  âme.  Chaque  soir,  en  te  cou- 
chant, tu  la  remets  dans  ses  plis;  chaque  matin  tu 
la  déplies  soigneusement  sans  la  froisser  !  Et  tu 
oses  te  targuer  de  sagesse  !  Qu'est-ce  qu'elle  prouve, 
cette  prétendue  sagesse?  Rien,  sinon  que  tu  as  le 
sang  pauvre,  et  que  tu  avais  cinquante  ans  en  nais- 
sant... Il  y  a  pourtant  une  passion  qu'on  ne  saurait 
te  contester...  Tu  m'entends...  Homme  à  la  langue 
^  dorée  et  au  cœur  de  vipère,  vous  avez  la  passion  du 
bien  d'autrui  !...  Ah  !  tiens,  en  commençant  cette 
lettre,  je  voulais  te  cacher  que  j'avais  tout  décou- 
vert. Je  craignais  de  te  causer  trop  de  plaisir  en  te 
faisant  savoir  que  je  savais...  Oh  !  que  ne  puis- je  en 
cet  instant  te  faire  comparaître  devant  moi  !  Comme 
je  te  confondrais  !  comme  je  te  forcerais  à  tomber  à 
mes  pieds,  à  crier  grâce  ! . . . 

«  O  !  mes  chères  fleurs,  ma  croix  de  Malte,  mes 
verveines,  mes  phlox  étoiles  de  blanc,  ô  vous,  mon 
rosier  musqué,  et  toi  surtout,  mon  bel  œillet  panaché. 


LE  COMTE  KOSTIA  121 

qui  as  dû  l'ouvrir  aujourd'hui,  était-ce  donc  pour 
lui,  était-ce  pour  réjouir  les  yeux  de  cet  insolent 
parasite  que  je  vous  avais  plantées,  arrosées, 
élevées  avec  tant  de  soin?  Fleurs  bien-aimées,  n'en- 
trerez-vous  point  dans  mes  ressentiments?  Que  de 
chacun  de  vos  calices,  que  de  chacune  de  vos 
corolles  sorte  quelque  insecte  dévorant,  quelque 
guêpe  à  l'aiguillon  pointu,  quelque  taon  furieux,  et 
que  tous  ensemble  ils  se  jettent  sur  lui,  le  harcèlent, 
le  persécutent  de  leurs  bourdonnements  menaçants, 
et  lui  déchirent  le  visage  de  leurs  dards  empoisonnés. 
Et  vous-mêmes,  mes  filles  chéries,  à  son  approche, 
à  sa  vue,  repliez  vos  beaux  pétales,  refusez-lui  vos 
parfums,  trompez  ses  soins  et  ses  espérances,  que 
la  sève  tarisse  dans  vos  fibres,  qu'il  ait  le  chagrin 
de  vous  voir  dépérir  entre  ses  mains  et  tomber  en 
poussière  !  Et  puisse-t-il,  cet  homme  sans  foi, 
puisse-t-il  devant  vos  corolles  flétries  et  vos  tiges 
languissantes,  sécher  lui-même  d'ennui,  de  dépit, 
de  colère  et  de  remords  !...  » 


IX 


Le  domestique  de  M.  Leminof  se  composait  d'un 
cuisinier  français,  du  valet  de  chambre  allemand 
lommé  Fritz,  et  du  fidèle  et  robuste  Ivan.  Il  avait 
[encore  à  ses  gages  un  jardinier  et  un  commission- 
inaire;  mais  ils  ne  faisaient  pas  partie  de  sa  maison, 
;et  chaque  soir  ils  s'en  retournaient  au  village  voisin 
|€Ù  ils  passaient  la  nuit. 

5 


122  LE  COMTE  KOSTIA 

Le  cuisinier  et  le  valet  de  chambre  n'étaient  que 
depuis  quelques  mois  au  service  du  comte  Kostia. 
Ils  couchaient  Tun  et  Tautre  à  Fentre-sol,  et  pen- 
dant la  nuit  toutes  les  communications  entre  les 
deux  étages  étaient  interrompues  par  une  grande 
porte  en  plein  chêne  située  au  bas  du  grand  esca- 
lier, et  que  le  comte  fermait  lui-même  à  double  tour. 
Quant  à  Ivan,  sa  position  n'était  pas  celle  d'un  vul- 
gaire subalterne.  En  sa  qualité  de  serf,  il  était  la 
propriété,  la  chose  de  son  maître;  mais  son  intelH- 
gence  et  son  dévouement  lui  avaient  mérité  l'hon- 
neur de  devenir  son  homme,  un  appendice  de  sa 
personne,  son  âme  damnée,  disait  Stéphane.  Depuis 
plus  de  trente  ans,  il  ne  l'avait  jamais  quitté;  à  Mos- 
cou comme  en  voyage,  il  l'avait  servi  avec  une  irré- 
prochable fidélité,  s'était  trouvé  mêlé  à  toutes  les 
aventures  grandes  ou  petites  de  sa  vie,  lui  avait 
donné  des  preuves  essentielles  de  son  attachement 
et  de  son  savoir-faire,  et  ce  qui  était  plus  important 
encore,  sans  avoir  jamais  reçu  de  confidences,  il 
possédait  tous  ses  secrets  et  n'en  marquait  rien. 
Vrai  trésor  pour  un  maître  qu'un  serviteur  qui  a  le 
don  de  lire  dans  son  cœur,  et  dont  la  clairvoyance 
ne  se  trahit  jamais  par  un  mot,  par  un  sourire,  par 
un  regard  !  Aussi  Ivan  possédait-il  toute  la  con- 
fiance du  comte,  et  il  jouissait  de  cette  demi-liberté 
qui  est  le  partage  des  agents  responsables.  Mal- 
heur à  lui  toutefois  s'il  venait  à  commettre  le  plus 
léger  manquement  !  Ses  moindres  négligences,  ses 
oublis  les  plus  excusables  l'exposaient  à  de  sévères 
châtiments,  et  il  expiait  cruellement  l'honneur  de  sa 
responsabilité.  Si  dangereux  à  vrai  dire  que  fût  cet 
honneur,  il  en  était  fier,  car  il  avait  de  la  dignité 


1 


LE  COMTE  KOSTIA  123 

à  sa  façon.  Ce  n'est  pas  qu'autrefois  il  n'eût  souhaité 
d'être  émancipé  :  il  avait  rêvé  dans  son  jeune  âge 
de  se  faire  marchand  forain,  et  de  s'en  aller  courir  les 
grandes  routes;  mais  depuis  que  sa  barbe  avait  com- 
mencé de  grisonner,  il  avait  pris  le  goût  de  la  vie 
sédentaire,  et  si  son  maître  l'eût  affranchi,  il  n'aurait 
plus  su  que  faire  de  sa  liberté.  Se  sentir  nécessaire 
était  le  fond  de  son  bonheur  et  son  bonheur  était 
réel.  Tel  était  le  secret  de  ce  sourire  perpétuel  qui 
donnait  tant  à  penser  à  Gilbert.  Il  faut  dire  aussi 
que  d'habitude,  et  quand  il  n'avait  rien  à  lui  repro- 
cher, M.  Leminof  traitait  humainement  son  serf.  Si 
le  jour  précédent  il  l'avait  châtié  avec  tant  de  ri- 
gueur pour  un  délit  qui  ne  lui  était  pas  imputable, 
c'est  qu'il  avait  des  arrérages  à  lui  payer.  Six 
semaines  auparavant,  comme  on  l'a  vu,  l'infatigable 
surveillance  d  Ivan  s  était  laissée  mettre  en  défaut 
par  son  prisonnier,  et  Stéphane,  pour  la  première 
fois  de  sa  vie,  avait  couru  les  champs  sans  son  gar- 
dien. Cette  escapade  imprévue  avait  plongé  Ivan 
dans  un  tel  excès  de  désespoir  que  le  comte  Kostia 
avait  eu  pitié  de  lui. 

«  Ne  t'arrache  pas  les  cheveux,  mon  fils  !  lui 
avait-il  dit.  Pour  cette  fois,  je  te  fais  grâce;  mais  je 
ne  pardonne  pas  les  récidives,  et  à  la  moindre  pecca- 
dille tu  seras  payé  double.  » 

Encore,  après  l'avoir  fustigé,  le  comte  avait-il 
pansé  de  sa  main  ses  blessures,  témoignage  de  bien- 
veillance qui,  sans  contredit,  n'avait  rien  de  banal. 
Le  lendemain,  quand  le  père  Alexis  avait  été  mordu 
par  Todieux  Solon,  le  comte  Kostia  avait- il  bassiné 
de  sa  main  la  joue  saignante  du  pauvre  pope? 
^^■^vait-il  même  songé  à  lui  offrir  de  son  baume?... 


124  LE  COMTE  KOSTIA 

Ah  !  c'est  que  dans  le  tchin  de  ses  affections,  son  serf 
et  son  aumônier  ne  tenaient  pas  le  même  rang  ! 

Ainsi  Ivan  avait  des  raisons  de  n'être  pas  trop 
mécontent  de  son  maître,  il  en  avait  de  meilleures 
encore  d'être  content  de  lui-même.  Il  possédait  dans 
le  caractère  une  certaine  noblesse  naturelle  mêlée 
de  douceur,  ses  manières  étaient  graves  et  mesu- 
rées, il  était  toujours  de  sens  rassis;  jamais  homme 
libre  ne  se  respecta  davantage.  Satisfait  de  son  sort, 
il  n'était  point  tenté  d'en  chercher  l'oubli  dans  les 
surexcitations  de  l'ivresse;  il  ne  buvait  jamais  de 
liqueurs  fortes,  en  revanche,  il  avait  un  goût  très 
prononcé  pour  le  thé  ;  le  comte  Kostia  lui  en  laissait 
boire  à  discrétion,  et  quand  il  en  avait  avalé  cinq  ou 
six  tasses,  il  se  trouvait  dans  un  état  d'extase  tran- 
quille où  il  jouissait  pleinement  de  la  vie  et  de  lui- 
même.  Dans  ces  moments-là,  il  chantait  d'une  voix 
pure  et  mélodieuse,  en  s* accompagnant  de  la  gui- 
tare ,  l'un  de  ces  chants  populaires  de  son  pays  dont 
la  beauté  a  frappé  tous  les  voyageurs...  O  pauvres 
nerfs  malades  de  Stéphane,  quels  douloureux  tres- 
saillements vous  causaient  ces  chansons  et  cette 
guitare  !...  Ajoutons  qu'Ivan  ne  connaissait  pas  non 
plus  une  autre  sorte  d'ivresse,  très  commune  parmi 
la  gent  servile  :  il  ne  se  grisait  jamais  de  sa  parole. 
Loin  du  maître  comme  en  sa  présence,  il  ne  se  dé- 
partait jamais  de  son  ton  posé,  et  il  avait  autant  de 
discrétion  dans  ses  discours  que  dans  sa  conduite. 
Avec  cela  robuste  au  delà  de  ce  qu'on  peut  croire, 
maniant  dans  l'occasion,  avec  une  adresse  incom- 
parable, la  hachette  qu'il  portait  toujours  suspendue 
à  sa  ceinture,  capable,  avec  son  secours,  de  cons- 
truire au  besoin  une  barque,  une  voiture  ou  une 


V 


LE  COMTE  KOSTIA  125 

maison,  il  possédait,  sans  avoir  leurs  vices,  toutes 
les  qualités  de  corps  et  d'esprit  de  ces  moujiks  qui 
seront  peut-être  l'un  des  premiers  peuples  de  la 
terre  quand  ils  auront  secoué  le  collier  de  misère  et 
de  servitude. 

Cependant  une  chose  chagrinait  Jvan.  Il  avait  le 
cœur  sensible,  et  il  aurait  voulu  se  faire  bien  venir 
de  tout  ce  qui  l'entourait.  C  est  là  ce  que  marquait 
encore  son  sourire.  Etre  aimé  de  Stéphane,  il  eût 
donné  beaucoup  pour  cela;  mais  c'était  là  un  pro- 
blème aussi  difficile  à  résoudre  que  la  quadrature 
du  cercle.  Comment  Stéphane  eût-il  pu  aimer  celui 
dont  la  vue  lui  rappelait  sans  cesse  toute  la  misère 
de  sa  condition,  le  séide  du  tyran,  le  guichetier  de 
sa  prison?  Et  quand  je  dis  prison,  ce  n'est  pas  par 
manière  de  parler.  Stéphane  menait  bien  à  peu  près 
la  vie  d'un  prisonnier,  et  s'il  n'y  avait  pas  de  bar- 
reaux à  sa  fenêtre,  c  est  qu'elle  donnait  sur  un  toit 
fort  rapide,  lequel  plongeait  sur  un  précipice  ;  c'en 
était  assez  pour  rendre  tout  grillage  fort  inutile. 
L'appartement  de  M.  Leminof  se  trouvait  à  une 
espèce  de  rond- point  où  aboutissaient  les  deux 
longues  galeries  parallèles  qui  conduisaient,  l'une  à 
la  tourelle  de  Gilbert,  l'autre  à  la  tour  carrée  habitée 
par  Stéphane.  I-a  galerie  de  gauche  était  coupée,  à 
moitié  de  sa  longueur ,par  une  grande  porte  de  chêne, 
comme  celle  de  droite  par  une  porte  de  fer;  mais 
cette  porte  de  chêne  ne  s'ouvrait  jamais,  on  y  avait 
seulement  pratiqué  un  guichet  dont  Ivan  gardait  la 
lef.  A  quelques  pas  de  la  porte  s'ouvrait  dans  la 
muraille  un  long  et  étroit  cabinet  :  c'était  là  que 
logeait  le  serf.  A  quarante  pas  plus  loin,  au  fond  du 

rridor,  se  trouvait  la  cage  de  l'escalier  tournant 


126  LE  COMTE  KOSTIA 

qui  montait  à  l'appartement  de  Stéphane,  situé  au 
second  étage  de  la  tour  et  composé  de  trois  grandes 
pièces.  Cette  tour  n'avait  point  de  dégagement 
secret  comme  celle  qu'habitait  Gilbert,  on  n'en  pou- 
vait sortir  que  par  le  corridor,  et  du  corridor  que 
par  le  guichet.  Le  jeune  homme  était  donc  bien 
gardé.  Et  notez  que  le  guichet  ne  s'ouvrait  pour  lui 
d'habitude  que  le  dimanche  matin  à  l'heure  de  la 
messe,  deux  fois  la  semaine  à  l'heure  de  la  prome- 
nade, et  les  autres  jours  seulement  à  l'heure  du 
dîner,  c'est-à-dire  vers  le  soir  !  Le  reste  du  temps,  il 
vivait  en  reclus,  et  pour  se  distraire,  il  se  mettait  à 
sa  croisée  et  regardait  le  ciel,  ou  bien  il  se  prome- 
nait, comme  un  lionceau  en  cage,  le  long  du  corridor 
voûté  qui  ne  tirait  du  jour  que  par  deux  étroites 
lucarnes,  et  il  s'arrêtait  pensif,  les  bras  croisés, 
devant  l'énorme  porte  de  chêne,  dont  il  contemplait 
tristement  les  vantaux,  les  ferrements  et  les  épaisses 
membrures,  qui  semblaient  jeter  un  ironique  défi 
à  ses  bras  débiles  et  à  son  pauvre  cœur  dévoré. 

Ainsi  le  domaine  privé  d'Ivan  se  composait  d'une 
porte,  d'une  galerie,  d'une  tour  et  d'un  enfant,  et 
personne  ne  chassait  jamais  sur  ses  terres  à  l'excep- 
tion du  père  Alexis,  qui,  chaque  samedi,  s'en  venait 
montrer  le  catéchisme  à  Stéphane  pendant  deux 
heures.  Ivan  était  seul  en  possession  de  donner  des 
soins  à  son  prisonnier;  il  blanchissait  et  raccom- 
modait son  linge,  il  taillait  même  et  cousait  ses 
habits,  office  dont  il  s'acquittait  à  merveille,  ayant 
des  doigts  de  fée  et  beaucoup  de  goût  naturel.  On 
sait  qu'en  Russie  l'homme  du  peuple  a  des  instincts 
innés  d'élégance  qui  se  trahissent  dans  tous  les 
ouvrages  de  ses  mains...  Passe  encore  s'il  n'eût  été 


LE  COMTE  KOSTIA  127 

que  valet  de  chambre,  tailleur  et  guichetier;  mais 
par  surcroît  il  était  encore  gouverneur,  car  M.  Le- 
minof,  qui  s'occupait  de  son  fils  le  moins  possible, 
ne  donnait  à  son  sujet  que  des  instructions  générales, 
laissant  à  son  serf  le  soin  de  régler  le  détail.  Ivan 
était  porté  à  faire  l'usage  le  plus  modéré  de  ses  pou- 
voirs, et  s'il  eût  écouté  son  penchant,  le  fameux 
guichet  serait  resté  plus  souvent  ouvert  que  fermé; 
mais  il  savait  par  expérience  que,  dans  l'intérêt 
même  de  son  pupille,  il  devait  le  tenir  de  court  : 
trop  de  complaisance  eût  provoqué  les  rigueurs  du 
maître  et  empiré  le  sort  de  la  victime.  L'année  précé- 
dente les  promenades  à  cheval  étant  devenues  trop 
fréquentes,  le  comte  avait  parlé  un  beau  jour  de 
vendre  Soliman.  C'eût  été  un  coup  terrible  pour  Sté- 
phane. Soliman,  comme  il  l'écrivait  à  Gilbert,  était 
le  seul  être  qu'il  aimât  au  monde.  Une  autre  fois, 
sur  les  instances  pressantes  du  jeune  homme,  Ivan 
avait  consenti  à  le  mener  plusieurs  soirs  de  suite 
respirer  le  frais  sur  la  terrasse.  Au  bout  de  huit 
jours,  le  comte,  à  qui  rien  n'échappait,  dit  à 
Ivan  : 

«  Mon  fils,  les  cheveux  de  ton  jeune  maître  sont 
trop  longs,  je  te  donnerai  au  premier  jour  l'ordre  de 
les  couper.  » 

Cette  menace  fit  frémir  Ivan,  car  Stéphane,  qui 
autrefois  s'occupait  peu  de  sa  personne,  s'était 
épris  depuis  quelque  temps  d'une  grande  passion 
pour  ses  magnifiques  cheveux  bouclés;  il  les  soignait 
beaucoup,  les  lustrait,  les  parfumait.  Et  un  jour 
qu'il  les  contemplait  dans  la  glace  avec  un  excès  de 
complaisance,  Ivan  s'était  mis  à  sourire  : 

a  Ne  ris  pas,  s'était-il  écrié  en  se  retournant  vive- 


128  LE  COMTE  KOSTIA 

ment,  ces  cheveux-là,  vois-tu,  sont  la  seule  attache 
qui  me  retienne  à  la  vie  !  » 

Couper  les  cheveux  de  Stéphane  !  la  main  d'Ivan 
eût  tremblé  en  exécutant  cet  ordre  barbare;  mais 
Stéphane  ne  croyait  pas  à  ses  bonnes  intentions. 
L'idée  d'être  gouverné  par  un  serf  révoltait  l'or- 
gueil de  ce  bouillant  jeune  homme  et  ses  manières  en 
faisaient  foi,  car,  lui  qui  tremblait  devant  son  père, 
il  traitait  d'ordinaire  avec  une  impérieuse  arro- 
gance cet  inférieur  qui  le  tenait  en  son  pouvoir, 
et  qui  du  bout  de  son  petit  doigt  le  pouvait  faire 
ployer  comme  un  roseau.  Cependant,  comme  en 
dépit  de  ses  seize  ans  et  de  sa  triste  vie,  il  était  resté 
plus  enfant  qu'on  n'aurait  pu  le  croire,  il  se  flattait 
toujours  de  venir  à  bout  de  son  geôlier,  et  il  em- 
ployait pour  le  réduire  des  moyens  dont  il  avait  cent 
fois  reconnu  l'impuissance.  Tantôt  c'était  des  rai- 
sonnements à  perte  de  vue,  plus  souvent  il  s'em- 
portait et  lui  prodiguait  les  derniers  mépris.  Parfois 
aussi,  sa  barrette  sur  l'oreille,  il  descendait  d'un  pas 
léger  l'escalier  de  la  tour,  traversait  rapidement  le 
corridor,  et  arrivant  au  guichet  : 

«  Ivan,  s'écriait-il  d'un  ton  dégagé,  ouvre-moi  la 
porte,  et  va  seller  mon  cheval.  Allons,  vite,  je  suis 
pressé.  » 

Ivan  levait  les  épaules. 

«  Vous  rêvez,  répondait-il. 

—  Et  toi,  tu  dors.  M'as-tu  compris?  Le  temps  est 
beau;  je  veux  sortir,  je  veux  courir,  je  veux  passer 
toute  la  journée  dehors. 

—  Vous  voulez  !  »  répondait  Ivan,  et  il  hochait 
mélancoliquement  la  tête.  Il  est  certain  que  ce  mot 
le  veux  faisait  un  effet  étrange,  prononcé  par  Sté- 


l 


LE  COMTE  KOSTIA  129 

phane.  Alors  le  jeune  homme  se  fâchait,  criait,  tem- 
pêtait, et  Ivan  de  lui  dire  : 

«  Ne  parlez  pas  si  haut  !  le  père  vous  enten- 
dra... » 

Ce  qui  lui  faisait  baisser  la  voix;  mais  ses  propos 
n*en  étaient  que  plus  âpres,  plus  violents.  Pour 
en  finir,  le  serf  prenait  sa  guitare  et  faisait  mine 
de  l'accorder,  sur  quoi  Stéphane  s'enfuyait  en  se 
bouchant  les  oreilles...  C'étaient  là  ses  bons  jours. 
Il  en  était  d'autres  où,  retiré  profondément  en  lui- 
même  et  cédant  à  l'accablement  de  son  sort,  il  gar- 
dait un  morne  silence  et  demeurait  des  heures 
entières  accroupi  sur  le  plancher  dans  une  des 
encoignures  de  sa  chambre,  la  tête  dans  ses  mains, 
contemplant  les  yeux  fermés,  les  horizons  voilés  et 
grisâtres  de  sa  vie,  et  frémissant  à  l'idée  que  les 
heures  allaient  succéder  aux  heures,  les  jours  aux 
jours,  les  années  aux  années,  sans  apporter  aucun 
changement  dans  les  monotones  aridités  de  sa 
destinée. 

Gilbert  n'avait  jamais  affaire  à  Ivan.  Il  le  voyait 
quelquefois  dans  le  cabinet  de  M.  Leminof,  mais  ils 
n'avaient  pas  échangé  deux  mots  depuis  leur  pre- 
mière rencontre  dans  la  forêt.  L'honnête  serf,  qui 
se  connaissait  en  physionomies,  lui  avait  voué  dès 
l'abord  une  affection  respectueuse.  Ses  sympathies 
étaient  devenues  bien  plus  vives  encore,  on  peut  le 
croire,  depuis  que  Gilbert  avait  intercédé  en  sa 
faveur,  et  l'admiration  s'y  mêlait,  sachant  mieux 
que  personne  ce  qu'il  fallait  de  courage  pour  se  jouer 
à  son  terrible  maître,  quand  la  colère  le  transpor- 
tait. Aussi  voulait-il  mal  de  mort  à  Fritz,  le  valet  de 
chambre,  pour  les  propos  cavaliers  qu'il  tenait  à 


130  LE  COMTE  KOSTIA 

Toffice  sur  le  compte  du  jeune  secrétaire.  Ce  Fritz, 
qui  avait  pour  le  moins  six  pieds  de  haut,  était  un 
grimacier  d'antichambre  qui  se  croyait  un  person- 
nage. Gilbert  s'affectait  peu  de  sa  maussaderie  et  de 
son  ton  rogue;  mais  un  jour  ce  maître  sot  s'éman- 
cipa si  étrangement  que  la  patience  lui  échappa. 
Ceci  arriva  le  matin  même  qui  suivit  cette  nuit 
agitée  pendant  laquelle  Gilbert  avait  éprouvé  tant 
d'émotions  diverses.  Fritz  prenait  mal  son  temps.  Il 
est  des  moments  où  il  suffit  du  bourdonnement 
importun  d'une  mouche  pour  faire  sortir  des  gonds 
l'homme  le  plus  doux  de  l'univers. 


X 


L*horloge  du  château  sonnait  huit  heures,  quand 
Gilbert  se  jeta  hors  de  son  lit.  Oserai- je  dire  qu'en 
s'habillant,  lorsqu'il  en  vint  à  nouer  sa  cravate,  il 
eut  un  instant  d'hésitation?  Cependant,  après 
réflexion,  il  refit  son  nœud  de  tous  les  jours,  et 
croyez  que  ce  fameux  nœud,  si  régulier,  il  le  faisait 
sans  y  penser.  Sa  toilette  achevée,  il  s'approcha  de 
la  fenêtre.  Un  changement  subit  s'était  fait  dans  le 
temps;  une  pluie  froide  et  fine  tombait  d'aplomb  et 
sans  bruit.  Peu  de  vent;  les  horizons  étaient  enve- 
loppés d'un  épais  brouillard;  une  longue  file  de 
nuées  basses,  en  forme  de  poissons  gigantesques, 
se  promenait  lentement  dans  la  vallée  et  accompa- 
gnait le  cours  du  Rhin;  le  ciel,  d'un  gris  uni,  distil- 
lait l'ennui  et  la  tristesse;  la  terre  et  Teau,  tout 


LE  COMTE  KOSTIA  13! 

était  couleur  de  boue.  Gilbert  jeta  les  yeux  sur  son 
cher  précipice  :  ce  n'était  plus  qu'une  fondrière 
d'une  affreuse  laideur.  Il  se  laissa  tomber  dans  un 
fauteuil.  Ses  pensées  étaient  de  la  couleur  du  temps  ; 
elles  formaient  un  lugubre  pa5/sage  où  déiilait  silen- 
cieusement un  long  cortège  de  sombres  ennuis  et 
de  sinistres  appréhensions,  cortège  semblable  à 
ces  nuées  basses  qui  erraient  sur  les  bords  du  Rhin. 
«  Non,  mille  fois  non  !  se  disait-il,  je  ne  puis 
demeurer  plus  longtemps  dans  cette  maison;  j'y 
perdrais  ma  force,  ma  joie,  ma  santé.  Etre  en  butte 
à  la  haine  aveugle  d'un  malheureux  enfant  que  ses 
chagrins  font  délirer,  être  le  commensal  d'un  prêtre 
sans  dignité  et  sans  noblesse  qui  dévore  en  silence 
les  derniers  outrages,  devenir  le  familier,  le  com- 
plaisant d'un  grand  seigneur  dont  le  passé  est 
sinistre,  d'un  père  dénaturé  qui  hait  son  fils,  d'un 
homme  qui,  à  de  certaines  heures,  se  transforme  en 
spectre,  et  qui,  le  cœur  bourrelé  de  remords  ou 
altéré  de  vengeance,  remplit  de  rugissements  sau- 
vages les  corridors  de  son  château...,  une  telle  situa- 
tion m'est  insupportable,  il  faut  que  j'en  sorte  à 
toi:t  prix  !  Ce  château  est  un  lieu  malsain  ;  les 
murailles  m'en  sont  odieuses  !  Je  ne  veux  pas  atten- 
dre pour  les  quitter  d'avoir  pénétré  plus  avant  dans 
leurs   secrets.    Partons,   partons...    » 

Et  Gilbert  se  creusait  l'esprit  pour  découvrir  un 
prétexte  de  quitter  le  Geierfels  sur-le-champ.  Pen- 
dant qu'il  se  livrait  à  cette  recherche,  on  frappa  à  la 
porte  :  c'était  Fritz  qui  lui  apportait  son  déjeuner. 
Ce  matin-là,  il  avait  l'air  émoustillé  d'un  sot  qui  a 
prémédité  une  sottise  à  la  sueur  de  son  front  et  qui 
touche  à  l'heureux  instant  de  produire  son  inven- 


X32  LE  COMTE  KOSTIA 

tion  au  grand  jour.  Il  entra  sans  saluer,  posa  sur  la 
table  le  plateau  qu'il  tenait  dans  ses  mains,  puis,  se 
tournant  vers  Gilbert,  qui  s'était  rassis,  il  lui  dit  en 
clignotant  des  yeux  : 

«  Bonjour,  camarade  !  Camarade,  bonjour  ! 

—  Vous  dites?...  fit  Gilbert  étonné  en  le  regar- 
dant fixement. 

—  Je  dis  :  Bonjour,  camarade  !  répondit-il  en 
souriant  agréablement. 

—  Et  à  qui  parlez- vous,  je  vous  prie? 

—  Je  vous  parle  à  vous-même,  mon  camarade,  et 
je  vous  dis  :  «  Bonjour,  camarade  !  Camarade,  bon- 
«  jour  !  » 

Gilbert  l'observait  attentivement.  Il  cherchait  à 
s'expliquer  cette  étrange  incartade  et  cet  excès 
d'insolence  qui  le  stupéfiait. 

«  Et  me  direz-vous,  reprit-il  après  quelques  ins- 
tants de  silence,  et  me  direz-vous,  de  grâce,  qui 
vous  a  donné  la  permission  de  me  traiter  de  cama- 
rade? 

—  C'est,...  c'est,...  »  répondit  Fritz  en  ânonnant. 
Et  il  réfléchit  un  instant.  Il  cherchait  à  se  bien 
rappeler  sa  leçon  pour  ne  la  pas  estropier  en  la 
récitant.  «  Eh  !  reprit-il,  c'est  tout  simplement  Son 
Excellence  monsieur  le  comte,  et  je  ne  conçois  pas 
ce  que  vous  voyez  là  d'étonnant. 

—  Avez- vous  jamais  entendu  M.  le  comte,  repar- 
tit Gilbert,  qui  sentait  son  sang  bouillir  dans  ses 
veines,  m' appeler  en  propres  termes  votre  cama- 
rade? 

—  Et  !  sans  doute  !  fit- il  en  poussant  un  bruyant 
éclat  de  rire.  Tous  les  jours,  quand  je  sors  d'ici 
M.  le  comte  me  dit  :  a  Eh  bien  !  comment  se  porte 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  133 

«  votre  camarade  Gilbert  ?  »  Et  d'ailleurs  cela  n'est- 
il  pas  tout  naturel?  Ne  mangeons-nous  pas  au  même 
râtelier?  Ne  sommes-nous  pas,  vous  et  moi,  au  ser- 
vice du  même  maître?  Et  ne  voyez- vous  pas...  » 

Il  n'en  put  dire  davantage,  car  Gilbert  s'était 
élancé  loin  de  son  siège  en  s' écriant  : 

«  Allez  dire  à  votre  maître  qu'il  n'est  pas  mon 
maître  !  » 

Et  se  jetant  sur  le  valet  de  chambre,  il  le  saisit 
fortement  au  collet.  Il  avait  la  tête  de  moins  que 
son  adversaire;  mais  son  poignet  était  de  fer.  Aussi 
bien,  en  dépit  des  apparences,  c'était  un  corps 
flasque  et  mou  que  celui  du  grand  Fritz.  Surpris  au 
dernier  point  de  cette  attaque  inopinée,  il  ne  sut 
qu'ouvrir  une  large  bouche  et  pousser  quelques 
sons  inarticulés.  Déjà  Gilbert  l'avait  entraîné 
jusqu'au  haut  de  l'escalier.  Là,  comme  Fritz,  revenu 
de  son  premier  émoi,  essayait  de  se  débattre,  le 
pied  lui  manqua,  il  trébucha,  tomba  de  son  long  et 
roula  dans  l'escalier  jusqu'au  premier  palier.  Gil- 
bert avait  failli  l'accompagner  dans  sa  chute;  heu- 
reusement il  se  retint  à  la  balustrade.  En  le  voyant 
rouler,  il  craignit  d'avoir  été  trop  vif;  mais  son 
scrupule  se  dissipa,  quand  il  le  vit  se  relever,  se 
tâter  le  corps,  se  frotter  les  reins,  se  retourner  pour 
lui  montrer  le  poing,  et  s'éloigner  clopin-clopant. 

Il  rentra  dans  sa  chambre  et  déjeuna  paisible- 
ment. 

«  Voilà  une  aventure  qui  arrve  à  point,  pensait- il. 
Tout  à  l'heure  je  serai  roide,  cassant,  et  je  me 
déclare  un  grand  maladroit,  si  mes  malles  ne  sont 
pas  faites  avant  ce  soir.  » 

Il  rassembla  et  serra  sous  son  bras  une  liasse  de 


134  LE  COMTE  KOSTIA 

papiers  dont  il  avait  besoin  pour  la  conférence  de 
ce  jour,  et  sortit  de  sa  chambre  la  tête  haute  et 
l'esprit  assez  échauffé;  mais  à  peine  eut-il  descendu 
les  premières  marches  de  l'escalier,  que  son  exalta- 
tion fit  place  à  de  tous  autres  sentiments.  Il  ne  put 
revoir  sans  frissonner  le  palier  où  il  était  demeuré 
comme  pétrifié  en  entendant  l'horrible  soupir  du 
somnambule.  Il  s'arrêta  et,  regardant  le  dossier 
qu'il  tenait  sous  son  bras  : 

«  C'est  avec  un  spectre,  se  dit-il,  que  je  m'en  vais 
conférer  de  l'histoire  de  Byzance.  » 

Puis,  se  remettant  en  marche,  quand  il  fut  par- 
venu à  l'entrée  du  cabinet  de  M.  Leminof,  il  lui 
sembla  qu'il  allait  voir  se  dresser  devant  ses  yeux 
la  formidable  apparition  de  la  nuit,  et  qu'une  voix 
sépulcrale  lui  crierait  : 

«  Les  yeux  qui  étaient  derrière  la  porte,  c'étaient 
les  tiens...  » 

Il  resta  quelques  secondes  immobile,  la  main 
posée  sur  son  cœur.  Enfin  il  frappa.  Une  voix  cria  : 

«  Ouvrez,  entrez...  » 

Il  ouvrit,  il  entra.  Dieu  !  qu'il  était  loin  de 
compte  ! 

M.  Leminof  était  paisiblement  assis  dans  l'em- 
brasure d'une  fenêtre,  et  il  regardait  tomber  la  pluie 
en  jouant  avec  son  singe.  Il  n'eut  pas  plutôt  aperçu 
son  secrétaire  qu'il  poussa  une  exclamation  joyeuse, 
et,  après  avoir  enfermé  Solon  dans  la  chambre  voi- 
sine, s' approchant  de  Gilbert,  il  lui  prit  les  deux 
mains,  les  pressa  cordialement  dans  les  siennes,  et 
lui  dit  d'un  ton  affectueux  : 

«  Soyez  le  bienvenu,  mon  cher  Gilbert  !  Je  vous 
attendais  avec  impatience.  J'ai  beaucoup  médité 


LE  COMTE  KOSTIA  135 

depuis  hier  sur  notre  fameux  problème  des  inva- 
sions slaves,  et  je  suis  loin  de  me  rendre  à  vos  rai- 
sons. En  garde,  mon  cher  monsieur,  en  garde  !  Je 
m*  en  vais  vous  porter  des  bottes  que  vous  aurez 
peine  à  parer.  » 

Gilbert,  qui  avait  recouvré  tout  son  calme,  s'assit, 
et  la  discussion  s'engagea.  Le  point  en  litige  était 
la  question  du  degré  d'importance  et  d'extension 
que  prirent  pendant  le  moyen  âge  les  établisse- 
ments des  Slaves  dans  l'empire  byzantin.  Sur  cette 
question,  souvent  débattue  dans  ces  derniers  temps, 
le  comte  Kostia  avait  épousé  l'opinion  la  plus  favo- 
rable aux  ambitions  de  la  politique  moscovite.  Il 
affectait  bien  de  renier  son  pays  et  de  le  censurer 
sans  pitié,  il  s'était  même  dénationalisé  jusqu'à  ne 
jamais  parler  sa  langue  maternelle  et  défendre  qu'on 
la  parlât  chez  lui.  Dans  le  fait,  l'idiome  de  Voltaire 
lui  était  plus  familier  que  celui  de  Karamsine,  et  il 
en  était  venu  depuis  longtemps  jusqu'à  penser  en 
français.  Malgré  tout  cela,  et  quoi  qu'il  pût  dire,  il 
était  resté  Russe  de  cœur  :  c'est  une  qualité  qui  ne 
se  perd  pas. 

Midi  sonna  comme  ils  étaient  au  plus  fort  de  leur 
débat. 

«  Si  vous  m'en  croyez,  mon  cher  Gilbert,  dit 
M.  Leminof,  nous  nous  donnerons  un  peu  de  relâ- 
che. En  vérité,  vous  êtes  un  terrible  homme;  il  n'y 
a  pas  moyen  de  vous  entamer.  Déjeunons  en  paix, 
je  vous  prie,  comme  deux  bons  amis;  nous  recom- 
mencerons après  à  batailler.  » 

Ce  déjeuner  se  composait  invariablement  de  quel- 
ques tartines  rôties  au  caviar  et  d'un  petit  verre  de 
vin  de  Madère.  Chaque  jour  à  midi,  ils  interrom- 


136  LE  COMTE  KOSTIA 

paient  pendant  quelques  instants  leur  travail  pour 
faire  ensemble  cette  petite  collation. 

«  Jugez  un  peu  de  ma  présomption,  dit  tout  à 
coup  M.  Leminof  en  soulignant  pour  ainsi  dire  cha- 
cune de  ses  paroles,  j'ai  passé  la  nuit  dernière  (et 
il  espaça  beaucoup  ces  trois  mots)  à  plaider  contre 
vous  la  cause  de  mes  Slaves.  Mes  arguments  me 
semblaient  victorieux,  je  vous  battais  à  plate  cou- 
ture. Je  suis  comme  ces  ferrailleurs  qui  sont  admi- 
rables dans  la  salle  d'armes  et  qui  font  une  assez 
méchante  figure  sur  le  terrain.  J'avais  prodigieuse- 
ment d'éloquence  la  nuit  dernière;  je  ne  sais  ce 
qu'elle  est  devenue.  Il  faut  qu'elle  se  soit  envolée 
comme  un  fantôme  au  premier  chant  du  coq.  » 

En  prononçant  ces  mots  le  comte  Kostia  attachait 
sur  le  visage  de  Gilbert  des  regards  perçants  qui 
s'en  allaient  fouiller  jusque  dans  les  derniers  replis 
de  son  âme.  Gilbert  soutint  le  feu  avec  un  parfait 
sang- froid. 

«  Ah  !  monsieur,  répondit-il  tranquillement,  je  ne 
sais  pas  comment  vous  plaidez  la  nuit;  mais  je  vous 
assure  qu'à  la  lumière  du  jour  vous  êtes  le  raison- 
neur le  plus  redoutable  que  je  connaisse.  » 

L'air  paisible  de  Gilbert  dissipa  le  soupçon  qui 
semblait  peser  à  M.  Leminof. 

«  Vous  en  usez,  dit-il  gaiement,  comme  ces  conqué- 
rants qui  s'appliquent  à  surfaire  les  généraux  qu'ils 
ont  battus.  Leur  propre  gloire  y  trouve  son  compte; 
mais  bah  !  les  armes  sont  journalières,  et  je  prendrai 
ma  revanche  au  premier  jour. 

—  J'oserais  vous  engager  à  ne  pas  trop  tarder, 
monsieur,  répondit  Gilbert  d'un  ton  grave.  Qui  sait 
combien  de  temps  je  passerai  encore  au  Geierfels?  » 


LE  COMTE  KOSTIA  137 

Ces  paroles  réveillèrent  les  soupçons  du  comte. 

«  Que  voulez-vous  dire?  »  s'écria-t-il. 

Là-dessus,  Gilbert  raconta  d'un  ton  ferme  et  vif 
l'aventure  du  matin.  A  mesure  qu'il  avançait  dans 
son  récit,  il  s'échauffait  davantage;  il  rapporta  d'un 
air  indigné  les  propos  que  Fritz  avait  attribués  au 
comte,  et  accentua  fortement  la  réponse  qu'il  lui 
avait  faite  : 

«  Allez  dire  à  votre  maître  qu'il  n'est  pas  mon 
maître  ». 

Il  se  flattait  de  piquer  le  comte;  il  le  voyait  déjà 
relevant  la  tête  et  parlant  dans  les  nues.  Il  était 
destiné  ce  jour-là  à  se  tromper  dans  toutes  ses  con- 
jectures. Dès  les  premiers  mots  de  son  éloquent 
récit,  le  comte  Kostia  parut  soulagé  d'une  préoccu- 
pation qui  l'inquiétait.  Il  s'était  attendu  à  autre 
chose,  et  il  était  bien  aise  de  s'être  trompé.  Il  écouta 
le  reste  d'un  air  impassible,  le  corps  renversé  dans 
son  fauteuil,  les  yeux  fixés  au  plafond,  et  quand 
Gilbert  eut  fini  : 

«  Et  dites-moi,  je  vous  prie,  fit-il  sans  changer  de 
posture,  quel  châtiment  avez- vous  infligé  à  ce  faquin  ? 

—  Je  l'ai  saisi  par  le  collet,  répondit  Gilbert,  et  je 
l'ai  précipité  dans  l'escalier  la  tête  la  première. 

—  Peste  !  s'écria  le  comte  en  se  redressant  et  le 
regardant  d  un  air  de  surprise  et  d'admiration 
presque  tendre.  Et  dites-moi,  reprit-il  en  souriant 
de  son  extase,  cet  animal  domestique  a-t-il  péri  dans 
sa  chute? 

—  Il  s'est  peut-être  cassé  bras  et  jambes.  Je  n'ai 
pas  pris  la  peine  de  m'en  assurer.  » 

M.  Leminof  se  leva,  et  croisant  ses  bras  sur  sa 
poitrine  : 


138  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Voyez  un  peu  comme  nos  jugements  sont  sujets 
à  se  fourvoyer,  et  comme  il  est  sensé  ce  proverbe 
russe  qui  dit  :  «  Il  faut  plus  d'un  jour  pour  faire  le 
tour  d'un  homme  !  «  Avant-hier,  vous  aviez  un  air 
si  sentimental,  si  pathétique,  quand  je  me  suis 
permis  d'administrer  à  mon  serf  une  petite  correc- 
tion, que  je  vous  avais  pris  tout  bonnement  pour  un 
philanthrope.  Je  m'en  dédis.  Vous  êtes  de  ces 
tyrans,  mon  cher  Gilbert,  qui  ne  s'attendrissent  que 
sur  les  victimes  d'autrui.  Pure  jalousie  de  métier  ! 
Mais,  poursuivit-il,  il  y  a  quelque  chose  qui  m'étonne 
bien  davantage,  c'est  que  vous,  Gilbert,  vous  ayez 
pu  croire  un  instant...  » 

Il  s'interrompit,  se  pencha  vers  Gilbert  et  le  con- 
sidéra attentivement  en  se  faisant  un  abat- jour  de 
ses  deux  mains  osseuses,  allongées  sur  ses  énormes 
sourcils  ;  puis,  le  prenant  par  le  bras  ;  il  le  conduisit 
dans  l'embrasure  d'une  fenêtre,  et  comme  s'il  se  fût 
fait  en  sa  personne  un  changement  subit  qui  le 
rendît  méconnaissable  : 

«  Que  vous  ayez  précipité  ce  bélître  la  tête  en  bas, 
lui  dit-il,  rien  de  mieux,  et  s'il  n'en  est  pas  tout  à 
fait  mort,  tantôt  je  le  chasserai  d'ici  sans  miséri- 
corde ;  mais  que  vous  ayez  pu  croire  que  moi,  comte 
Leminof...  Oh!  c'est  trop  fort,  et  je  crois  rêver... 
Non,  vous  n'êtes  pas  le  Gilbert  que  je  connais,  ce 
Gilbert  que  j'aime,  bien  que  je  m'en  cache...  » 

Et,  lui  prenant  les  deux  mains,  il  ajouta  : 

«  Cet  homme  a  eu  la  niaiserie  de  vous  dire  que 
j'étais  votre  maître  et  vous  lui  avez  répondu  avec 
un  accent  à  la  Mirabeau  :  «  Allez  dire  à  votre  maî- 
«  tre...  ))  Mon  cher  Gilbert,  au  nom  de  la  logique,  je 
vous  engage  à  vous  souvenir  que  le  vrai  n'est 


■ 


LE  COMTE  KOSTIA  139 

jamais  le  contraire  du  faux;  c'est  autre  chose,  voilà 
tout,  à  quoi  j'ajoute  qu'en  répondant  comme  vous 
l'avez  fait,  vous  vous  êtes  cruellement  compromis. 
Règle  générale  :  il  ne  faut  jamais  prendre  le  contre- 
pied  d'un  sot.  C'est  courir  le  risque  de  faire  symé- 
trie. » 

Gilbert  rougit.  Il  ne  chercha  pas  à  rien  rac- 
commoder,   et,    retournant  gaiement    son    char  : 

«  Je  vous  supplie,  monsieur,  dit-il  en  souriant, 
de  ne  pas  chasser  cet  homme.  Je  désire  qu'il  reste 
ici  pour  me  rappeler  dans  l'occasion  que  je  suis 
sujet  à  perdre  le  sens.  » 

Mais  que  devint-il  quand  le  comte,  ayant  fait 
venir  son  valet  de  chambre  et  lui  ayant  dit  : 

«  Vous  n'avez  pas  fait  cela  de  votre  chef?  Vous 
aviez  reçu  des  ordres?  Qui  les  avait  donnés?  » 

Fritz  répondit  en  balbutiant  : 

«  Que  Votre  Excellence  daigne  me  pardonner  ! 
C'est  M.  Stéphane  qui,  hier  au  soir,  m'a  fait  présent 
de  deux  écus  de  Prusse  à  la  condition  que  pendant 
huit  jours  je  dirais  tous  les  matins  à  M.  Savile  en 
entrant  dans  sa  chambre  :  «  Bonjour,mon  camarade.» 

Un  éclair  de  joie  brilla  dans  les  yeux  du  comte. 
Il  se  tourna  vers  Gilbert,  et  lui  serrant  la  main  : 

«  Pour  le  coup,  lui  dit-il,  je  vous  remercie  cor- 
dialement de  m' avoir  adressé  vos  plaintes.  L'affaire 
est  plus  grave  que  je  ne  le  pensais.  Il  y  a  là  un  mé- 
chant abcès  à  percer  une  fois  pour  toutes.  » 

Cette  comparaison  chirurgicale  fit  frémir  Gilbert  ; 
il  maudissait  son  emportement  et  sa  stupidité. 
Comment  n'avait-il  pas  soupçonné  le  vrai  coupable? 
Pourquoi  fallait-il  qu'il  justifiât  la  haine  que  lui 
,vait  vouée  Stéphane? 


140  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Et  comment  se  fait-il,  monsieur  le  cuistre, 
reprit  le  comte  Kostia  d'un  air  moins  courroucé,  que 
vous  vous  permettiez  d'avoir  le  soir  des  entretiens 
secrets  avec  mon  fils?  Depuis  quand  êtes- vous  passé 
à  son  service?  Ne  savez-vous  donc  pas  que  vous 
n'avez  à  recevoir  de  lui  ni  ordres,  ni  messages,  ni 
communications  d'aucune  espèce?  » 

Fritz,  qui  bénissait  dans  son  cœur  l'admirable 
invention  des  paratonnerres,  expliqua  de  son  mieux 
que  la  veille  au  soir,  en  montant  dans  la  chambre  de 
Son  Excellence,  il  avait  rencontré  sur  l'escalier 
Ivan,  qui  descendait  chercher  dans  la  grande  salle 
une  barrette  oubliée  par  son  jeune  maître.  Appa- 
remment, il  avait  négligé  de  refermer  le  guichet, 
car  Fritz,  en  sortant,  avait  trouvé  dans  la  galerie 
Stéphane,  qui,  s'approchant  de  lui  en  tapinois, 
lui  avait  fait  d'un  ton  mystérieux  sa  petite  leçon, 
et  comme  Ivan  remontait  en  ce  moment  sans  la  bar- 
rette: 

«  Ne  vois- tu  pas,  imbécile,  qu'elle  est  sur  ma 
tête?  »  lui  avait-il  dit,  et,  la  tirant  de  sa  poche,  il 
s'en  était  fièrement  coiffé  et  avait  regagné  en  riant 
son  appartement. 

Quand  il  eut  fini  son  histoire,  Fritz  allait  s'épuiser 
en  protestations  de  repentir  servile  et  larmoyant  : 
le  comte  y  coupa  court  en  lui  déclarant  qu'à  la 
demande  de  Gilbert,  il  consentait  à  lui  faire  grâce, 
mais  qu'à  la  première  plainte  portée  contre  lui,  il 
ne  lui  donnerait  que  deux  heures  pour  faire  ses 
paquets.  Dès  qu'il  fut  sorti,  M.  Leminof  tira  un  autre 
cordon  de  sonnette  qui  aboutissait  dans  la  loge 
d'Ivan.  Celui-ci  parut. 

«  Sais-tu,  mon  fils,  lui  dit  le  comte  en  allemand. 


LE  COMTE  KOSTIA  141 

que  tu  te  négliges  beaucoup  depuis  quelque  temps? 
Ton  esprit  baisse,  ta  vue  se  trouble.  Tu  vieillis,  mon 
pauvre  ami.  Tu  n'es  plus  qu'un  malheureux  limier 
sur  le  retour,  sans  dents  et  sans  nez,  qui  ne  sait  ni 
quêter  la  bête,  ni  la  happer.  Il  faudra  que  je  te 
mette  à  la  réforme.  J'ai  déjà  songé  au  remplaçant 
que  je  te  donnerai...  Oh  !  ne  te  fais  pas  d'illusions. 
Tu  as  beau  hausser  les  épaules,  mon  fils;  tu  as  tort 
de  te  croire  nécessaire.  En  payant  bien,  je  trouverai 
facilement  qui  te  vaille...  » 

Les  yeux  d'Ivan  s'enflammèrent. 

«Je  ne  vous  crois  pas,  répondit-il  en  russe;  vous 
savez  bien  que  vous  n'êtes  pas  aimable,  et  cependant 
je  vous  aime;  mais  quand  vous  dépenseriez  cent 
miUe  roubles,  vous  ne  feriez  pas  que  celui  qui  me 
remplacera  ait  la  valeur  d'un  kopeck  d'aéection 
pour  vous. 

—  Pourquoi  parles-tu  russe,  reprit  le  comte.  Tu 
sais  bien  que  je  te  l'ai  défendu.  Apparemment  tu 
veux  qu'il  n'y  ait  que  moi  qui  comprenne  les  dou- 
ceurs que  tu  me  dis.  Va,  crie-les  sur  les  toits,  si 
cela  te  fait  plaisir;  mais  je  ne  t'ai  jamais  demandé 
de  m' aimer  :  j'exige  seulement  que  tu  me  serves  bien, 
et  je  t'affirme  que  ton  remplaçant,  quand  son 
jeune  maître  lui  dira  :  «  Va  me  chercher  ma  bar- 
«  rette  que  j'ai  oubliée  dans  la  grande  salle,  »  lui 
répondra  posément  :  a  Je  ne  suis  pas  aveugle,  mon 
«  petit  père  ;  votre  barrette  est  dans  votre  poche.  » 

Ivan  regarda  attentivement  son  maître,  et  l'ex- 
pression de  son  visage  lui  parut  fort  rassurante,  car 
il  se  mit  à  sourire. 

«  En  attendant,  dit  le  comte,  tant  que  je  te  con- 
serve tes  fonctions,  applique-toi  à  me  contenter. 


142  LE  COMTE  KOSTIA 

Va-t*en  faire  des  réflexions  dans  ta  loge,  et  au  bout 
d'un  quart  d'heure  amène-moi  ici  ton  petit  père. 
J'ai  à  causer  avec  lui,  et  je  te  permettrai  d'écouter, 
si  cela  te  fait  plaisir.  » 

Dès  qu'Ivan  fut  sorti,  Gilbert  conjura  M.  Leminof 
de  ne  pas  donner  de  suite  à  cette  misérable  affaire. 

«  J'ai  puni  Fritz,  dit-il,  avec  une  sévérité  peut-être 
outrée;  vous-même  vous  l'avez  tancé,  menacé;  je 
me  déclare  satisfait... 

—  Pardon,  pardon...  Dans  tout  cela,  Fritz  n'a  été 
qu'un  instrument.  Il  ne  serait  pas  juste  que  le  vrai 
coupable  demeurât  impuni. 

—  Ce  coupable-là,  je  n'ai  pas  de  peine  à  lui  par- 
donner, s'écria  Gilbert  avec  une  vivacité  dont  il  ne 
fut  pas  maître,  il  est  si  malheureux  !  » 

M.  Leminof  jeta  sur  Gilbert  un  regard  hautain  et 
courroucé.  Il  fit  en  silence  quelques  tours  dans  la 
chambre,  les  mains  derrière  le  dos;  puis,  de  l'air 
débonnaire  d'un  prince  absolu  qui  condescend  à 
quelque  fantaisie  déraisonnable  de  l'un  de  ses  favo- 
ris, faisant  asseoir  Gilbert  sur  le  sofa  et  y  prenant 
place  à  ses  côtés  : 

«  Mon  cher  monsieur,  lui  dit-il,  les  derniers  mots 
que  vous  venez  de  prononcer  témoignent  de  votre 
part  un  singulier  oubli  de  nos  conventions  réci- 
proques. 

a  Vous  aviez  pris  l'engagement,  s'il  vous  en 
souvient,  de  ne  vous  occuper  ici  que  de  vous  et  de 
moi.  Après  cela,  que  vous  importe  que  mon  fils  soit 
heureux  ou  malheureux?  Cependant,  puisque  vous 
avez  soulevé  cette  question,  je  consens  à  m'en  expli- 
quer avec  vous;  mais  qu'il  soit  bien  entendu  que 
jamais,  au  grand  jamais,  vous  ne  la  remettrez  sur 


LE  COMTE  KOSTIA  143 

le  tapis.  Vous  sentez  bien  que  si  votre  commerce 
m'est  agréable,  c'est  que  j'ai  le  plaisir  d'oublier 
auprès  de  vous  les  petits  tracas  de  la  vie  domes- 
tique. Et  maintenant  parlez-moi  franchement,  et 
dites-moi  ce  qui  vous  fait  juger  que  mon  fils  est 
malheureux.  » 

Gilbert  avait  mille  choses  à  expliquer,  mais  elles 
étaient  difficiles  à  dire.  Aussi  hésita-t-il  un  moment 
à  répondre,  et  le  comte  le  prévenant  : 

«  Mon  Dieu  !  je  m'en  vais  aller  au-devant  de  vos 
accusations;  c'est  une  complaisance  dont  j'ose 
espérer  que  vous  me  saurez  gré.  Peut-être  me  re- 
prochez-vous de  ne  pas  témoigner  à  mon  fils  assez 
d'affection  dans  l'habitude  de  la  vie.  Que  voulez- 
vous?  Les  Leminof  ne  sont  pas  tendres.  Je  ne  me 
souviens  pas  d'avoir  reçu  de  mon  père  une  seule 
caresse.  Je  l'ai  vu  quelquefois  flatter  de  la  main  ses 
chiens  de  chasse  ou  présenter  du  sucre  à  son  cheval  ; 
mais  je  vous  assure  que  je  n'eus  jamais  part  à  ses 
sucreries,  ni  à  ses  sourires,  et  à  l'heure  qu'il  est,  je 
lui  rends  grâce.  L'éducation  qu'il  m'a  donnée  m'a 
endurci  la  fibre  et  c'est  le  meilleur  service  qu'un 
père  puisse  rendre  à  son  fils.  La  vie  est  une  marâ- 
tre, mon  cher  Gilbert  ;  combien  de  sourires  avez- 
vous  vu  passer  sur  ses  lèvres  d'airain  !...  D'ailleurs 
j'ai  des  raisons  particulières  pour  ne  pas  traiter  Sté- 
phane avec  trop  de  mollesse.  Il  vous  paraît  mal- 
heureux, il  le  serait  à  jamais,  si  je  ne  m'appliquais 
à  discipliner  ses  penchants  et  à  rompre  son  humeur 
indocile.  Cet  enfant  est  né  sous  une  mauvaise  étoile. 
A  la  fois  faible  et  violent,  il  unit  des  passions  très 
ardentes  à  une  déplorable  puérilité  d'esprit;  inca- 
pable de  toute  pensée  sérieuse,  les  moindres  baga- 


144  LE  COMTE  KOSTIA 

telles  rémeuvent  jusqu'à  lui  donner  la  fièvre,  et  il 
débite  des  enfantillages  avec  tous  les  gestes  de  la 
grande  passion.  Ce  qui  est  pis,  c'est  que,  s' intéres- 
sant énormément  à  lui-même,  il  trouverait  fort 
naturel  que  cet  intérêt  fût  partagé  par  tout  l'univers. 
Ne  vous  imaginez  pas  que  ce  soit  un  cœur  aimant 
qui  éprouve  le  besoin  de  se  répandre.  Il  cherche  à 
se  donner  en  spectacle,  et  ses  impressions  étant 
pour  lui  des  événements,  il  aspire  à  en  entretenir 
jusqu'aux  habitants  de  Sirius.  Son  âme  est  comme 
un  lac  agité  par  un  vent  d'orage  qui  ferait  filer 
vingt-cinq  nœuds  à  l'heure  à  un  vaisseau  de  ligne; 
mais  sur  ce  lac,  Stéphane  ne  fait  naviguer  que  des 
escadres  de  coquilles  de  noix,  et  il  les  regarde  aller, 
venir,  virer  de  bord,  échouer,  chavirer.  Il  tient  son 
livre  de  loch  très  exactement,  enregistre  pompeuse- 
ment tous  les  naufrages,  et  comme  ces  spectacles 
le  transportent  d'admiration,  il  s'indigne  d'être  seul 
à  s'en  émouvoir.  Voilà  ce  qui  le  rend  malheureux; 
vous  conviendrez  qu'il  n'y  a  pas  de  ma  faute.  Le 
régime  que  j'impose  à  mon  malade  peut  vous 
paraître  un  peu  sévère;  mais  c'est  le  seul  dont  je 
puisse  attendre  sa  guérison.  Menant  une  vie  régu- 
Hère,  uniforme  et  assez  triste,  j'en  conviens,  il  se 
blasera  peu  à  peu  sur  ses  propres  émotions,  dont 
les  objets  ne  se  renouvellent  pas,  et  il  finira,  je 
l'espère,  par  demander  des  distractions  à  l'étude  et 
au  travail.  Puisse-t-il  un  jour  découvrir  qu'une  pro- 
position d'Euclide  est  plus  intéressante  que  le  nau- 
frage d'une  coquille  de  noix  !  Ce  jour-là,  il  entrera 
en  pleine  convalescence,  et  je  ne  serai  pas  le  der- 
nier à  m'en  réjouir.  » 

M.  Leminof  parlait  d'un  ton  si  sérieux, et  si  posé 


LE  COMTE  KOSTIA  145 

que  pour  un  peu  Gilbert  aurait  cru  voir  en  lui  un 
pédagogue  exposant  gravement  ses  maximes  d'édu- 
cation; mais  il  ne  pouvait  oublier  l'expression  de 
joie  féroce  qui  s'était  peinte  sur  son  visage  au  mo- 
ment où  Stéphane  s'était  enfui  du  jardin  en  sanglo- 
tant, et  il  se  souvenait  aussi  d'un  somnambule  qui, 
la  nuit  précédente^  avait  proféré  certaines  phrases 
entrecoupées  où  il  était  question  de  portrait  vivant 
et  de  sourire  enterré.  Ces  mots  mystérieux,  terribles 
dans  leur  obscurité,  lui  avaient  paru  s'appliquer  à 
Stéphane,  et  s'accordaient  mal  avec  les  airs  de  solli- 
citude paternelle  que  M.  Leminof  daignait  affecter 
depuis  quelques  instants.  Cependant  il  y  avait  dans 
son  discours  une  apparence  de  raison,  et  le  portrait 
qu'il  venait  de  tracer  de  son  fils,  s'il  était  cruelle- 
ment chargé,  ne  laissait  pas  de  ressembler  en  plus 
d'un  point. 

Seulement  Gilbert  avait  sujet  de  penser  que 
le  comte  confondait  à  dessein  les  causes  et  les 
effets,  et  que  la  maladie  de  Stéphane  était  l'œuvre 
du  médecin. 

«  Me  permettez-vous,  monsieur,  répondit-il,  de 
vous  dire  tout  ce  que  j'ai  sur  le  cœur? 

—  Parlez,  parlez,  profitez  de  l'occasion  :  je  vous 
jure  qu'elle  ne  se  représentera  plus...  » 

Et  rega  dant  sa  montre  : 

«  Vous  avez  encore  cinq  minutes  pour  m* entrete- 
nir de  mon  fils.  Hâtez- vous;  je  ne  vous  accorderai 
pas  deux  secondes  de  plus. 

—  J'ai  ouï  d  re,  reprit  Gilbert,  qu'en  termes  des 
ponts  et  chaussées,  les  meilleures  digues  sont  celles 
qui  iiattent  les  vagues  de  la  mer.  Ce  sont  des  digues 
en  talus  incliné  qui,  au  lieu  de  rompre  brusquement 


146  LE  COMTE  KOSTIA 

le  flot,  ralentissent  par  degrés  son  mouvement  et  le 
réduisent  sans  le  violenter. 

—  Vous  tenez  pour  les  anodins,  monsieur  le  mé- 
decin galénique  !  s'écria  M.  Leminof.  A  chacun  son 
tempérament.  On  ne  peut  se  refaire.  Je  suis  un 
homme  très  violent,  très  emporté,  et  quand  par 
exemple  un  domestique  me  manque,  je  le  précipite 
la  tête  la  première  dans  l'escalier.  Cela  m' arrive 
tous  les  jours. 

—  De  votre  fîls  à  votre  valet  de  chambre,  la  diffé- 
rence est  grande,  répondit  Gilbert  un  peu  piqué. 

—  Votre  fameuse  révolution  française  n'a-t-elle 
donc  pas  proclamé  l'égalité  absolue  de  tous  les 
hommes?^ 

—  Devant  la  loi,  je  le  veux  bien,  mais  non  devant 
le  cœur  d'un  père. 

—  Bon  Dieu  !  s'écria  le  comte,  je  ne  sais  pas  si  j'ai 
pour  mon  fils  le  cœur  d'un  père,  je  sais  seulement 
que  je  me  préoccupe  beaucoup  de  son  sort  et  que  je 
travaille  selon  mes  forces  à  le  corriger  de  défauts 
très  graves  qui  menacent  de  compromettre  son 
avenir.  Je  sais  aussi  de  science  certaine  que  ce  pleur- 
nicheur jouit  de  certains  agréments  dont  beaucoup 
d'enfants  de  son  âge  sont  privés,  que  par  exemple 
il  a  un  domestique  à  lui,  un  cheval,  et  autant  d'ar- 
gent qu'il  lui  plaît  pour  ses  raenus  plaisirs.  Cet 
argent,  vous  n'ignorez  pas  l'usage  qu'il  en  fait,  ni 
les  deux  thalers  dépensés  hier  à  corrompre  mon 
valet  de  chambre,  ni  les  sept  écus  dont  il  acheta 
l'autre  jour,  en  votre  présence,  comme  Ivan  me  l'a 
conté,  le  charmant  plaisir  de  se  faire  baiser  le  pied 
gauche  par  une  troupe  de  jeunes  rustres.  Et  à  ce 
propos,  je  vous  dirai  qu'Ivan  m'a  encore  rapporté 


LE  COMTE  KOSTIA  147 

que  ce  même  jour  Stéphane  releva  la  manche  de  son 
habit  pour  vous  faire  admirer  une  cicatrice  qu'il 
portait  à  l'un  de  ses  poignets.  Faites-moi  la  grâce  de 
me  dire  quel  conte  bleu  il  vous  récita  à  ce 
sujet...» 

Cette  question  inattendue  troubla  quelque  peu 
Gilbert. 

«  A  ne  vous  rien  cacher,  répondit-il  en  hésitant, 
il  me  raconta  que,  pour  une  escapade  qu'il  avait 
faite,  on  l'avait  condamné  à  passer  quinze  jours  dans 
un  souterrain,  dans  des  oubhettes. 

—  Et  vous  l'avez  cru  !  s'écria  le  comte  en  haussant 
les  épaules.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  pendant  une 
quinzaine  j'ai  contraint  mon  fils  à  passer  chaque 
soir  une  heure  dans  une  aile  inhabitée  de  ce  château; 
mon  intention  n'était  pas  tant  de  le  punir  pour 
un  acte  d'insubordination  que  de  l'aguerrir  contre 
de  folles  terreurs  dont  il  est  tourmenté,  car  ce 
garçon  de  seize  ans,  qui  souvent  se  montre  brave 
jusqu'à  la  témérité,  croit  aux  spectres,  aux  reve- 
nants, aux  vampires,  et  j'ai  dû  l'autoriser  à  se  faire 
garder  pendant  la  nuit  par  le  mieux  endenté  de  mes 
bouledogues.  Oh  !  l'étrange  personnage  que  Dieu 
m'a  donné  pour  fils  !  » 

En  ce  moment,  un  bruit  de  pas  se  fit  entendre 
dans  le  corridor. 

«  Au  nom  de  la  bonne  amitié  que  vous  me  mon- 
trez, monsieur,  s'écria  Gilbert  en  s' emparant  de 
l'une  des  mains  de  M.  Leminof,  je  vous  en  conjure, 
ne  punissez  pas  cet  enfant  pour  une  espièglerie  que 
je  lui  pardonne  de  tout  mon  cœur  ! 

—  Je  ne  puis  rien  vous  refuser,  mon  cher  Gilbert, 
répondit- il  d'un  air  souriant;  je  lui  fais  grâce  des 


148  LE  COMTE  KOSTIA 

prétendues  oubliettes.  J'ose  espérer  que  vous  m'en 
tiendrez  compte. 

—  Je  vous  remercie;  mais  une  chose  encore  :  les 
fleurs  dont  vous  l'avez  privé... 

—  Mon  Dieu  !  puisque  vous  le  voulez,  nous  les  lui 
rendrons,  ses  fleurs,  et,  pour  vous  complaire,  je  me 
contenterai  qu'il  vous  fasse  en  règle  ses  excuses. 

—  Me  faire  des  excuses  !  s'écria  Gilbert  consterné; 
mais  ce  sera  pour  lui  le  plus  cruel  des  supplices  ! 

—  Nous  lui  laisserons  le  choix,  »  dit  sèchement 
le  comte. 

Et  comme  Gilbert  insistait  : 

«  Pour  cette  fois,  vous  en  demandez  trop  !  ajouta- 
t-il  d'un  ton  qui  ne  souffrait  pas  de  réplique.  C'est 
là  une  question  de  principes,  et  sur  ces  articles-là 
je  ne  transige  pas.  » 

Gilbert  comprit  que,  dans  l'intérêt  même  de  Sté- 
phane, il  devait  se  désister;  mais  il  comprit  aussi  à 
quel  point  la  fierté  du  jeune  homme  allait  souffrir, 
et  il  se  maudit  mille  fois  d'avoir  parlé. 

On  frappa  à  la  porte. 

«  Entrez  !  »  cria  le  comte  d'une  voix  rauque;  et 
Stéphane  entra  suivi  d'Ivan. 


XI 


Stéphane  resta  debout  au  milieu  de  la  chambre. 
Il  était  plus  pâle  encore  que  d'habitude  et  tenait  les 
yeux  baissés;  mais  il  faisait  bonne  contenance,  et 
affectait  un  air  résolu  qu'il  avait  rarement  en  la  pré- 


LE  COMTE  KOSTIA  149 

sence  de  son  père.  Le  comte  demeura  quelque 
temps  silencieux;  il  contemplait  d'un  œil  dur  le 
corps  souple  et  délicat  de  son  fils,  sa  taille  d'une 
élégance  exquise,  ses  traits  fins  et  déliés,  encadrés 
dans  l'or  un  peu  sombre  de  sa  chevelure.  Jamais  la 
beauté  de  son  enfant  n'avait  rempli  le  cœur  de  ce 
père  d'une  plus  âpre  amertume.  Quant  à  Gilbert,  il 
n'avait  d'yeux  que  pour  une  petite  tache  noire  qu'il 
venait  d'apercevoir  pour  la  première  fois  sur  le  teint 
mat  et  uni  de  Stéphane  :  c'était  comme  une  mouche 
presque  imperceptible  placée  au-dessous  du  coin 
gauche  de  la  bouche. 

((  Voilà  le  grain  de  beauté  »,  pensait-il,  et  il  croyait 
entendre  la  voix  du  somnambule  qui  criait  dans  la 
nuit  : 

«  Otez  le  grain  de  beauté  !  il  me  fait  mal  !...  » 

Frémissant  à  ce  souvenir,  il  fut  tenté  de  s'élancer 
hors  de  la  chambre;  mais  un  regard  du  comte  le 
rappela  à  lui-même  :  il  fit  un  effort  énergique  pour 
maîtriser  son  émotion,  et  les  yeux  attachés  sur  la 
fenêtre,  il  regarda  tomber  la  pluie. 

«  Une  question  préliminaire  !  s'écria  tout  à  coup 
le  comte  parlant  à  son  fils  ;  faites- moi  la  grâce,  mon- 
sieur, de  me  dire  combien  de  temps  vous  avez  passé 
dans  ce  que  vous  appelez  des  oubliettes,  car  je  ne 
m'en  souviens  plus  .  » 

Le  visage  de  Stéphane  se  colora  d'une  vive  rou- 
geur. Il  hésita  un  moment,  puis  il  répondit  : 

«  J'y  suis  resté  en  tout  quinze  heures,  qui  m'ont 
paru  longues  comme  quinze  journées. 

—  Vous  voyez  !  dit  le  comte  en  regardant  Gilbert. 
Et  maintenant,  reprit-il,  arrivons  au  fait  :  il  s'est 
passé  ce  matin  dans  cette  maison  une  scène  de  la 


150  LE  COMTE  KOSTIA 

dernière  inconvenance.  Fritz,  mon  valet  de  chambre, 
en  se  présentant  chez  mon  secrétaire,  qui  est  mon 
ami,  s'est  permis  de  lui  dire  jusqu'à  trois  fois  : 
«  Bonjour,  mon  camarade  !  Mon  camarade,  bon- 
jour !  )) 

A  ces  mots,  les  lèvres  de  Stéphane  se  contractè- 
rent légèrement,  comme  s'il  allait  sourire;  mais  le 
sourire  s'arrêta  en  chemin. 

«  Ma  petite  histoire  vous  égayé,  à  ce  qu'il  paraît, 
poursuivit  le  comte  en  redressant  la  tête. 

—  Ce  qui  me  divertit,  répondit  Stéphane,  c'est 
l'incroyable  sottise  de  Fritz. 

—  Sa  sottise  me  frappe  moins  que  son  insolence, 
reprit  le  comte;  mais  enfin  je  ne  vous  chicanerai 
pas  sur  les  mots,  et  je  suis  enchanté  de  voir  que 
vous  désavouez  sa  conduite.  Je  ne  dois  pas  vous  dis- 
simuler que  ce  bélître  a  voulu  me  faire  croire  qu'il 
avait  agi  par  vos  ordres,  et  déjà  je  me  disposais  à 
vous  punir  avec  une  extrême  sévérité.  Je  vois  qu'il 
en  a  menti,  et  il  ne  me  reste  plus  qu'à  le  chasser 
honteusement.  » 

Gilbert  tremblait  déjà  que  la  véracité  de  Stéphane 
ne  succombât  au  piège  qui  lui  était  tendu;  le  jeune 
homme  n'hésita  pas  un  instant. 

«  C'est  moi  qui  suis  le  coupable,  répondit-il  d'une 
voix  ferme,  et  c'est  moi  qu'il  faut  punir. 

—  Eh  quoi  !  s'écria  M.  Leminof,  c'est  donc  mon 
fils  qui,  livré  aux  seules  ressources  de  son  esprit,  a 
conçu  l'idée  vraiment  heureuse...  L'invention  est 
admirable,  elle  fait  honneur  à  votre  génie...  Mais  si 
Fritz  n'a  été  que  l'exécuteur  de  vos  sublimes  con- 
ceptions, pourquoi  vous   moquer    de    sa    bêtise? 

—  Oh  !  le  pauvre  esprit  l  repartit  Stéphane  en 


LE  COMTE  KOSTIA  151 

s' animant,  oh  !  l'âne  bâté  !  comme  il  a  gâté  mon  idée  ! 
Je  ne  lui  avais  pas  commandé  d'appeler  M.  Savile 
son  camarade,  mais  de  le  traiter  en  camarade,  ce 
qui  est  bien  différent.  Malheureusement  je  n'ai  pas 
eu  le  temps  de  lui  détaiUer  mes  instructions,  il  m'a 
compris  de  travers;  mais  enfin  il  a  fait  ce  qu'il  a  pu 
pour  gagner  en  conscience  son  pourboire.  Le  pau- 
vre homme  !  il  faut  lui  pardonner.  Je  le  répète,  je 
suis  le  seul  coupable  ;  c'est  moi  seul  qu'il  faut  punir. 

—  Et  peut-on  savoir,  monsieur,  dit  le  comte, 
quelle  était  votre  intention  en  faisant  insulter 
M.  Savile  par  un  subalterne? 

—  Je  voulais  l'humilier,  lui  donner  des  dégoûts, 
le  contraindre  à  quitter  cette  maison. 

—  Et  votre  motif? 

—  Mon  motif,  c'est  que  je  le  hais  !  répondit-il 
d'une  voix  sombre. 

—  Toujours  des  exagérations  !  répliqua  le  comte 
en  ricanant.  Ne  sauriez-vous  donc,  monsieur,  vous 
délivrer  de  cette  détestable  habitude  d'outrer  per- 
pétuellement l'expression  de  votre  pensée?  Que  ne 
puis-je  graver  profondément  dans  votre  esprit  les 
maximes  que  professaient  à  ce  sujet  deux  hommes 
d'un  égal  génie  :  M.  de  Metternich  et  Pigault-Le- 
brun  !  Le  premier  de  ces  hommes  illustres  avait 
coutume  de  dire  que  les  superlatifs  sont  le  cachet 
des  sots,  et  le  second  a  écrit  ces  mots  immortels  : 
«  Tout  ce  qui  est  exagéré  est  insignifiant.  » 

Puis,  étendant  le  bras  : 

«  Haïr  !  haïr  !  s'écria-t-il,  vous  en  parlez  à  votre 
aise.  Savez- vous  seulement  ce  que  c'est?  Le  cha- 
grin, la  colère,  la  jalousie,  l'antipathie,  l'aversion, 
vous  pouvez  connaître  tout  cela  ;  mais  la  haine  !  la 


152  LE  COMTE  KOSTIA 

haine  !...  Vous  n'avez  pas  le  droit  de  prononcer  ce 
nom  terrible...  Oh!  c'est  un  rude  labeur  que  la 
haine  !  c'est  un  supplice  de  tous  les  instants,  c'est 
une  croix  de  plomb  à  porter,  et  pour  en  soutenir  le 
poids  sans  défaillir,  il  faut  de  bien  autres  épaules 
que  les  vôtres  !  » 

En  ce  moment,  Stéphane  se  hasarda  à  regarder 
son  père  en  face.  Il  leva  lentement  les  yeux  sur  lui 
en  ramenant  la  tête  en  arrière.  Son  regard  signi- 
fiait :  «  Vous  avez  raison,  je  vous  en  crois  sur  parole; 
vous  vous  y  connaissez  mieux  que  moi...  »  Mais  le 
visage  du  comte  était  si  terrible  que  Stéphane 
ferma  les  yeux  et  reprit  sa  première  attitude.  Un 
léger  tremblement  agitait  tout  son  corps.  Le  comte 
s'aperçut  qu'il  venait  de  s'oublier,  et,  refoulant  le 
flot  amer  qui  montait  malgré  lui  de  ses  entrailles 
à  ses  lèvres  : 

«  D'ailleurs  c'est  l'être  le  moins  haïssable  du 
monde  que  mon  jeune  ami,  poursuivit-il  d'un  ton 
tranquille.  Jugez- en  plutôt  :  tout  à  l'heure  il  a  plaidé 
votre  cause  avec  tant  de  chaleur,  qu'il  m'a  arraché 
la  promesse  de  ne  vous  point  punir  pour  ce  qu'il 
a  la  bonté  d'appeler  une  simple  espièglerie.  Il  exige 
même  que  je  vous  restitue  vos  fleurs,  dont  il  pré- 
tend que  vous  faites  vos  délices,  et  avant  une 
heure  Ivan  les  aura  transportées  dans  votre  cham- 
bre. Bref,  deux  mots  d'excuse,  voilà  tout  ce  qu'il 
réclame  de  vous.  Convenez  qu'on  ne  peut  avoir 
l'humeur  plus  accommodante,  et  que  vous  ne  sauriez 
en  être  quitte  à  meilleur  compte. 

—  Des  excuses  !...  à  lui  !...  s'écria  Stéphane  avec 
un  geste  d'horreur. 

—  Vous  hésitez!...  Oh!  c'est  trop  fort!  Avez- 


LE  COMTE  KOSTIA  153 

vous  donc  envie  de  revoir  certaine  salle  un  peu  som- 
bre? )) 

Stéphane  tressaillit,  ses  lèvres  tremblèrent. 

«  De  grâce,  s'écria-t-il,  infligez-moi  tout  autre 
châtiment  qu'il  vous  plaira,  mais  pas  celui  dont  vous 
parlez  !  Oh  !  non,  je  neveux  pas  retourner  dans  cette 
horrible  salle  !  Oh  !  je  vous  en  supplie,  privez-moi  de 
mes  promenades  habituelles  pendant  six  semaines, 
pendant  six  mois;  vendez  Soliman,  faites-moi  cou- 
per les  cheveux,  faites-moi  raser  la  tête...  Tout, 
oui,  tout  plutôt  que  de  remettre  les  pieds  dans 
cet  affreux  cachot  !  J'y  mourrais  ou  j'y  deviendrais 
fou  !  Vous  ne  voulez  pourtant  pas  que  j  e  devienne  fou  ? 

—  Quand  à  seize  ans  on  a  le  malheur  de  croire 
encore  aux  goules  et  aux  revenants,  repartit  le 
comte,  on  devrait  se  cacher  avec  soin  d'une  aussi 
ridicule  faiblesse.  » 

Stéphane  tremblait  de  tout  son  corps.  Il  fit  quel- 
ques pas  en  chancelant  et,  tombant  à  genoux  devant 
son  père,  il  se  cramponna  à  l'un  des  pans  de  son 
habit. 

«  Je  ne  suis  qu'un  pauvre  enfant  malade,  disait-il; 
ayez  pitié  de  moi.  Vous  êtes  encore  mon  père,  n'est- 
ce  pas?  et  je  suis  encore  votre  enfant?  Mon  Dieu  ! 
mon  Dieu  !  j'en  suis  sûr,  vous  ne  voulez  pas  que 
votre  enfant  meure  ! 

—  Finissons  cette  misérable  comédie,  s'écria 
le  comte  en  se  dégageant  de  l'étreinte  de  Stéphane. 
Je  suis  votre  père  et  vous  êtes  mon  fils,  cela  est 
certain  :  il  n'y  a  personne  ici  qui  se  permette  d'en 
douter;  mais  votre  père,  monsieur,  a  horreur  des 
scènes.  Celle-ci  n'a  que  trop  duré;  finissons-en, 
vous  dis- je.  Vous  vous  trouvez  déjà  dans  la  position 

6 


154  LE  COMTE  KOSTIA 

requise.  Le  plus  difficile  est  fait,  bagatelle  que  le 
reste  ! 

—  Mais  que  dites-vous  donc,  monsieur?  lui  répon- 
dit impétueusement  l'enfant  en  essayant  de  se  rele- 
ver. C'est  devant  vous  seul  que  je  suis  à  genoux.  Ah  ! 
grand  Dieu  !  moi,  m' agenouiller  devant  cet  homme  ! 
c'est  impossible!...  Vous  savez  bien  que  c'est  im- 
possible !...  » 

Cependant  le  comte,  pesant  de  la  main  sur  son 
épaule,  le  contraignit  de  rester  à  genoux  et  de  tour- 
ner son  visage  du  côté  de  Gilbert. 

«  Je  vous  dis,  moi,  que  vous  êtes  à  genoux  devant 
l'homme  que  vous  avez  offensé.  C'est  ainsi  que  nous 
l'entendons  tous.  » 

Etait-ce  bien  ainsi  que  l'entendait  Gilbert  ?  Inerte, 
impassible,  les  yeux  toujours  fixés  sur  la  fenêtre,  il 
semblait  parfaitement  étranger  à  tout  ce  qui  se  pas- 
sait autour  de  lui. 

Stéphane  laissa  échapper  un  cri  d'angoisse,  une 
affreuse  altération  parut  sur  son  visage.  Trois  fois  il 
s'efforça  encore  de  se  soulever,  trois  fois  la  main  de 
son  père  s'appesantit  de  nouveau  sur  son  épaule,  et 
ses  genoux  ne  purent  se  détacher  du  sol.  Alors, 
comme  anéanti  par  le  sentiment  de  sa  faiblesse  et  de 
son  impuissance,  il  se  résigna,  et,  couvrant  ses  yeux 
de  ses  deux  mains,  il  murmura  ces  mots  d'une  voix 
étouffée  et  convulsive  : 

«  Monsieur,  on  me  fait  violence...  Je  vous  de- 
mande pardon  de  vous  haïr...  » 

Et  aussitôt  ses  forces  l'abandonnèrent,  il  lui  prit 
une  défaillance;  comme  un  lis  brisé  par  l'orage,  sa 
tête  s'inclina,  et  il  serait  tombé  à  la  renverse  si  son 
père  n'eût  fait  un  signe  à  Ivan,  qui  l'enleva  comme 


LE  COMTE  KOSTIA  155 

une  plume  dans  ses  bras  robustes  et  remporta  en 
courant  hors  de  la  chambre. 

Le  premier  soin  de  Gilbert  en  rentrant  dans  sa 
tourelle  fut  d'allumer  une  bougie  et  de  brûler  la 
lettre  de  Stéphane.  Ensuite  il  ouvrit  une  armoire  et 
commença  de  préparer  sa  malle.  Comme  il  était  au 
fort  de  sa  besogne,  on  frappa  à  la  porte.  Il  n'eut 
que  le  temps  de  refermer  l'armoire  et  la  malle,  et 
il  vit  paraître  Ivan  un  panier  au  bras.  Le  serf  venait 
chercher  les  pots  de  fleurs  qu'il  avait  l'ordre  de 
transporter  dans  l'appartement  de  son  jeune  maître. 
Il  en  chargea  cinq  ou  six  dans  son  panier  ;  comme  il 
allait  sortir,  se  retournant  vers  Gilbert,  il  lui  fit  en- 
tendre, dans  son  TDaragouin  tudesque  mêlé  de 
français,  qu'il  avait  quelque  chose  d'important  à 
lui  communiquer.  Gilbert  lui  répondit  d'un  ton  d'hu- 
meur qu'il  n'avait  pas  le  temps  de  l'écouter.  Ivan 
secoua  la  tête  d'un  air  pensif  et  sortit.  Aussitôt  Gil- 
bert s'assit  à  sa  table,  et  sur  le  premier  chiffon  de 
papier  qui  lui  tomba  sous  la  main,  il  traça  en  hâte 
les  lignes  suivantes  : 

«  Pauvre  enfant,  ne  vous  désolez  pas  trop  de  Thu- 
miliation  que  vous  venez  de  subir.  Vous  l'avez  dit 
vous-même,  vous  n'avez  fait  que  céder  à  la  violence, 
et  vos  excuses  sont  nulles  à  mes  yeux.  Croyez  que 
je  n'en  exigeais  point.  Que  n'ai-je  su  deviner  ce 
matin  que  Fritz  parlait  en  votre  nom  !  Je  n'aurais 
pas  senti  l'offense,  car  ce  n'est  pas  à  moi  que  s'adres- 
saient vos  insultes,  c'est  à  je  ne  sais  quel  Gilbert 
de  votre  invention  que  je  ne  connais  point.  Mais 
de  quoi  vous  sert-il  d'affronter  des  luttes  dont  le  dé- 
nouement est  certain  d'avance?  C'est  une  main 
tfer  que  celle  qui  tantôt  s'appesantissait  sur  votre 


156  LE  COMTE  KOSTIA 

épaule.  Espérez-vous  donc  vous  dérober  de  sitôt  à 
ses  étreintes?  Croyez-moi,  soumettez- vous  à  votre 
destin  et  lassez  ses  rigueurs  par  votre  patience, 
jusqu'au  jour  où  votre  regard  sera  assez  ferme  pour 
l'oser  contempler  en  face,  et  votre  main  assez  virile 
pour  lui  jeter  le  gant  de  la  bataille.  Pauvre  enfant  ! 
le  seul  adoucissement  que  je  puisse  apporter  à  ton 
malheur,  je  serais  bien  coupable  de  te  le  refuser. 
Remercie-moi,  demain  sera  pour  toi  un  jour  de 
délivrance.  Je  n'ai  plus  qu'une  nuit  à  passer  ici; 
garde-moi  seulement  le  secret  pendant  vingt-quatre 
heures,  et  reçois  les  adieux  de  ce  Gilbert  que  tu  n'as 
pas  connu.  Un  jour  il  passa  près  de  toi  et  te  regarda. . . 
Et  toi,  tu  crus  lire  une  curiosité  'offensante  dans  ses 
yeux.  Je  te  jure  qu'ils  étaient  pleins  de  larmes.  » 

Gilbert  plia  ce  billet  en  quatre  et  le  glissa  sous  le 
parement  de  l'une  de  ses  manches;  prenant  ensuite 
dans  sa  main  la  clé  de  la  porte  dérobée,  il  alla  se 
poster  au  haut  de  l'escalier,  et  il  attendit  là  le  re- 
tour d'Ivan.  Dès  qu'il  entendit  le  bruit  de  ses  pas 
dans  le  corridor,  il  descendit  rapidement  et  se  ren- 
contra avec  lui  sur  le  palier  qui  était  de  niveau  avec 
la  galerie. 

«  Je  ne  sais  que  faire,  lui  dit  Ivan;  mon  jeune  père 
ne  se  possède  plus,  et  il  a  brisé  en  mille  pièces  les 
premiers  pots  de  fleurs  que  je  lui  ai  portés. 

—  Allez  seulement  prendre  les  autres,  lui  répondit 
Gilbert  en  ayant  soin  de  lui  faire  voir  la  clef  qu'il 
laissait  sauter  dans  sa  main.  Vous  le  déposerez  pro- 
visoirement dans  votre  chambre.  Quand  il  sera  plus 
calme,  il  sera  bien  heureux  de  les  ravoir. 

—  Mais  ne  serait-il  pas  mieux,  dit  Ivan,  de  vous 
les  laisser  jusqu'à  ce  qu'il  les  demande? 


LE  COMTE  KOSTTA  157 

—  Je  ne  veux  pas  en  garder  un  seul  une  demi- 
heure  de  plus,  repartit  brusquement  Gilbert,  et  il 
descendit  les  premières  marches  de  l'escalier  dé- 
robé. 

—  Puisque  vous  allez  sur  la  terrasse,  lui  cria  le 
serf,  n'oubliez  pas,  monsieur,  je  vous  en  prie,  de 
refermer  la  porte  derrière  vous. 

Gilbert  le  lui  promit.  «  A  merveille  !  pensa-t-il.  Sa 
recommandation  me  prouve  que  le  guichet  n'est  pas 
fermé.  »  Il  ne  se  trompait  pas.  Pour  la  commodité  de 
ses  transports,  le  serf  l'avait  laissé  entr'ouvert, 
après  avoir  pris  la  précaution  de  fermer  à  double 
tour  la  porte  du  grand  escalier.  Gilbert  attendit 
qu'Ivan  eût  atteint  le  second  étage,  et  aussitôt, 
remontant  sur  la  pointe  du  pied,  il  s'élança  dans  le 
corridor,  le  suivit  dans  toute  sa  longueur,  tourna  à 
droite,  passa  devant  le  cabinet  du  comte,  tourna  une 
seconde  fois  à  droite,  s'engagea  dans  la  galerie  qui 
conduisait  à  la  tour  carrée,  franchit  le  guichet,  et 
parvint  sans  encombre  au  bas  de  l'escalier  de  la 
tour.  Il  en  trouva  les  degrés  jonchés  de  tessons  et 
de  débris  de  plantes  mutilées.  Comme  il  commen- 
çait à  monter,  de  grands  éclats  de  voix  arrivèrent  à 
son  oreille;  il  crut  un  moment  que  M.  Leminof  était 
auprès  de  son  fils.  Cela  ne  le  détourna  point  de  son 
projet;  il  n'en  était  plus  à, rien  ménager.  «  Je  prierai 
le  comte,' pensa-t-il,  de  lire  lui-même  à  son  fils  ma 
lettre  d'adieu.  »  Il  atteignit  le  palier,  traversa  un 
vestibule  et  s'introduisit  dans  une  longue  alcôve 
sombre,  laquelle  ne  prenait  le  jour  que  par  une 
porte  vitrée  donnant  dans  la  grande  chambre  où  se 
tenait  habituellement  Stéphane.  Cette  porte  était 
entre-bâillée,  et  la  scène  étrange  qu'aperçut  Gilbert 


158  LE  COMTE  KOSTIA 

en  s* approchant  le  retint  immobile  à  quelques  pas 
du  seuil. 

Stéphane,  qui  lui  tournait  le  dos,  était  debout,  les 
bras  croisés  sur  sa  poitrine.  Ce  n'était  pas  à  son  père 
qu'il  parlait,  mais  à  deux  saintes  images  suspendues 
à  la  muraille  au-dessus  d'une  veilleuse  allumée.  Ces 
deux  peintures  sur  bois,  de  la  façon  du  père  Alexis, 
représentaient  saint  George  et  saint  Serge.  L'enfant, 
leur  lançant  des  regards  enflammés,  les  apostro- 
phait d'une  voix  tremblante  de  colère,  et  par  inter- 
valles, frappant  du  pied,  il  froissait  avec  fureur 
entre  ses  mains  sa  longue  chevelure  en  désordre. 
Illustres  saints  de  l'Eglise  d'Orient,  ouït  es- vous 
jamais  semblables  propos? 

«  Ah  !  vous  le  savez,  leur  disait-il,  je  vous  ai  tou- 
jours aimés,  chéris,  choyés,  vénérés,  adorés.  Soir  et 
matin,  je  vous  implorais,  je  tendais  vers  vous  des 
bras  suppliants.  Jamais  je  n'ai  laissé  s'éteindre  cette 
lampe  qui  brûle  à  vos  pieds.  J'y  versais  de  ma  main 
une  huile  parfumée.  Plus  d'une  fois  je  me  suis  re- 
levé la  nuit  pour  en  ranimer  la  flamme  mourante. 
J'avais  la  folie  de  croire  en  vous,  et  je  vous  criais 
du  fond  de  ma  misère  :  O  mes  saints  patrons,  pro- 
tégez un  pauvre  enfant  qui  n'a  que  vous  pour  le 
défendre  et  pour  l'aimer  !  —  Attends  encore  un  peu, 
disiez-vous,  nous  te  visiterons  dans  ton  délaisse- 
ment, nous  monterons  la  garde  autour  de  toi,  tu 
verras  luire  sur  ta  tête  l'éclair  de  nos  épées.  Nous 
dirons  à  ces  murailles  :  Tombez  !  et  au  premier 
frémissement  de  nos  lèvres  elles  s'écrouleront  épou- 
vantées... Et  maintenant,  hypocrites,  qu'avez- vous 
fait  pour  moi?  Où  sont  vos  œuvres?  où  sont  les 
marques  de  votre  pitié?  où  sont  les  témoignages  de 


LE  COMTE  KOSTIA  159 

votre  tendresse?...  Ah  !  saint  George,  où  étiez- vous 
donc,  grand  pourfendeur  de  dragons,  quand  tout  à 
l'heure  je  vous  invoquais  en  frissonnant?  Cepen- 
dant, vous  le  savez,  je  ne  vous  demandais  pas  de  me 
couvrir  de  votre  épée,  de  m' arracher  de  la  fosse  aux 
lions,  de  me  préserver  des  flammes  de  la  fournaise... 
Je  vous  disais  :  Faites  seulement  que  je  puisse  sortir 
d'ici  le  front  haut  et  l'honneur  sauf...  Pourquoi  ne 
m' as- tu  pas  entendu,  saint  Georges  ?  Etait-ce  un 
miracle  qui  passât  tes  forces  que  de  verser  dans  mon 
sang  un  peu  de  calme  et  de  courage?...  Mais  que 
dis-je?  Tu  es  bien  accouru  à  ma  voix,  et  c'était 
pour  combattre  contre  moi  !  Oui,  dans  ce  moment 
de  suprême  angoisse  où,  prosterné,  je  cherchais 
vainement  à  me  relever,  j'ai  senti  que  tu  brisais  toi- 
même  mes  genoux,  que  ta  main  ployait  jusqu'à 
terre  ma  tête  pendante  comme  celle  d'un  agneau 
bêlant,  et  que  tu  me  forçais  de  vider  jusqu'à  la  lie 
le  calice  d'ignominie  et  de  honte.  Ah  1  cette  honte, 
bois-la!  elle  est  à  toi,  je  te  la  rejette  à  la  face!... 
Ecoutez-moi  bien,  saints  perfides  et  menteurs,  je 
vous  maudis  cent  et  cent  fois  !  Je  vous  maudis,  parce 
que  vos  entrailles  sont  de  pierre  !  Je  vous  maudis, 
parce  que  vous  n'êtes  que  des  vanités  insolentes  qui 
quêtez  des  hommages  et  repoussez  ensuite  du  pied 
les  petits  qui  se  sont  prosternés  devant  vous  !  Je 
vous  maudis,  parce  que  vous  êtes  pareils  à  des 
chiens  parasites  et  mendiants,  qui  s'en  vont  de  porte 
en  porte,  demandant  qu'on  les  chatouille  et  qu'on 
les  gratte,  et  qui  mordent  la  main  dont  ils  furent 
nourris  et  caressés  !  Saints  inexorables,  dans  tout 
l'océan  des  pitiés  célestes,  vous  n'avez  pas  su  trou- 
ver une    goutte,    une    seule   goutte    de   rosée    à 


i6o  LE  COMTE  KOSTIA 

secouer  sur  le  front  d'un  enfant  qui  se  meurt  !  » 
Et  à  ces  mots,  il  s'élança  debout  sur  une  chaise, 
décrocha  de  la  muraille  les  deux  images,  les  jeta  à 
terre,  s'empara  de  sa  cravache  et  les  fouetta  outra- 
geusement. De  cette  affaire-là,  saint  George  perdit 
la  moitié  de  la  tête  et  une  de  ses  jambes,  et  saint 
Serge  demeura  défiguré  pour  le  reste  de  ses  jours. 
Lorsqu'il  eut  bien  assouvi  sa  fureur,  Stéphane  les 
rependit  à  leurs  clous,  la  face  tournée  contre  le 
mur,  et  il  soufïïa  la  veilleuse  ;  puis  il  se  roula  sur  le 
carreau  en  se  tordant  les  bras  et  s' arrachant  les 
cheveux  ;  mais  soudain  il  se  redressa  sur  son  séant, 
il  tira  de  son  sein  un  petit  médaillon  en  forme  de 
cœur  qu'il  se  mit  à  regarder  fixement;  en  le  regar- 
dant, il  se  prit  à  pleurer,  et  au  travers  de  ses  san- 
glots il  disait  : 

«  O  ma  mère  !  je  ne  vous  en  veux  pas,  à  vous  ! 
Vous  ne  pouvez  rien  pour  moi  ;  mais  pourquoi  faut- 
il  que  j'aie  eu  le  temps  de  vous  connaître?  Se  rap- 
peler, se  rappeler...  quel  supplice!  Oui,  je  crois 
vous  voir...  Chaque  matin,  vous  me  donniez  un 
baiser  là,  tout  au  haut  du  front,  à  la  racine  des  che- 
veux... La  marque  en  est  restée...  Par  moments 
elle  me  brûle.  J'ai  regardé  plus  d'une  fois  dans  la 
glace  si  je  n'avais  pas  là  une  cicatrice...  O  ma 
mère  !  venez  guérir  ma  blessure  en  la  renouve- 
lant !...  Etre  baisé  par  ma  mère,  grand  Dieu  !  quelles 
délices  !...  Oh  !  pour  un  baiser,  pour  un  seul  baiser 
de  vous,  j'affronterais  mille  dangers,  je  donnerais 
mon  sang,  ma  vie,  mon  âme...  Ah  !  que  vous  avez 
l'air  triste  !  il  y  a  des  larmes  dans  vos  yeux.  Vous  me 
reconnaissez,  n'est-ce  pas?  Je  suis  bien  changé, 
bien  changé;  mais  j'ai  toujours  votre  regard,  votre 


LE  COMTE  KOSTIA  i6i 

front,  votre  bouche,  vos  cheveux...  Comme  j'aime 
votre  robe  !  je  voudrais  la  toucher.  C'est  la  même 
dont  un  seul  pli  enveloppait  tout  mon  corps  quand 
je  venais,  dans  mes  jeux,  me  réfugier  auprès  de 
vous.  Je  m'accroupissais  à  vos  pieds,  j'appuyais  ma 
tête  sur  vos  genoux,  et  le  bas  de  la  robe  de  soie,  ra- 
mené sur  moi,  me  cachait  à  tous  les  regards.  Et 
vous  disiez  à  ceux  qui  me  cherchaient  :  Le  pigeon- 
neau n'est  pas  là,  je  ne  sais  ce  qu'il  est  devenu... 
Ah  !  de  grâce,  dites-leur  encore  que  je  ne  suis  pas 
là.  Dites-le-leur  si  bien  qu'ils  vous  croient.  Je  ne 
veux  plus  les  voir  ni  les  entendre...  Ma  mère,  ma 
mère  !  ne  sauriez-vous  donc  me  donner  des  ailes 
pour  m' envoler  jusqu'à  vous?  Ou  du  moins,  je  vous 
en  conjure,  montrez-moi  le  chemin  de  votre  tom- 
beau. Même  après  six  ans,  la  cendre  d'une  mère  se 
réchauffe,  n'est-ce  pas,  quand  son  enfant  vient  s'y 
coucher?  Je  me  tiendrai  là,  près  de  vous,  bien  tran- 
quille, et  vous  direz  de  votre  voix  douce  à  ceux  qui 
me  chercheront  :  Le  pigeonneau  n'est  pas  là,  je  ne 
sais  ce  qu'il  est  devenu...  » 

Et  puis  se  levant  brusquement,  Stéphane  fit  d'un 
pas  vacillant  le  tour  de  la  chambre.  Il  tenait  tou- 
jours le  médaillon  dans  sa  main  droite  et  n'en  déta- 
chait pas  ses  regards.  Tour  à  tour  il  l'éloignait  de 
lui  en  étendant  le  bras  et  le  contemplait  fixement 
les  paupières  à  demi  fermées,  ou  bien  il  le  rappro- 
chait de  ses  yeux  tout  grands  ouverts,  il  lui  disait 
des  douceurs,  des  tendresses,  des  reproches,  il  l'ap- 
puyait sur  ses  lèvres,  lui  donnait  mille  et  mille  bai- 
sers, le  passait  sur  ses  cheveux,  sur  ses  joues  inondées 
de  larmes  :  il  semblait  qu'il  voulût  faire  pénétrer 
quelque  parcelle  de  cette  image  sacrée  dans  son 


i62  LE  COMTE  KOSTIA 

être,  dans  sa  vie...  Enfin,  la  déposant  sur  son  lit, 
il  s* agenouilla  devant  elle,  et,  son  visage  caché  dans 
ses  mains,  il  s'écria  en  sanglotant  :  «  Ma  mère,  ma 
mère,  depuis  longtemps  votre  fille  est  morte.  Quand 
sera-ce  donc  que  vous  rappelerez  à  vous  votre  fils?  » 

Gilbert  se  retira  en  silence.  Une  voix  qui  sortait 
de  cette  chambre  lui  disait  :  «  Tu  es  de  trop  ici; 
garde- toi  de  te  mêler  à  cet  entretien  d'un  fils  et  de 
sa  mère.  Les  grandes  douleurs  ont  quelque  chose 
de  sacré.  La  pitié  même  les  profane  par  sa  pré- 
sence. »  Il  redescendit  l'escalier  avec  précaution. 
Quand  il  eut  atteint  la  dernière  marche,  étendant  le 
bras  dans  la  direction  de  l'appartement  du  comte, 
il  prononça  tout  bas  ces  mots  :  «  Vous  en  avez  menti; 
sous  cette  tunique  de  velours  noir,  il  y  a  un  cœur 
qui  bat  !  »  Il  s'avança  d'un  pas  rapide  dans  le  corri- 
dor, il  espérait  en  sortir  sans  être  vu;  mais  au  mo- 
ment où  il  approchait  du  guichet,  il  se  trouva  face  à 
face  avec  Ivan,  qui  sortait  de  sa  loge  et  qui,  dans  sa 
surprise,  laissa  échapper  le  panier  qu'il  tenait  à  la 
main. 

«  Vous  ici  !  s'écria-t-il  d'un  ton  sévère.  Un  autre 
pourrait  le  payer  cher...  » 

Puis,  d'une  voix  douce  et  empreinte  d'une  pro- 
fonde mélancolie  : 

«  Frère,  dit-il,  voulez-vous  donc  nous  faire  tuer 
l'un  et  l'autre?  Je  vois  que  vous  ne  connaissez  pas 
l'homme  dont  vous  osez  braver  les  défenses...  » 

Et  il  ajouta  en  s* inclinant  humblement  : 

({  Vous  me  pardonnerez  de  vous  appeler  frère. 
Dans  ma  bouche,  cela  ne  veut  pas  dire  camarade.  » 

Gilbert  fit  un  signe  d'assentiment  et  voulut  s'éloi- 
gner; mais  Je  serf,  le  retenant  par  le  bras  : 


J 


LE  COMTE  KOSTIA  163 

«  Heureusement,  dit-il,  le  hârine  est  sorti;  mais 
prenez  garde  :  depuis  deux  jours,  il  est  entré  dans 
une  de  ses  crises;  il  en  a  une  chaque  année,  et  tant 
qu'elles  durent,  la  nuit  son  esprit  bat  la  campagne, 
et  le  jour  ses  colères  sont  terribles.  Je  vous  le  dis, 
il  y  a  de  l'orage  dans  l'air;  n'attirez  pas  la  foudre  sur 
votre  tête,  » 

Puis,  se  plaçant  entre  la  porte  et  Gilbert,  il  ajouta 
d'un  air  très  grave  : 

«  La  main  sur  la  conscience,  qu'êtes- vous  venu 
faire  ici?  Avez- vous  vu  mon  jeune  père?  Causait-il 
avec  son  âme?  Vous  avez  dû  comprendre  ce  qu'il 
lui  disait,  car  il  lui  parle  toujours  français.  Il  ne 
sait  plus  de  russe  que  ce  qu'il  en  faut  pour  me 
gronder.  Dites-moi,  qu'avez- vous  entendu?  Je  veux 
le  savoir.,. 

—  Rassurez-vous,  répondit  Gilbert.  S'il  a  des 
secrets,  il  ne  les  a  point  trahis.  Il  n'était  occupé  qu'à 
se  plaindre,  à  gronder  les  saints,  à  pleurer.  Ne 
croyez  pas  d'ailleurs  que  je  sois  venu  ici  pour  l'es- 
pionner ni  pour  l'interroger.  Comme  il  a  du  chagrin, 
je  voulais  le  consoler  en  lui  communiquant  l'agréa- 
ble nouvelle  de  mon  départ  très  prochain;  mais  je 
n'ai  pas  eu  le  courage  de  me  montrer  à  lui,  et  d'ail- 
leurs je  ne  suis  plus  bien  sûr  à  cette  heure  de  ce  que 
je  ferai. 

—  Oui,  vous  ierez  bien  de  partir,  repartit  vive- 
ment le  serf;  mais  partez  discrètement,  sans  pré- 
venir personne.  Je  vous  en  faciliterai  les  moyens,  si 
vous  le  voulez.  Vous  êtes  trop  curieux  pour  rester 
ici.  On  a  déjà  conçu  à  votre  sujet  certains  soupçons 
que  j'ai  combattus...  Aussi,  conmie  vous  êtes  im- 
prudent ! . . .  » 


i64  LE  COMTE  KOSTIA 

Et,  tirant  de  sa  poche  la  bougie  que  Gilbert  avait 
laissée  tomber  dans  le  corridor  la  nuit  précédente'^: 

«  Heureusement  dit-il  en  la  lui  remettant,  que 
c'est  moi  qui  l'ai  découverte  et  ramassée,  et  moi,  je 
vous  veux  du  bien,  vous  savez  pourquoi...  Mais 
avant  de  sortir  d'ici,  ajouta-t-il  d'un  ton  solennel, 
jurez-moi  que,  durant  tout  le  temps  que  vous  demeu- 
rerez encore  dans  cette  maison,  vous  ne  chercherez 
plus  à  rentrer  dans  cette  galerie  et  que  vous  ne  rô- 
derez plus  dans  l'autre  pendant  la  nuit.  Je  vous  le 
dis,  il  y  a  va  de  votre  vie...  » 

Gilbert  lui  répondit  par  un  geste  d'approbation, 
et,  franchissant  le  guichet,  il  regagna  sa  chambre, 
où,  tour  à  tour  debout  près  de  sa  fenêtre  ou  étendu 
dans  un  fauteuil,  il  passa  deux  grandes  heures  à 
s'entretenir  avec  ses  pensées.  Il  ne  sortit  de  cette 
longue  méditation  que  pour  aller  dîner.  On  causa 
peu  pendant  le  repas.  M.  Leminof  était  grave  et  som- 
bre; il  paraissait  en  proie  à  une  agitation  nerveuse 
qu'il  cherchait  à  dissimuler.  Stéphane  était  plus 
calme  qu'on  n'aurait  pu  s'y  attendre  après  les  vio- 
lentes émotions  qu'il  avait  éprouvées;  mais  il  avait 
quelque  chose  de  singulier  dans  le  regard.  Le  père 
Alexis  seul  avait  sa  figure  de  tous  les  jours  ;  il  la  trou- 
vait fort  bonne  et  ne  jugeait  pas  à  propos  d'en 
changer. 

Vers  la  fin  du  repas,  Gilbert  fut  frappé  de  voir 
Stéphane,  qui  ne  buvait  d'habitude  que  de  l'eau 
rougie,  se  verser  jusqu'à  trois  rasades  de  vin  de 
Marsala  et  les  avaler  presque  d'un  seul  trait.  Le 
jeune  homme  ne  tarda  pas  à  en  ressentir  l'effet; 
son  teint  s'anima,  et  son  regard  devint  un  peu 
vague.  Vers  la  fin  du  repas,  il  regarda  beaucoup  les 


LE  COMTE  KOSTIA  165 

fresques  apocalyptiques  de  la  voûte;  puis,  se  tour- 
nant brusquement  vers  son  père,  il  hasarda  de  lui 
adresser  une  question.  C'était  la  première  fois  de- 
puis près  de  deux  années.  Cela  fit  événement,  et  le 
père  Alexis  lui-même  ouvrit  de  grands  yeux. 

«  Est-il  vrai,  demanda  Stéphane,  qu'on  a  enterré 
quelquefois  des  personnes  vivantes  qu'on  croyait 
mortes? 

—  Cela  s'est  vu,  répondit  le  comte. 

—  Mais  n'est-il  donc  pas  de  moyen  de  constater 
la  mort  ? 

— Les  uns  disent  que  oui,lesautresquenon.Onm'a 
parlé  d'un  homme  gelé  dont  on  fit  la  dissection  dans 
un  hô  pital.  L'opérateur,  en  l'ouvrant,  vit  battre  son 
cœur  dans  sa  poitrine  :  il  prit  la  fuite  et  court  encore. 

—  Mais  quand  on  meurt  de  mort  violente... 
empoisonné  par  exemple  ? 

—  M'est  avis  qu'on  peut  encore  s'y  tromper.  La 
physiologie  est  un  grand  mystère. 

—  Oh  !  ce  doit  être  une  chose  horrible,  dit  Sté- 
phane d'un  air  pénétré,  que  de  se  réveiller  en  se 
heurtant  le  front  contre  le  couvercle  d'un  cercueil. 

—  Il  est  certain,  répondit  le  comte,  que  ce  doit 
être  une  aventure  fort  désagréable.  » 

Et  le  propos  en  resta  là.  Stéphane  paraissait  très 
affecté  des  réponses  de  son  père.  Il  cessa  de  porter 
ses  regards  au  plafond  et  les  tint  attachés  sur  son 
assiette.  Son  visage  changea  plusieurs  fois  de  cou- 
leur, et,  comme  s'il  eût  senti  le  besoin  de  s'étour- 
dir, il  remplit  de  vin  pour  la  quatrième  fois  son 
verre  à  pied  ;  mais  il  ne  put  le  vider,  et  à  peine  l' eut-il 
effleuré  de  ses  lèvres  qu'il  le  reposa  sur  la  table  avec 
une  expression  de  dégoût. 


166  LE  COMTE  KOSTIA 

On  apporta  le  thé.  M.  Leminof  le  servit  ;  et,  lais- 
sant refroidir  sa  tasse,  il  se  leva  et  arpenta  la  cham- 
bre dans  sa  largeur.  Après  avoir  fait  deux  tours,  il 
appela  Gilbert,  et,  s' appuyant  sur  son  bras,  il  con- 
tinua de  marcher  en  l'entretenant  des  nouvelles 
politiques  du  jour.  Stéphane  les  regardait  aller  et 
venir;  une  vive  perplexité  se  peignait  sur  sa  figure. 
Tout  à  coup,  prenant  le  moment  où  ils  lui  tournaient 
le  dos,  il  tira  de  sa  manche  un  petit  papier  qui  con- 
tenait une  pincée  de  poudre  jaunâtre,  et,  le  dépliant 
rapidement,  il  l'approcha  de  sa  tasse  encore  pleine; 
mais  comme  il  allait  verser  la  poudre,  sa  main  hé- 
sita, et  dans  cette  seconde,  son  père  et  Gilbert  se 
retournant  de  son  côté,  il  n'eut  que  le  temps 
d'abaisser  vivement  le  papier.  Au  bout  d'une  mi- 
nute, il  le  souleva  de  nouveau;  mais  au  moment  dé- 
cisif, le  courage  lui  faillit  encore.  Ce  ne  fut  qu'à  la 
troisième  fois  que  la  poudre  jaune  glissa  dans  la 
tasse,  où  Stéphane  la  remua  avec  sa  cuiller.  Ce  petit 
manège  avait  échappé  à  Gilbert,  le  comte  seul  n'en 
avait  rien  perdu  :  il  avait  des  yeux  derrière  la  tête. 

Il  vint  se  rasseoir  à  sa  place  et  but  son  thé  à 
petites  gorgées.  Il  continuait  de  causer  avec  Gilbert 
et  semblait  ne  point  s'occuper  de  son  fils;  mais  il  ne 
laissait  pas  de  guetter  du  coin  de  l'œil  tous  ses  mou- 
vements. Stéphane  regardait  attentivement  sa  tasse; 
son  émotion  allait  redoublant,  sa  respiration  était 
pénible,  il  éprouvait  des  frissons,  ses  mains  étaient 
agitées  de  tremblements  fébriles.  Après  quelques 
minutes  d'attente,  le  comte  se  tourna  vers  lui  et  le 
regarda  dans  le  blanc  des  yeux. 

«  Eh  bien  !  vous  ne  buvez  pas?  lui  dit-il.  Le  thé 
froid  est  une  méchante  drogue.  » 


LE  COMTE  KOSTIA  167 

Uenfant  trembla  plus  fort;  son  regard  prit  un 
éclat  vitreux.  Tournant  lentement  la  tête,  il  pro- 
mena des  yeux  égarés  sur  tout  ce  qui  l'entourait, 
sur  la  table,  sur  la  chaise,  sur  la  vaisselle,  sur  la 
boiserie  de  chêne  noir.  Il  est  des  moments  où  l'as- 
pect des  objets  les  plus  communs  porte  dans  l'âme 
une  émotion  solennelle.  Quand  un  condamné  va 
mourir,  le  moindre  fétu  de  paille  qu'il  aperçoit  sur 
le  plancher  de  sa  cellule  semble  être  de  quelque 
chose  à  son  cœur...  Enfin,  rassemblant  tout  son 
courage,  Stéphane  souleva  la  tasse  et  la  porta  à  sa 
bouche;  mais  avant  qu'elle  eût  touché  ses  lèvres,  le 
comte  la  lui  enleva  brusquement  des  mains.  Sté- 
phane poussa  un  cri  perçant  et  se  renversa  sur  le 
dossier  de  sa  chaise  en  fermant  les  yeux.  M.  Lemi- 
nof  le  regarda  un  instant  avec  un  sourire  ironique 
et  méprisant;  puis,  se  penchant  sur  la  tasse,  il  l'exa- 
mina avec  soin,  la  flaira,  et  y  plongeant  sa  cuiller, 
il  en  retira  deux  ou  trois  grains  jaunâtres  qu'il  frotta 
et  pulvérisa  entre  ses  doigts.  Alors,  d'un  ton  aussi 
tranquille  et  aussi  indifférent  que  s'il  eût  parlé  de  la 
pluie  et  du  beau  temps  : 

«  C'est  du  phosphore,  dit- il.  C'est  un  poison  assez 
actif,  et  les  allumettes  phosphoriques  ont  causé 
mort  d'homme  plus  d'une  fois...  Mais  j'ai  vu  tout  à 
l'heure  votre  petit  papier.  Si  je  ne  me  trompe,  la 
dose  n'était  pas  assez  forte.  » 

Et,  trempant  son  doigt  dans  la  tasse,  il  le  passa  sur 
sa  langue  et  fit  une  moue  dédaigneuse. 

((  Je  ne  me  trompe  pas,  reprit-il,  vous  en  auriez 
été  quitte  pour  de  violentes  coliques.  C'est  fort  im- 
prudent à  vous;  vous  n'aimez  pas  à  souffrir,  et  vous 
savez  que  nous  n'avons  dans  le  voisinage  que  des 


i68  LE  COMTE  KOSTIA 

• 
médecins  d'eau  douce.  Que  n'attendiez- vous  quel- 
ques heures  encore?  Le  docteur  Vladimir  Paulitch 
sera  ici  demain  soir.  » 

Et  d'un  ton  toujours  plus  flegmatique  : 

«  C'est  un  grand  principe  de  conduite,  poursui- 
vit-il, qu'il  faut  bien  faire  tout  ce  que  l'on  fait.  Or, 
quand  on  veut  se  tuer  dans  les  règles,  on  ne  com- 
mence point  par  tenir  pair-devant  témoins  des  pro- 
pos de  cimetière  qui  éveillent  les  soupçons.  Ensuite, 
comme  ces  affaires-là  demandent  à  être  conduites 
de  sang-froid,  on  ne  cherche  pas  à  se  griser.  C'est 
un  courage  de  mauvais  aloi  que  celui  qui  se  puise 
au  fond  d'un  verre  de  vin  de  Marsala.  C'est  compter 
sans  le  dégrisement  que  produit  toujours  l'approche 
de  la  mort.  Enfin,  quand  on  est  sérieusement  décidé 
à  se  tuer,  on  ne  fait  pas  cette  petite  chose-là  à  table, 
en  compagnie,  mais  dans  sa  chambre,  après  en 
avoir  tiré  soigneusement  les  verrous.  Bref,  votre 
petite  scène  a  été  manquée  de  tout  point,  et  vous  ne 
possédez  pas  encore  les  premiers  rudiments  de  ce 
bel  art.  Je  vous  conseille  de  ne  plus  vous  en  mêler.  » 

A  ces  mots,  il  tira  un  cordon  de  sonnette  et  fit 
venir  Ivan. 

«  Ton  jeune  maître  a  voulu  se  tuer,  lui  dit-il;  re- 
conduis-le dans  sa  chambre  et  prépare-lui  une  potion 
calmante  qui  le  fera  dormir.  Tu  le  veilleras  cette 
nuit,  et  à  l'avenir  tu  auras  soin  de  ne  plus  lui  laisser 
d'allumettes  phosphoriques  entre  les  mains...  Ce 
n'est  pas  que  je  le  soupçonne  de  nourrir  un  dé- 
sir bien  acharné  de  se  tuer;  mais  qui  sait?  sa  vanité, 
mise  au  défi,  pourrait  se  piquer  au  jeu.  Ensuite, 
comme  il  a  les  nerfs  montés,  tu  verras  à  ce  qu'il  se 
donne  pendant  quelques  jours  beaucoup  de  mou- 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  169 


vement.  Si  demain  le  temps  est  beau,  fais-le  courir 
toute  la  journée,  et  le  soir  promène-le  sur  la  terrasse. 
Il  faut  lui  rafraîchir  le  sang.  » 

Dès  l'instant  que  soii  père  lui  avait  enlevé  la  tasse 
empoisonnée,  Stéphane  était  demeuré  pétrifié  sur 
sa  chaise.  Le  front  livide,  les  bras  allongés  sur  ses 
genoux,  il  ne  donnait  plus  un  signe  de  vie.  Quand 
Ivan  s'approcha  de  lui  pour  l'emmener,  il  se  leva 
comme  par  ressort,  et,  appuyé  sur  le  bras  du  serf, 
il  traversa  toute  la  chambre  sans  rouvrir  les  yeux. 
Dès  qu'il  fut  sorti,  le  comte  poussa  un  long  soupir  de 
lassitude  et  d'ennui. 

«  Que  vous  disais- je?  s'écria- t-il  en  jetant  sur 
Gilbert  un  regard  scrutateur  :  ce  garçonnet  a  un 
tour  théâtral  dans  l'esprit.  Je  veux  mourir,  s'il  avait 
la  moindre  velléité  de  se  tuer  :  il  tenait  seulement  à 
nous  émouvoir;  mais,  à  coup  sûr,  si  c'est  le  cœur 
sensible  du  père  Alexis  qu'il  avait  pris  pour  cible,  il 
a  perdu  ses  peines...  »  Et  il  montra  du  doigt  à  Gil- 
bert le  digne  pope,  qui,  aussitôt  sa  tasse  vide,  s'é- 
tait assoupi  profondément  sur  son  escabeau  et  riait 
aux  anges  en  dormant. 

Gilbert  causa  une  vive  et  agréable  surprise  au 
comte  en  lui  répondant  du  ton  le  plus  posé  : 

«  Vous  avez  grandement  raison,  monsieur;  ce 
n'était  là  qu'une  simagrée  fort  ridicule.  Heureuse- 
ment je  tiens  pour  certain  que  notre  jeune  tragédien 
ne  nous  régalera  jpas  une  seconde  fois  de  sa  petite 
scène.  En  matière  de  courage,  il  est  bon  d'avoir  l'oc- 
casion de  voir  le  fond  de  son  sac;  rien  n'est  plus 
propre  à  vous  guérir  un  hâbleur  de  la  sotte  manie 
des  fanfaronnades. 

—  Décidément  mon  secrétaire  se  forme,  pensa  le 


170  LE  COMTE  KOSTIA 

comte  ;  il  a  la  bouthe  tendre  et  il  goûte  la  bride. . .  » 
Et  à  la  joie  que  lui  causa  cette  découverte  il  sentit 
qu'il  éprouvait  pour  lui  des  sentiments  de  véritable 
amitié  dont  il  se  serait  cru  incapable.  Sa  surprise  et 
son  plaisir  s'accrurent  encore  quand  Gilbert  reprit  : 

«  Mais  à  quel  propos,  monsieur,  persistez-vous  à 
croire  que,  selon  Constantin  Porphyrogénète,  toute 
la  Grèce  devint  slave  au  huitième  siècle?  J'ai  là- 
dessus  de  nouvelles  objections  à  vous  présenter.  Et 
d'abord  ce  fameux  Copronyme  dont  il  parle...  » 

Ce  ne  fut  que  vers  onze  heures  qu'ils  se  levèrent 
de  table.  Il  fallut  réveiller  le  père  Alexis,  qui  dor- 
mait toujours,  le  bras  droit  étendu  sur  son  assiette 
et  la  tête  appuyée  sur  son  coude.  Le  comte  l'ayant 
secoué,  il  se  leva  en  sursaut  et  s'écria  : 

«  N'y  touchez  pas!...  Les  couleurs  sont  toutes 
fraîches  ;  la  barbe  de  Jacob  est  d'un  si  beau 
gris!... 

—  Il  s'agit  bien  de  vos  éternels  patriarches  !  dit 
le  comte  en  se  composant  un  front  sévère;  vous 
feriez  mieux  de  vous  occuper  de  la  déplorable  scène 
qui  vient  de  se  passer. 

—  Il  vient  de  se  passer  une  scène?  répondit  le 
pope  en  écarquillant  les  yeux. 

—  Or  çà,  dormez- vous  encore,  mon  père?  Je  vous 
parle  de  cette  tasse  de  thé  empoisonnée... 

—  Sainte  Vierge  !  le  thé  était  empoisonné  ! . . .  Mais 
c'est  que  j'en  ai  bu,  j'en  ai  beaucoup  bu...  Et  il  se 
tâtait  tout  le  corps  comme  pour  s'assurer  qu'il  était 
encore  en  vie. 

—  C'en  est  trop,  dit  le  comte  en  affectant  de  per- 
dre patience...  Voyons,  vos  idées  se  débrouillent- 
elles?  Ah!  enfin  vous  y  êtes!...  Eh  bien!  sachez. 


i  LE  COMTE  KOSTIA  *-       171 

monsieur,  que  je  vous  rends  responsable  de  ce  qui 
vient  de  se  passer,  car,  tout  compté,  de  quoi  servent 
donc  à  cet  enfant  vos  instructions  pastorales?  De 
grâce,  quelle  espèce  de  catéchisme  lui  apprenez- 
vous? 

—  Ah  !  grand  Dieu  !  aurait-il  cherché  à  vous  em- 
poisonner ?  reprit  le  père  Alexis  avec  un  geste  d'épou- 
vante. 

—  Allons  donc  !  votre  supposition  n*a  pas  le  sens 
commun.  Ce  qui  me  passe,  c'est  que  vous  preniez 
une  pareille  aventure  avec  tant  de  sang- froid.  Un 
tel  péché  est  donc  si  véniel  à  vos  yeux?  Mon  père, 
ces  affaires-là  sont  de  votre  ressort;  méditez  et 
pesez  avec  soin  les  moindres  circonstances;  j'attends 
de  vous  des  conseils  et  des  remèdes.  Et  un  point 
encore  :  ne  lui  parlez  jamais  de  cette  triste  his- 
toire. Vous  m'entendez,  dans  vos  entretiens  avec 
lui  évitez  toute  expression  qui  pourrait  renfer- 
mer la  plus  lointaine  allusion  à  ce  qui  vient  d'arri- 
ver... » 

Là-dessus  il  lui  tourna  les  talons,  et  le  bon  père 
s'en  alla  de  son  côté,  dodelinant  la  tête  d'un  air  pen- 
sif. Il  était  partagé  entre  l'embarras  d'avoir  à  donner 
des  conseils  sur  une  affaire  qu'il  ignorait  et  la 
crainte  de  faire  quelque  jour  à  son  insu  une  allusion 
à  un  secret  qu'il  ne  connaissait  pas. 

Avant  de  se  séparer  de  M.  Leminof,  Gilbert  vou- 
lut avoir  des  nouvelles  de  Stéphane.  Le  comte  alla 
lui-même  en  chercher;  il  ramena  avec  lui  Ivan,  et 
Gilbert  apprit  de  la  bouche  du  serf  que  le  jeune 
homme  avait  pris  sa  potion,  et  qu'il  venait  de  s'en- 
dormir tranquillement. 

Le  complaisant  secrétaire  s'éloigna  en  fredonnant 


172  LE  COMTE  KOSTIA 

une  romance.  M.  Leminof  le  suivit  du  regard,  et  le 
montrant  du  doigt  à  son  serf  : 

«  Tu  vois  bien  cet  homme-là,  lui  dit-il  d'un  ton 
confidentiel,  figure- toi  que  je  me  sens  de  l'amitié 
pour  lui.  Tout  au  moins  est-il  la  plus  chère  de  mes 
habitudes.  Mes  soupçons  étaient  absurdes,  tu  as 
bien  fait  de  les  combattre...  Cependant,  par  sur- 
croît de  précaution,  fais  une  petite  ronde  dans  ce 
corridor  entre  minuit  et  deux  heures...  Et  mainte- 
nant viens  m' enfermer  à  double  tour  dans  ma  cham- 
bre, car  je  sens  que  je  suis  menacé  d'une  rechute. 
Demain,  à  cinq  heures,  tu  viendras  m'ouvrir. 

—  Comte  Kostia  !  murmura  Gilbert  à  peine  rentré 
dans  sa  rotonde,  ne  craignez  plus  que  je  songe  à 
vous  quitter.  Quoi  qu'il  advienne,  je  reste  ici.  Comte 
Kostia,  entendez-moi  bien  !  vous  avez  enterré  le 
sourire,  je  prends  le  ciel  à  témoin  que  je  le  ressus- 
citerai... » 


XII 


Le  lendemain  du  jour  où  Gilbert  avait  formé  la 
résolution  de  rester  au  Geierfels,  le  père  Alexis  se 
leva  de  bonne  heure,  et  se  rendit,  à  son  ordinaire, 
dans  sa  chère  chapelle;  il  y  entra  d'un  pas  lent,  le 
dos  courbé,  le  front  soucieux;  mais  quand  il  eut 
traversé  la  nef  et  qu'il  fut  arrivé  en  face  de  la  porte 
royale  du  chœur,  l'influence  du  saint  lieu  com- 
mença de  dissiper  sa  mélancolie  :  ses  pensées  pri- 
rent un  tour  plus  serein,  et  son  visage  s'éclaircit. 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  173 


chapelle,  qui  faisait  partie  d'un  petit  corps  de 
logis  séparé  du  bâtiment  central  par  une  cour,  pre- 
nait jour  au  levant  par  trois  grandes  baies  ogivales 
donnant  sur  une  galerie  à  colonnades.  Pendant  la 
nuit,  le  temps  s'était  remis  au  beau,  et  dans  ce 
moment  un  rayon  de  soleil,  pénétrant  par  une  des 
croisées,  détachait  en  lumière  l'une  des  figures 
d'évangéliste  qui  décoraient  l'iconostase;  cette  ai- 
mable faveur  dont  le  ciel  honorait  l'un  de  ses  chefs- 
d'œuvre  chatouilla  doucement  l'orgueil  paternel  du 
bon  pope.  Aussitôt  qu'il  eut  dit  sa  messe  et  dépouillé 
son  aube  de  soie  brochée,  il  ôta  sa  robe  noire  et  en- 
dossa une  méchante  soutanelle  toute  couverte  de 
taches  de  graisse  et  de  couleur;  c'était  son  costume 
d'artiste.  Puis,  ayant  retroussé  ses  manches,  il  gra- 
vit solennellement  une  petite  échelle  qui  conduisait 
à  un  échafaudage  dressé  contre  une  des  murailles, 
et  tout  encombré  de  paille  hachée  et  de  pots  remplis 
d'huile,  de  vernis,  de  plâtre  délayé  et  de  colle  de 
poisson. 

Depuis  plusieurs  jours,  le  père  Alexis  était  occupé 
à  peindre  un  groupe  de  trois  personnages,  Abraham, 
Isaac  et  Jacob,  qui  portaient  leur  postérité  sur 
leurs  genoux.  C'était  la  copie  assez  exacte  d'une 
peinture  qui  se  trouve  dans  la  trapeza  du  couvent 
de  Lavra.  On  voyait  ces  patriarches  gravement 
assis  sur  un  banc  de  gazon,  séparés  les  uns  des  autres 
par  de  petits  arbustes  d'un  aspect  quelque  peu 
fantastique.  Leurs  chefs  vénérables  étaient  ceints 
d'une  auréole;  leur  abondante  chevelure  peignée 
avec  le  plus  grand  soin  s'abaissait  majestueusement 
sur  leurs  épaules,  et  leur  barbe  touffue  descendait 
jusqu'au  milieu  de  leur  poitrine.  Drapés  d'un  grand 


174  LE  COMTE  KOSTIA 

manteau  aux  plis  roides  et  symétriques,  ils  soute- 
naient dans  leurs  bras  écartés  un  linge  blanc  qui 
contenait  huit  têtes  d'enfants  rangées  en  ligne,  sym- 
bole insuffisant  peut-être  de  cette  postérité  aussi 
nombreuse  que  les  étoiles  du  ciel  dont  la  promesse 
flattait  leur  orgueil.  Ces  héros  de  l'ancienne  alliance 
avaient  des  figures  de  moines,  longues,  hâves,  aus- 
tères; mais  dans  la  tristesse  qu'elles  exprimaient  il 
n'entrait  rien  de  rêveur  ni  d'extatique.  Ils  avaient 
l'air  fort  occupé  d'un  petit  calcul  et  semblaient  se 
dire  :  «  Voilà  bien  des  années  que  nous  faisons 
maigre  et  que  nous  nous  relevons  la  nuit  pour 
chanter  matines;  ce  sont  là  des  avances  considé- 
rables... »  Et  ils  calculaient  les  remboursements 
qui  leur  seraient  faits  un  jour,  ils  cherchaient  à  se 
rendre  un  compte  exact  de  leur  droit  et  de  leur 
avoir. 

Le  père  Alexis  travaillait  depuis  près  d'une  heure, 
quand  il  entendit  un  bruit  de  pas  dans  le  préau;  il 
retourna  vivement  la  tête  et  aperçut  Gilbert,  qui  se 
dirigeait  du  côté  de  la  chapelle.  Le  pope  tressaillit 
de  joie,  comme  un  pêcheur  qui,  après  de  longues 
heures  d'une  mortelle  attente,  voit  un  poisson  de 
belle  taille  s'engager  imprudemment  dans  sa  nasse. 
Apre  à  la  proie,  il  jeta  brusquement  sa  brosse,  des- 
cendit son  échelle  avec  une  prestesse  de  jeune 
homme  et  courut  s'embusquer  près  de  la  porte,  où, 
demeurant  aux  aguets  et  le  souffle  suspendu,  dès 
que  Gilbert  parut,  il  se  précipita  sur  lui  et  le  saisit 
par  le  bras  en  le  regardant  avec  des  yeux  qui  sem- 
blaient dire  :  «  Vous  voilà  pris,  je  ne  vous  lâche 
plus.  » 

Quand  le  premier  excès  de  sa  joie  se  fut  calmé  : 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  175 


Ah  !  mon  enfant,  s' écria- 1- il,  quelle  heureuse 
inspiration  vous  amène  ici? 

— M.  Leminof  est  indisposé  aujourd'hui,lui répondit 
Gilbert,  et  je  n'ai  cru  pouvoir  faire  un  meilleur  usage 
de  mes  loisirs  qu'en  venant  vous  rendre  mes  devoirs. 

—  Oh  !  la  charmante  idée  que  vous  avez  eue  là  ! 
lui  dit  le  pope  en  le  regardant  avec  une  ineffable 
tendresse.  Venez,  venez,  mon  enfant,  je  vous  ferai 
tout  voir,  oui,  tout  !  » 

Ce  mot  tout  fut  prononcé  avec  un  accent  si  éner- 
gique que  Gilbert  en  fut  effrayé.  Comme  on  peut 
le  croire,  ce  n'était  pas  précisément  de  peintures 
byzantines  qu'il  était  curieux  en  ce  moment.  Toute- 
fois il  se  prêta  avec  une  infatigable  complaisance  au 
minutieux  examen  de  toutes  les  images  de  l'icono- 
stase et  de  la  nef  ;  il  loua  tout  ce  qui  lui  parut  loua- 
ble, garda  le  silence  sur  des  défauts  saillants  qui 
offensaient  la  délicatesse  de  son  goût,  se  permit 
seulement  quelques  critiques  de  détail,  et  surtout  il 
écouta  avec  une  attention  si  recueillie  toutes  les 
explications  dont  l'accablait  le  pope,  que  celui-ci, 
au  bout  de  quelques  minutes,  avait  conçu  pour  lui 
la  plus  vive  affection,  et  la  lui  témoignait  par  ses 
regards,  par  ses  sourires,  par  de  petites  caresses 
tout  à  fait  paternelles. 

«  Mon  enfant,  je  vous  ai  réservé  mes  trois  pa- 
triarches pour  le  bouquet  !  dit  enfin  le  bon  père. 
Nous  allons  voir  ce  que  vous  en  direz.  » 

Et  le  conduisant  au  pied  de  l'échelle  : 

«  Montez  en  fermant  les  yeux,  vous  les  rouvrirez 
quand  vous  serez  en  haut.  Fermez  les  yeux,  fermez^ 
les  bien;  vous  ne  risquez  pas  de  tomber,  je  monte 
derrière  vous.  » 


176  LE  COMTE  KOSTIA 

Gilbert  se  conforma  à  son  désir.  Je  ne  voudrais 
pas  jurer  qu'en  rouvrant  les  yeux  il  éprouva  cet 
éblouissement  sur  lequel  avait  compté  le  père 
Alexis;  mais  il  sourit  d'un  air  de  complaisance.  De- 
bout à  côté  de  lui,  le  pope  le  mangeait  du  regard  et 
murmurait  entre  ses  dents  : 

((  Quand  je  vous  le  disais  que  c'était  le  bouquet  ! 
Mon  cher  enfant,  reprit-il  après  lui  avoir  laissé  le 
temps  de  se  reconnaître,  mon  cher  enfant,  ne  crai- 
gnez pas  de  me  fâcher  et  dites-moi  franchement 
laquelle  de  ces  trois  figures  vous  admirez  le  plus?  » 

On  voit  que  le  père  Alexis  possédait  l'art  si  diffi- 
cile de  bien  poser  les  questions. 

«  A  ne  vous  rien  cacher,  répondit  l'indulgent  Gil- 
bert, mes  préférences  sont  pour  Abraham.  Il  a  un 
certain  air  de  majesté... 

—  Peste  !  vous  avez  le  goût  fin  !  s'écria  le  prêtre 
en  lui  pinçant  tout  doucement  le  bras.  Oui,  cet 
Abraham-là  est  la  plus  belle  rose  de  mon  chapeau... 
Cependant,  je  ne  voudrais  pas  que  votre  admiration 
pour  le  grand-père  vous  rendît  injuste  envers  le  fils 
et  le  petit- fils.  Regardez  attentivement  Isaac.  Ne 
trouvez- vous  pas  qu'il  y  a  je  ne  sais  quoi  dans  sa 
figure... 

—  Vous  avez  raison.  Eh  bien  !  mon  père,  pour 
nous  ménager  bien  avec  tout  le  monde,  nous  dirons 
que  la  tête  d'Abraham  est  plus  majestueuse  et  celle 
d' Isaac  plus  expressive. 

—  Eh  !  eh  !  mon  enfant,  vous  êtes  un  juge  con- 
sommé sur  ces  matières  et  vous  vous  connaissez  aux 
belles  choses...  mais  Jacob?...  Je  crois  vraiment 
que  Jacob... 

—  Il  est  certain  que  sa  barbe  est  d'un  gris  superbe. 


LE  COMTE  KOSTIA  177 


I 

v^Ê  —  Comme  vous  parlez  bien  !  «  Les  paroles  agréa- 
'"«  blés  sont  un  rayon  de  miel,  »  est-il  écrit  dans  les 

Proverbes...  Oui,  cette  barbe  est  belle...  Mais  vous 

ne  me  dites  rien  de  ces  jolis  arbustes? 

—  Oh  !  ce  ne  sont  là  que  des  accessoires. 

—  Ne  parlez  pas  légèrement  des  accessoires,  dit 
le  pope  d'un  ton  grondeur;  c'est  une  chose  plus 
importante  que  vous  ne  pensez.  Qu'est-ce  donc,  s'il 
vous  plaît,  qu'est-ce  qu'un  dîner  sans  hors-d' œuvre? 
et  qu'est-ce  encore  que  le  plus  beau  récit  du  monde 
sans  les  détails?  Le  bonheur  lui-même  (au  point  de 
vue  mondain,  bien  entendu),  le  bonheur  n'a  pas  de 
pointe  ni  de  fumet  s'il  n'est  assaisonné  de  petits 
plaisirs.  Vous  êtes  encore  jeune,  mon  enfant,  et 
vous  méprisez  les  petites  choses.  Quand  vous  serez 
plus  avancé  en  âge,  vous  reconnaîtrez  l'importance 
des  accessoires  et  que  l'essentiel,  pour  bien  vivre, 
est  de  donner  ordre  aux  sauces...  Mais,  je  vous 
prie,  ce  gazon,  voyez  comme  il  est  frais,  velouté... 
Sainte  Vierge  !  vous  ne  daignez  pas  le  regarder. 
Vous  n'avez  d'yeux  que  pour  Abraham.  Décidément 
vous  en  tenez  pour  cet  Abraham.  C'est  une  faiblesse 
que  je  vous  pardonne.  Tenez,  examinez  de  plus  près 
ces  plis  que  fait  son  manteau,  là,  au-dessus  du 
genou. » 

Gilbert  frissonna  de  la  tête  aux  pieds  en  voyant 
que  le  propos  faisait  la  navette.  Abraham  et  le  ga- 
zon, le  gazon  et  Abraham,  cercle  magique  où  il  ris- 
quait de  demeurer  emprisonné  jusqu'au  soir.  Le 
danger  était  grave;  il  se  hâta  de  le  conjurer  et  il 
annonça  au  pope  qu'il  avait  à  l'entretenir  d'une 
affaire  sérieuse. 

«  Une  affaire  sérieuse  !  » 


178  LE  COMTE  KOSTIA 

Et  le  visage  du  bon  père  se  rembrunit. 

«  Auriez- vous  quelque  chose  à  me  confesser  ?  Que 
dis-je?  vous  n*êtes  pas  orthodoxe,  mon  enfant,  et 
plût  à  Dieu  que  vous  le  fussiez  1  » 

Puis,  se  frappant  le  front  : 

«  Moi-même,  j'y  pense,  il  y  a  certains  éclaircisse- 
ments que  je  serais  bien  aise...  Allons,  quittons  cette 
estrade  de  crainte  de  distraction;  mais  ne  faites 
pas  vos  adieux  à  mes  patriarches  :  vous  n'avez  pas 
tout  vu,  et  par  exemple... 

—  Descendons,  descendons,  »  dit  Gilbert  en 
mettant  le  pied  à  l'échelle. 

Ils  descendirent  et  allèrent  s'asseoir  à  l'une  des 
extrémités  d'un  degré  de  marbre  blanc  qui  ré- 
gnait à  l'entrée  du  chœur  dans  toute  la  largeur  de 
la  nef. 

«  Mon  enfant,  commença  timidement  le  pope, 
hier  au  soir...  * 

—  C'est  justement  de  cela  que  je  désirais  vous 
entretenir  !  dit  Gilbert. 

—  Ah  !  vous  êtes  un  bon  et  généreux  enfant,  vous 
avez  deviné  mon  embarras,  et  vous  avez  voulu... 
Je  l'avoue,  un  léger  assoupissement...  La  chair  est 
faible...  Ah  !  c'est  bien  à  vous...  La  faveur  ne  vous 
fait  pas  tourner  la  tête.  Parlez,  parlez,  je  suis  tout 
oreilles. 

—  Il  est  bien  entendu,  mon  père,  que  vous  me 
garderez  le  secret,  car  vous  comprenez... 

—  Si  je  comprends  !...  Mais  nous  serions  perdus, 
moi  et  vous,  si  l'on  pouvait  se  douter  que  nous 
causons  ensemble  de  certaines  choses.  Oh  !  n'ayez 
crainte...  Si  Kostia  Petrovitch  me  reparle  de  cette 
affaire,  j'aurai  l'air  de  ne  rien  savoir,  et  je  m' accu- 


LE  COMTE  KOSTIA  179 

'serai  d'avoir  enfreint  la  prescription  du  grand  Salo- 
rflon  qui  a  dit  :  a  Quand  tu  seras  assis  pour  manger 
«  avec  un  prince,  considère  avec  attention  ce  qui  se 
«fera devant  toi...  » 

«  Oh  !  parlez  avec  confiance,  mon  enfant.  Il  y  a, 
sachez-le  bien,  dans  la  bouche  que  voici,  une  vieille 
langue  qui  ne  dit  jamais  que  ce  qu'elle  veut.  » 

Lorsque  Gilbert  eut  achevé  son  récit,  le  père  Alexis 
se  répandit  en  exclamations  accompagnées  de  force 
signes  de  croix. 

«Oh!  le  malheureux  enfant!  s* écriait-il;  quelle 
folie  est  la  sienne  !  Il  a  donc  juré  sa  perdition?  Vou- 
loir mourir  en  péché  mortel  !  Il  faut  qu'un  esprit 
de  ténèbres  soit  entré  en  lui.  Il  n'invoque  donc  plus 
saint  George  chaque  soir  et  chaque  matin  ?  Il  ne  fait 
plus  ses  prières,  il  ne  porte  plus  sur  sa  poitrine  la 
sainte  amulette  que  je  lui  ai  donnée  !  Ah  !  pourquoi 
me  suis- je  endormi  hier  soir  !  Que  de  belles  choses 
je  lui  aurais  dites  !  J'aurais  commencé  par  lui  repré- 
senter... 

—  Je  ne  mets  pas  en  doute  votre  éloquence;  mais 
ce  n'est  pas  de  remontrances  ni  de  bons  conseils 
que  cet  enfant  a  besoin  :  un  peu  de  bonheur  serait 
mieux  son  fait. 

—  Du  bonheur!...  Eh!  oui,  sa  vie  est  un  peu 
triste.  On  a  certaines  maximes  d'éducation... 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  maximes  d'éducation,  mais 
d'un  père  qui  a  voué  à  son  fils  une  haine  déclarée. 

—  Sainte  Vierge  !  s'écria  le  prêtre  avec  un  geste 
d'épouvante,  il  ne  faut  pas  dire  de  pareilles  choses, 
mon  enfant  !  Ce  sont  là  des  paroles  que  le  bon  Dieu 
n'aime  pas  à  entendre.  Ne  les  répétez  jamais,  ce  ne 
serait  ni  prudent,  ni  charitable...  » 


i8o  LE  COMTE  KOSTIA 

Gilbert  s'obstina;  énonçant  comme  des  certitudes 
les  conjectures  qui  lui  étaient  venues  à  l'esprit,  il 
enchérit  encore  sur  sa  pensée,  dans  l'espérance  que 
le  pope,  en  le  redressant,  lui  fournirait  les  éclaircis- 
sements qu'il  désirait.  Le  succès  de  ce  petit  artifice 
dépassa  son  attente. 

«  Je  sais  de  science  certaine,  dit-il,  que  M.  Leminof 
aimait  sa  femme,  qu'elle  lui  a  été  infidèle,  qu'il  a 
fini  par  concevoir  des  soupçons,  et  qu'il  s'est  vengé... 

—  Faux  !  faux  !  s'écria  le  pope  avec  une  émotion 
profonde.  A  vous  entendre,  on  croirait  que  le  comte 
Kostia  a  tué  sa  femme.  On  vous  a  fait  des  rapports 
mensongers.  La  vérité  est  que  la  comtesse  Olga 
s'empoisonna,  et  puis,  sentant  la  mort  venir,  elle 
prit  l'épouvante,  implora  du  secours...  Tout  fut 
inutile  :  on  ne  put  lui  faire  rejeter  le  poison.  Alors 
elle  m'envoya  chercher  en  hâte.  Je  n'eus  que  le 
temps  d'arriver,  de  recevoir  sa  confession...  Oh! 
l'affreuse  scène,  mon  enfant  !  Pourquoi  m'en  faire 
souvenir?  Et  surtout  quelle  est  la  langue  calom- 
nieuse... 

—  On  m'a  dit  encore,  poursuivit  l'inflexible  Gil- 
bert, qu'après  ce  déplorable  événement,  M.  Lemi- 
nof, prenant  en  horreur  les  lieux  témoins  de  son 
déshonneur,  quitta  Moscou  et  la  Russie,  et  se  rendit 
à  la  Martinique.  Arrivé  là,  il  perdit,  après  quelques 
mois  de  séjour,  l'un  de  ses  deux  enfants,  une  fille,  si 
je  ne  me  trompe,  et  cette  mort  aurait  été  hâtée  par. . . 

—  Nouvelle  calomnie  !  interrompit  le  pope  en 
regardant  fixement  Gilbert.  Cette  jeune  fille  est 
morte  de  la  fièvre  jaune.  Jamais  Kostia  Petrovitch 
n'a  levé  le  doigt  sur  ses  enfants.  Ah  !  dites-moi  donc 
quelle  langue  de  vipère... 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  i8i 

—  Du  moins  ce  n'est  pas  une  calomnie  de  préten- 
dre qu'il  a  deux  bonnes  raisons  de  ne  pas  aimer  son 
fils.  Il  lui  en  veut  d'abord  d'être  le  portrait  vivant  de 
sa  mère,  et  puis  il  doute  peut-être  que  cet  enfant  soit 
réellement  son  fils... 

—  Doute  impie,  que  j'ai  combattu  de  toutes  mes 
forces  !  Cet  enfant  est  né  neuf  ans  avant  que  sa 
mère  commît  sa  première  et  son  unique  faute.  Je 
l'ai  dit,  je  l'ai  répété;  on  m'objecte  qu'il  est  né  après 
six  années  d'un  mariage  qui  semblait  condamné  par 
le  ciel  à  une  éternelle  stérilité  :  circonstance  fatale, 
qui  paraît  une  preuve  sans  réplique  à  un  cœur  vin- 
dicatif et  ulcéré.  Mais,  encore  une  fois,  qui  a  pu 
vous  dire... 

—  Un  mot  encore  :  avant  de  partir  pour  la  Marti- 
nique, M.  Leminof  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  décou- 
vrir l'amant  de  sa  femme.  Ses  soupçons  tombèrent 
sur  un  de  ses  amis  intimes,  nommé  Morlof.  Dans 
son  aveugle  fureur,  il  le  tua,  et  cependant  Morlof 
était  innocent  ! 

—  Vous  a-t-on  dit  qu'il  l'ait  assassiné?  dit  le  père 
Alexis,  qui  s'agitait  de  plus  en  plus.  Autre  calom- 
nie !  il  l'a  tué  dans  un  duel  loyal.  Sainte  Vierge  !  le 
péché  est  bien  assez  grave;  mais  la  police  a  étouffé 
l'affaire,  et  l'absolution  a  passé  là-dessus. 

—  Hélas  !  reprit  Gilbert,  si  l'Eglise  a  pardonné, 
la  conscience  du  meurtrier  s'obstine  à  le  condam- 
ner; elle  maudit  cette  main  emportée  qui  a  versé  le 
sang  innocent,  et,  par  une  étrange  aberration,  elle 
l'exhorte  à  laver  cette  fatale  méprise  dans  le  sang 
du  vrai  coupable.  Ce  coupable,  après  six  ans,  on 
n'a  pas  renoncé  à  le  découvrir  :  on  Tira  chercher, 
s'il  le  faut,  jusque  dans  les  entrailles  de  la  terre,  et 


i82  LE  COMTE  KOSTIA 

s'il  est  par  hasard  quelque  cœur  où  son  nom 
soit  écrit,  on  ouvrira  ce  cœur  à  la  pointe  de 
l'épée  pour  y  déchiffrer  ces  lettres  de  sang  et 
de  feu  !  » 

Gilbert  prononça  ces  derniers  mots  d'une  voix 
vibrante.  Il  avait  subitement  oublié  où  il  se  trouvait 
et  à  qui  il  parlait.  Il  croyait  revoir  la  scène  du  corri- 
dor; il  croyait  entendre  encore  ces  paroles  terri- 
bles qui  avaient  glacé  son  sang  dans  ses  veines... 
Le  prêtre  fut  pris  d'un  tremblement  convulsif  ;  mais 
il  s* en  rendit  bientôt  maître.  Il  se  leva  lentement  et 
se  tint  debout  devant  Gilbert,  les  bras  croisés  sur  sa 
poitrine.  Depuis  quelques  instants,  sa  figure  s'était 
ennoblie  en  même  temps  que  son  langage.  En  ce 
moment,  la  transformation  était  complète  :  Gilbert 
n'avait  plus  devant  lui  le  bonhomme  craintif  qu'un 
froncement  de  sourcil  faisait  trembler,  l'épicurien 
en  quête  de  sensations  agréables,  l'artiste  vaniteux 
mendiant  naïvement  des  éloges.  Les  yeux  du  pope, 
tout  grands  ouverts,  brillaient  dans  leurs  orbites 
profondes  comme  des  charbons  allumés;  ses  lèvres, 
plissées  par  un  sourire  amer,  semblaient  prêtes  à 
lancer  les  foudres  de  l'excommunication  ;  une  ma- 
jesté vraiment  sacerdotale  s'était  répandue  comme 
par  miracle  sur  son  front.  Gilbert  n'en  croyait  pas 
ses  yeux;  il  considérait  en  silence,  sans  le  pouvoir 
reconnaître,  ce  nouveau  père  Alexis  qui  venait  de 
se  révéler  à  lui. 

Alors,  se  parlant  à  lui-même  : 

«  Mon  frère  !  dit  le  prêtre,  quelle  simplicité  est  la 
vôtre  !  Quelques  caresses,  quelques  cajoleries,  en 
voilà  donc  assez  pour  que  votre  vanité  satisfaite 
fasse  taire  vos  défiances  et  désarme  votre  bon  sens  ! 


LE  COMTE  KOSTIA  183 

Ne  saviez- vous  pas  que  ce  jeune  homme  est  Tami 
intime  de  votre  maître?  » 

Puis,  se  penchant  vers  Gilbert  : 

((  On  vous  a  donc  cru  de  force  à  me  faire  parler? 
Et  vous-même  vous  vous  êtes  imaginé  qu'il  suffirait 
d'un  grossier  artifice  et  de  quelques  propos  mena- 
çants pour  m' arracher  un  secret  que  je  garde  depuis 
bientôt  sept  ans  !  Jeune  présomptueux,  retourne 
vers  celui  qui  t'a  envoyé,  et  répète-lui  fidèlement  ce 
que  je  vais  te  dire  :  Un  jour,  c'était  à  la  Martinique, 
dans  une  maison  écartée,  à  quelque  distance  de  l'un 
des  faubourgs  de  la  ville  de  Saint- Pierre...  Laisse- 
moi  parler,  mon  histoire  ne  sera  pas  longue... 
Figure- toi  une  grande  salle  obscure  avec  une  table 
au  milieu...  On  m'y  enferma  vers  midi;  le  lende- 
main soir,  j'y  étais  encore,  et  pendant  trente  heures 
je  n'avais  ni  bu  ni  mangé.  La  nuit  venue,  on  me 
coucha  tout  de  mon  long  sur  la  table,  on  me  lia,  on 
me  garrotta...  Alors,  je  vis  se  pencher  sur  moi  une 
figure  telle  que  tu  n'en  verras  jamais  d'aussi  terri- 
ble dans  tes  rêves,  et  une  bouche  qui  ricanait 
comme  celle  d'un  damné  s'approcha  de  mon  oreille 
pour  me  dire  :  Père  Alexis,  je  veux  avoir  ton  secret, 
je  l'aurai...  Je  ne  soufflai  mot.  On  serra  les  cordes 
avec  un  cric,  et  je  ne  parlai  pas;  on  me  posa  des 
poids  sur  la  poitrine,  et  je  ne  parlai  pas;  on  me 
chaussa  de  brodequins  que  je  te  souhaite  de  ne 
jamais  voir  à  tes  pieds,  et  je  ne  parlai  pas;  mes  os 
craquèrent,  et  je  ne  parlai  pas;  je  vis  mon  sang 
jaillir,  et  je  ne  parlai  pas.  Enfin  une  angoisse  su- 
prême s'empara  de  moi,  un  nuage  rouge  passa  sur 
mes  yeux,  je  sentis  mon  cœur  se  glacer,  et  je  crus 
que  j'allais  mourir...  Alors  je  parlai  et  je  dis  : 


i84  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Comte  Leminof,  tu  peux  me  tuer,  mais  tu  ne 
«  m'arracheras  pas  le  secret  de  la  confession  !  » 

Et  à  ces  mots  le  prêtre,  se  baissant,  déchaussa  son 
pied  droit;  il  fit  voir  à  Gilbert  des  chairs  meurtries 
et  desséchées,  des  os  déformés  par  la  torture;  puis, 
s' étant  rechaussé,  il  recula  de  trois  pas,  comme  s'il 
se  fût  détourné  d'un  serpent,  et  il  s'écria  d'une  voix 
tonnante  en  levant  les  bras  au  ciel  : 

«  Dieu  maudisse  les  vipères  qui  prennent  des 
visages  de  colombe  !  O  Salomon,  n'avez- vous  pas 
écrit  dans  vos  Proverbes  :  «  Quand  il  parlera  grâ- 
ce cieusement,  ne  le  crois  point,  car  il  a  sept  abomi- 
«  nations  dans  son  cœur  ?  » 

En  entendant  le  récit  du  pope,  Gilbert  s'était 
ressouvenu  de  quelques  phrases  incohérentes  du 
somnambule  auxquelles  il  n'avait  pas  su  découvrir 
de  sens  :  Couchez  sur  cette  table  la  robe  noire!  Serrez 
les  brodequins!... 

«  Cette  robe  noire,  se  dit-il,  c'était  donc  le  père 
Alexis  !...  » 

Il  se  leva,  le  contempla  avec  des  yeux  où  se  pei- 
gnaient la  surprise  et  l'admiration;  il  ne  pouvait  se 
lasser  de  considérer  cette  figure  qu'il  croyait  voir 
pour  la  première  fois,  et  il  murmurait  tout  bas  : 

«  Mon  Dieu  !  que  le  cœur  de  l'homme  est  compli- 
qué !  Quelle  découverte  je  viens  de  faire  !...  » 

Puis  il  voulut  s'approcher  de  lui;  mais  le  prêtre 
reculait  toujours  en  agitant  au-dessus  de  sa  tête  un 
bras  menaçant,  et  il  répétait  : 

«  Maudites  soient  les  vipères  qui  prennent  des 
visages  de  colombe  ! 

—  Et  moi  je  dis,  s'écria  Gilbert  :  Bénies  soient  à 
jamais  les  lèvres  qu'a  touchées  le  charbon  sacré  et 


LE  COMTE  KOSTIA  185 

qui   gardent   leurs  secrets  jusqu'à  la  mort!...  » 

Et  s' élançant  sur  lui,  il  le  saisit  dans  ses  bras  et 
baisa  jusqu'à  trois  fois  la  cicatrice  qu'avait  laissée 
la  sanglante  morsure  de  Solon. 

Qui  fut  surpris,  stupéfait,  confondu?  ce  fut  le  père 
Alexis.  Il  regardait  Gilbert,  il  regardait  Abraham,  il 
regardait  Jacob.  Il  balbutiait  des  phrases  sans  suite. 
Il  prenait  le  ciel  à  témoin  de  ce  qui  lui  arrivait;  il 
gesticulait,  il  souriait,  il  pleurait,  jusqu'à  ce  que, 
brisé  par  son  émotion,  il  se  laissa  retomber  sur  le 
degré  de  marbre  et  cacha  dans  ses  mains  son  visage 
inondé  de  larmes. 

«  Mon  père,  lui  dit  respectueusement  Gilbert 
en  s* asseyant  auprès  de  lui,  pardonnez-moi  le  cha- 
grin que  je  viens  de  vous  faire.  Et  si  par  hasard 
il  vous  restait  quelque  défiance,  écoutez  bien  ce 
que  je  vais  vous  dire,  car  je  prétends  me  mettre 
à  votre  merci,  et  en  trahissant  quelques  confiden- 
ces il  ne  tiendra  qu'à  vous  de  me  faire  expulser 
de  cette  maison  au  jour  et  à  l'heure  qu'il  vous 
plaira...  » 

Là- dessus  il  lui  conta  la  scène  du  corridor. 

({  Vous  jugez  quelles  impressions  produisirent 
sur  moi  les  terribles  paroles  que  j'avais  entendues  ! 
Depuis  quelques  jours,  mon  esprit  était  en  travail. 
Je  cherchais  à  me  représenter  le  détail  de  cette  la- 
mentable aventure;  mais,  craignant  de  m' égarer 
dans  mes  soupçons,  j'ai  voulu  en  avoir  le  cœur  net, 
et  je  suis  venu  vous  trouver.  Je  vous  ai  affligé,  mon 
père;  encore  une  fois,  veuillez  me  pardonner  ma 
curiosité  téméraire.  » 

Le  père  Alexis  releva  la  tête.  Adieu  le  saint  !  adieu 
le  prophète  !  Son  visage  venait  de  reprendre  son 
7 


i86  LE  COMTE  KOSTIA 

expression  habituelle;  la  sublime  tempête  qui 
l'avait  transfiguré  n'y  avait  laissé  que  quelques 
traces  presque  invisibles  de  son  passage.  Il  regarda 
Gilbert  d'un  air  de  reproche. 

«  Ah  !  dit-il,  c'est  donc  pour  cela  seulement  que 
tu  es  venu  me  voir?  Mon  cher  enfant,  tu  n'aimes 
donc  pas  les  arts? 

—  Rassurez-vous,  répondit  Gilbert  en  souriant, 
je  les  aime  passionnément.  Tantôt  j'ai  admiré  à  bon 
escient  vos  patriarches;  désormais,  je  les  admirerai 
davantage  encore,  car,  en  les  regardant,  je  me  sou- 
viendrai de  cette  petite  maison  de  l'un  des  faubourgs 
de  Saint-Pierre... 

—  Permets-moi  de  te  dire,  mon  cher  enfant, 
interrompit  le  père  Alexis,  que  ces  deux  choses-là 
n'ont  point  de  rapport.  Si  j'avais  révélé  le  secret  de 
la  confession,  j'aurais  mérité  l'éternelle  damnation. 
J'ai  accompli  mon  devoir,  voilà  tout,  et  à  ma  place 
tout  prêtre  honnête  et  orthodoxe  en  aurait  fait 
autant;  mais  mes  patriarches...  Ah!  vois- tu,  le 
talent  d'artiste.  Dieu  ne  le  donne  qu'à  un  petit 
nombre  de  ses  favoris;  c'est  un  trésor  dont  il  est 
avare.  On  peut  être  caloyer,  archimandrite,  proto- 
pope, évêque,  archevêque,  et  ne  pas  être  capable  de 
dessiner  seulement  le  bout  du  nez  d'un  patriarche 
ou  l'une  de  ces  petites  feuilles  de  grenadiers  que  j'ai 
peintes  là-bas  sur  la  muraille...  Le  talent,  mon  en- 
fant, est  un  don  de  la  grâce  divine,  dont  il  faut  user 
en  toute  humilité  ;  mais,  je  l'avoue,  mon  cœur  danse 
un  peu  dans  ma  poitrine  quand  je  fais  réflexion  que, 
si  le  père  Alexis  n'existait  pas,  il  ne  se  trouverait 
peut-être  personne,  d'Astrakan  jusqu'à  Paris,  pour 
faire  un  portrait  tant  soit  peu  ressemblant  du  patriar- 


WËk  LE  COMTE  KOSTIA  18^7 

che  Abraham  et  de  sa  famille...  Ce  qui  me  fâche, 
continua-t-il,  c'est  de  t'avoir  conté  cette  histoire  des 
brodequins;  je  ne  l'ai  jamais  redite  à  personne,  et 
je  l'avais  presque  oubliée.  J'ai  pa.r donné,  tout  par- 
donné, et  cela  ne  t' étonnerait  pas,  si  tu  avais  été 
témoin  comme  moi  du  désespoir  de  cet  homme.  En 
quelques  mois,  il  avait  vieilli  de  vingt  ans.  Il  ne 
dormait  plus,  il  était  à  moitié  fou.  Il  y  a  en  lui  du 
Pierre  le  Grand.  Sa  volonté  est  de  fer,  et  ses  pas- 
sions sont  de  feu.  Il  était  né  pour  être  tsar,  pour 
gouverner  un  empire  et  pour  faire  étrangler  ses 
ennemis.  Pour  Dieu  !  ne  va  pas  te  mettre  sur  son 
chemin,  il  te  briserait  comme  verre.  Tu  ne  connais 
pas  ses  fureurs  :  ce  sont  des  convulsions.  L'idée 
d'avoir  été  trompé  le  ronge  comme  un  ulcère;  c'est 
une  plaie  qui  ne  se  refermera  jamais,  et  les  souffran- 
ces qu'il  endure  à  certaines  heures,  tu  en  peux  juger 
par  les  soupirs  que  tu  as  entendus  l'autre  nuit.  Il 
faut  le  plaindre.  Il  aimait  sa  femme,  elle  était  mer- 
veilleusement belle  :  tu  peux  en  juger  par  son  fils, 
qui  lui  ressemble  comme  un  pigeon  à  une  colombe. 
Et  quand  je  dis  qu'il  l'aimait,  c'était  comme  le  grand 
padischah  aime  sa  sultane  favorite,  ou,  pour  mieux 
dire  encore,  elle  était  à  ses  yeux  comme  un  bijou 
de  grand  prix,  une  émeraude,  une  topaze  qu'il 
aimait  à  voir  reluire  au  soleil...  Mais  surtout  elle 
était  sa  propriété,  et  jamais  il  ne  se  vit  propriétaire 
plus  jaloux  de  son  bien.  Et  à  propos,  réponds-moi 
bien  franchement;  m' as- tu  bien  rapporté  tout  ce 
que  tu  as  entendu  dans  le  corridor?  Oui,  tu  ne  sais 
rien  d'autre?...  Tu  pourrais  le  jurer?...  Allons, 
bon,  me  voilà  tranquille...  Mon  cher  enfant,  ne 
rôde  plus  la  nuit;  il  pourrait  t'arriver  malheur. 


f §8  LE  COMTE  KOSTI A 

D'ailleurs  tu  perdrais  tes  peines;  je  me  trompe  bien, 
ou,  aussi  longtemps  que  durera  sa  crise,  Kostia  Pe- 
trovitch  se  fera  enfermer  dans  sa  chambre  pendant 
la  nuit.  Il  en  usait  ainsi  l'année  dernière,  car  il  faut 
te  dire  ^ue,  depuis  que  nous  sommes  revenus  en 
Europe,  il  a  une  de  ces  maudites  crises  chaque  été. 
Les  deux  premières  ont  commencé  le  5  juillet,  anni- 
versaire de  la  mort  de  sa  femme.  Celle-ci  est  venue 
plus  tôt  et  l'a  surpris.  Dieu  veuille  qu'elle  soit 
courte  !  car,  tant  qu'elle  le  tiendra,  son  humeur  ne 
sera  pas  aimable.  Tu  en  vois  une  preuve  dans  cette 
petite  égratignure  que  je  porte  à  la  joue... 

—  Mon  père,  reprit  Gilbert  après  un  silence, 
souffrez  que  je  vous  adresse  encore  une  question, 
une  seule.  Comment  se  fait-il  qu'après  l'effroyable 
scène  que  vous  m'avez  contée  vous  ayez  continué 
de  vivre  avec  M.  Leminof  ? 

—  Voilà  une  question,  dit-il  naïvement,  que  je  ne 
me  suis  jamais  faite  à  moi-même...  » 

Il  se  tut  quelques  instants  pour  y  réfléchir,  puis 
quand  il  se  fut  recueilli  : 

a  II  y  a  si  longtemps,  mon  enfant,  que  je  n'ai  eu 
le  plaisir  de  converser  avec  âme  vivante,  et  tu  es  un 
homme  de  si  bon  commerce,  que  je  ne  puis  résister 
à  l'envie  de  dévider  devant  toi  mon  petit  écheveau, 
assuré  que  je  suis  de  ton  absolue  discrétion...  Ma 
femme  mourut  trois  mois  après  la  comtesse  Olga. 
Dieu  lui  fasse  paix  !  Grande  délivrance  pour  moi, 
diras- tu  !  J'en  conviens,  mais  si,  en  devenant  veuf, 
il  m'avait  fallu,  selon  l'usage,  m' ensevelir  dans  un 
couvent...  que  te  dirai- je?  la  Sainte  Vierge  me  le 
pardonne  !  j'ai  peu  de  goût  pour  la  vie  conventuelle. 
J'en  étais  là  quand  un  jour  le  comte  Kostia  vint  me 


LE  COMTE  KOSTIA  189 

voir.  Il  m'annonça  sa  résolution  de  se  distraire  de 
ses  chagrins  en  courant  le  monde,  me  demanda  si 
je  serais  d'humeur  à  l'accompagner,  m'assura  qu'il 
aurait  pour  moi  les  plus  grands  égards...  Il  me 
caressa,  m'enjôla,  m'ensorcela.  J'étais  à  mille  lieues 
de  soupçonner  ses  intentions...  Je  dis  oui.  La  nou- 
veauté de  l'aventure  me  charmait.  Il  leva  toutes  les 
difficultés.  Nous  partîmes...  A  peine  arrivé  à  la 
Martinique,  il  se  démasqua.  Un  jour  que  j'errais 
avec  lui  dans  la  campagne,  Kostia  Petrovitch  me  dit 
ce  que  tu  m'as  répété  tout  à  l'heure,  qu'il  y  avait 
un  nom,  un  nom  terrible,  un  nom  détesté  qu'il  vou- 
lait connaître  à  tout  prix,  que  je  savais  à  quelle 
erreur  fatale  avaient  abouti  ses  premières  recher- 
ches, que  désormais  il  ne  se  fierait  plus  à  ses  divi- 
nations, qu'il  lui  fallait  des  évidences,  des  certitudes, 
qu'il  voulait  savoir,  qu'il  saurait,  que  du  reste  il  ne 
nourrissait  plus  aucun  autre  désir  de  vengeance... 
Simple  affaire  de  curiosité  !  Mais  cette  curiosité  dé- 
vorait son  cœur  et  sa  vie,  lui  ôtait  l'appétit,  le 
sommeil,  avançait  d'instant  en  instant  le  terme  de 
ses  jours...  Je  n'avais  pas  de  peine  à  l'en  croire...  Il 
ajouta. . .  Mon  enfant,  je  le  vois  encore  debout  devant 
moi,  ses  deux  mains  posées  sur  mes  épaules,  ses 
yeux  de  flamme  attachés  sur  les  miens...  Il  ajouta 
que  ce  nom  maudit,  je  devais  le  connaître,  je  le 
connaissais...  Mes  regards,  mon  trouble,  ma  pâleur, 
mon  silence  lui  répondirent...  Cet  instant  commença 
pour  moi  une  longue  suite  de  souffrances  et  d'an- 
goisses. C'étaient  chaque  jour  des  prières,  des  sup- 
plications, des  obsessions.  Il  tournait  et  retournait 
autour  de  moi  le  sourire  aux  lèvres,  la  menace  dans 
les  yeux...  On  eût  dit  un  serpent  qui  cherche  à  fas- 


190  LE  COMTE  KOSTIA 

ciner  sa  proie.  «  A  quel  prix  veux-tu  vendre  ton 
secret?  me  disait-il.  Je  ne  marchanderai  pas...  »  D 
me  faisait  promesse  sur  promesse,  il  m'offrit  jus- 
qu'à la  moitié  de  sa  fortune.  Et  moi,  je  lui  montrai 
du  doigt  le  crucifix  qui  pendait  sur  ma  poitrine... 
Alors  il  changea  de  méthode.  Je  fus  mis  au  régime 
de  la  terreur.  Mes  nerfs  sont  faibles,  mon  enfant,  et 
Dieu  sait  pourtant  à  quelles  épreuves  ils  ont  résisté... 
Une  nuit,  en  me  réveillant,  je  le  trouvai  assis  au 
bord  de  mon  lit;  d'une  main  il  tenait  une  lampe, 
de  l'autre  un  pistolet  qu'il  braquait  sur  moi... 
Mais  passons,  passons.  Je  t'ai  déjà  dit  que  j'avais 
tout  pardonné...  Après  le  tourment  des  brode- 
quins, je  fus  longtemps  à  me  rétablir.  Quand  je 
fus  sur  pied,  d'autres  épreuves  commencèrent.  Les 
privations,  la  solitude,  une  étroite  captivité,  mes 
pinceaux  jetés  au  feu,  la  défense  absolue  de  des- 
siner, de  toucher  même  un  crayon,  voilà  les  moyens 
auxquels  il  recourut  pour  me  réduire.  Pour  le  coup 
je  commençai  à  dépérir.  Il  s'en  aperçut  à  temps, 
s'avisa  que  je  m'en  allais  mourant,  et  il  n'avait 
garde  de  vouloir  ma  mort.  Mes  yeux  caves,  ma  mai- 
greur, mon  teint  défait  l'effrayèrent;  je  portais  déjà 
sur  mon  front  la  pâleur  de  mon  dernier  jour.  Il  me 
fit  donner  des  soins,  leva  toutes  ses  interdictions, 
me  permit  de  manger  à  mon  appétit,  de  dessiner,  de 
peindre.  Depuis  lors,  ma  vie  est  devenue  toi  érable. 
J'ai  bien  encore  quelques  méchants  quarts  d'heure 
à  passer;  les  jours  se  suivent  et  ne  se  ressemblent 
pas;  au  moment  où  j'y  pense  le  moins,  le  temps 
se  met  à  l'orage,  alors  je  courbe  la  tête,  je  me  tiens 
coi,  et  j'attends  une  embellie.  L'humeur  de  cet 
homme  est  très  inégale.  Il  se  passe  des  mois  entiers 


LE  COMTE  KOSTIA  191 

pendant  lesquels  il  s'absorbe  dans  l'étude.  Comme 
dit  le  proverbe  russe,  «  chaque  baron  a  sa  fan- 
taisie ».  La  sienne  est  d'aimer  à  la  folie  les  gros 
livres.  Je  lui  ai  entendu  dire  un  jour  que  le  format 
du  bonheur,  c'est  le  grand  in-folio.  Et  vraiment  ses 
bouquins  lui  font  du  bien,  ils  lui  rendent  pour  quel- 
que temps  le  calme  et  la  santé;  mais  tout  à  coup 
ses  souvenirs  se  réveillent,  sa  plaie  recommence  à 
saigner.  Alors  le  sanglier  qu'on  croyait  apprivoisé 
reprend  son  naturel  sauvage,  et  gare  à  ses  coups  de 
boutoir  !  J'en  reçois  souvent,  comme  tu  peux  croire; 
mais  ma  peau  a  fini  par  s'endurcir.  Bref,  si  je  vis 
sur  le  qui- vive,  je  vis,  c'est  bien  quelque  chose... 
Et  puis  il  ne  faut  pas  calomnier  ce  terrible  homme. 
Il  n'est  pas  incapable  de  sentiment.  Croirais-tu  qu'il 
n'a  jamais  parlé  à  Stéphane  de  la  faute  ni  de  la 
mort  tragique  de  sa  mère?  Il  lui  a  laissé  tout  igno- 
rer, et  il  souffre  que  cet  enfant  chérisse  la  mémoire 
de  la  pauvre  pécheresse  et  la  vénère  dans  sa  pensée 
comme  une  sainte...  Autre  trait  de  magnanimité 
que  je  recommande  à  ton  admiration  :  Kostia  Petro- 
vitch  n'a  jamais  daigné  accorder  un  regard  à  mes 
peintures  qu'il  appelle  ineptement  des  peinturlu- 
rages;  mais  il  n'a  jamais  trouvé  qu'elles  fussent 
trop  coûteuses.  Cependant  je  n'épargne  pas  la  cou- 
leur. Regarde  ces  auréoles  d'or,  elle  ont  au  moins 
deux  pieds  de  diamètre.  Eh  bien  !  jamais  il  ne  m'a 
dit  :  «  Père  Alexis,  tes  nimbes  dorés  me  reviennent 
«  trop  cher  !  Compte  un  peu  sur  tes  doigts  tous  les 
«  roubles  qu'ils  m'ont  coûtés...  »  Qu'en  dis- tu,  mon 
enfant?  Ne  te  paraît-il  pas  que  cet  homme  a  du 
bon?...  Enfin,  quoi  que  tu  penses  de  lui,  sache 
que  jamais  je  n'ai  songé  à  le  quitter.  Je  me  suis  ac- 


19?  LE  COMTE  KOSTIA 

coutume  à  son  visage.  Kostia  Petrovitch  m'a  tant 
fait  souffrir  autrefois  que  je  lui  suis  fort  obligé  du 
mal  qu'il  ne  me  fait  plus.  Et  qu'est-ce  après  tout 
que  le  bonheur  si  ce  n'est  l'art  de  se  consoler?  Je 
suis  devenu  très  habile  à  ce  jeu-là,  et  il  n'est  pas  de 
peine  que  je  ne  sois  capable  d'oublier  en  cultivant 
les  petits  talents  que  le  ciel  m'a  départis  dans  sa 
munificence...  D'ailleurs,  quand  je  voudrais  m'en 
aller,  est-il  sûr  que  je  le  pourrais?  Ce  que  cet 
homme  veut,  il  le  veut  bien,  et  il  entend  m' avoir 
toujours  sous  sa  main,  car  s'il  a  renoncé  à  m' ex- 
torquer mon  secret  par  la  violence,  il  nourrit  tou- 
jours l'espoir  de  me  le  dérober  un  jour  par  une 
adroite  surprise.  Sa  méthode  est  habile  :  il  demeure 
quelque  six  mois  sans  me  parler  de  rien,  et  soudain, 
quand  il  croit  ma  défiance  endormie,  il  jette  son 
hameçon  dans  mon  âme  ;  mais  le  ciel  soit  loué  ! 
quelque  appât  qu'il  y  mette,  mon  secret  n'y  mord 
jamais.  Ce  sont,  vois- tu,  les  anges  mêmes  de  Dieu 
qui  montent  jour  et  nuit  la  garde  autour  des  secrets 
de  la  confession...  Mon  enfant,  que  te  dirai-je?  Je 
suis  dans  un  âge  où  l'on  n'est  plus  tenté  de  changer 
sa  destinée,  et  où  l'on  emploie  ce  qu'on  a  conservé 
de  forces  à  la  subir  ou  à  l'oublier.  Regarde  Ivan, 
cette  autre  barbe  grise.  Il  y  a  quinze  ans,  il  sup- 
pliait son  maître  de  l'affranchir.  Il  voulait  se  faire 
marchand  forain,  courir  les  grandes  routes,  s'en, 
aller  de  son  pied  léger  de  Moscou  à  Tiflis  et  de  Ti- 
flis  à  Astrakan.  Aujourd'hui,  si  on  lui  donnait  sa 
liberté  et  qu'on  le  renvoyât  de  céans,  il  serait  comme 
un  aigle  aux  ailes  rognées  qu'on  précipiterait  en 
bas  de  son  nid,  en  lui  disant  :  Va  où  tu  veux,  l'es- 
pace est  à  toi  !  » 


LE  COMTE  KOSTIA  19S 

En  faisant  à  Gilbert  ce  long  récit,  la  figure  du 
pope  s'était  de  nouveau  ennoblie  et  comme  illumi- 
née; mais  à  peine  eut-il  achevé  que,  se  passant  la 
main  sur  le  creux  de  l'estomac  : 

«  Jeune  homme,  dit-il,  viens  avec  moi  dans  la 
sacristie.  J'ai  là,  au  fond  d'une  armoire,  du  caviar, 
des  rôties  au  beurre  et  une  bouteille  de  vin  muscat 
dont  je  te  veux  régaler.  C'est  un  nectar  qui  n'a  pas 
son  pareil,  tu  m'en  diras  des  nouvelles.  Nous 
remonterons  ensuite  sur  notre  estrade,  et  tu  me 
regarderas  peindre.  Je  veux  te  montrer  comment  je 
couche  mes  couleurs.  )> 

Impatienté  de  ces  perpétuels  changements  à  vue, 
Gilbert  se  leva  brusquement  : 

«  Je  vous  remercie,  mon  père,  il  est  temps  que  je 
m'en  aille.  Heureusement  je  sortirai  d'ici  rassuré 
sur  votre  compte;  mais  Stéphane! 

—  Tu  pars  déjà  !  »  répondit-il  d'un  ton  chagrin... 
Et  enfonçant  dans  sa  bouche  l'index  de  sa  main 

droite,  et  l'en  retirant  à  grand  bruit  : 
«  Songe  que  ce  muscat  de  Fuen carrai . . 

—  Et  Stéphane  !  w  répéta  Gilbert  en  s' acheminant 
vers  la  porte. 

Le  pope  le  reconduisait  : 

((  Eh  oui  !  dit-il  en  hochant  la  tête  et  caressant  sa 
barbe,  eh  oui  !  le  méchant  enfant  !  Avoir  voulu  se 
tuer  !  Il  chasse  de  race.  Le  mauvais  génie  de  sa 
mère  est  en  lui.  Il  y  a  des  goûts  de  poison  dans 
cette  famille.  L'un  de  ses  grands-oncles  maternels 
s'expédia  en  bonne  forme  à  cinquante  ans  avec  de 
la  mort-aux-rats. 

—  Stéphane  ressemble- t-il  à  sa  mère  de  caractère 
comme  de  visage  ? 


194  LE  COMTE  KOSTIA 

—  Oh  !  pour  cela,  non  !  Olga  Vassilievna  était  une 
douce  et  mignonne  femme,  paisible  comme  un 
agneau  et  faible  comme  une  branche  veule.  Elle 
fredonnait  volontiers  une  chanson  qui  commençait 
ainsi  :  «  Je  suis  une  petite  rose  blanche,  et  si  le  vent 
«  d* orage  m'effleurait  de  son  aile...  »  Pauvre  Olga 
Vassilievna  !  Torage  a  passé  sur  elle  et  Ta  brisée... 
As- tu  remarqué  ces  jolis  duvets  blancs  qui  se  pro- 
mènent dans  les  airs  au  printemps?  Ils  montent,  ils 
descendent,  se  laissent  tomber  sur  le  gazon  et  res- 
tent posés  sur  la  pointe  d'une  longue  herbe  folle, 
jusqu'à  ce  qu'une  bouffée  de  vent  les  reprenne  et 
les  emporte  à  quelques  pas  plus  loin...  Voilà  Olga 
Vassilievna...  Elle  était  si  douce  que  Kostia  Petro- 
witch  faisait  d'elle  tout  ce  qu'il  voulait.  Un  faucon 
devenu  le  mari  d'une  colombe  !...  Elle  avait  bien  ses 
caprices,  ses  petites  fantaisies,  mais  elle  s'en  expri- 
mait si  gentiment  !...  Quand  elle  voltigeait  dans  son 
salon,  on  eût  dit  un  joli  nuage  de  moussehne...  Et 
ses  dentelles,  je  t'assure,  n'étaient  pas  plus  légères 
que  son  petit  cœur...  En  été,  elle  passait  de  longues 
heures  blottie  dans  le  coin  d'une  bergère  ou  couchée 
dans  un  hamac,  son  éventail  à  la  main,  et  caquetait 
comme  une  pie  avec  les  voisins  en  visite,  ou  bien 
elle  trottinait  tout  doucement  dans  son  jardin  et 
parfois  tombait  d'épuisement  au  bout  d'une  allée. 
Souvent  son  mari  l'a  remportée  dans  ses  bras  à  la 
maison.  C'est  par  faiblesse  que  cette  femme  a  péché. 
Si  le  comte  Kostia  ne  l'eût  jamais  quittée,  elle  serait 
morte  pure  et  sans  tache.  Lui  présent,  elle  n'eût 
jamais  pensé  à  mettre  le  fin  bout  de  ses  petits  pieds 
hors  de  la  route  du  devoir...  Ah  !  pourquoi  Kostia 
Petrowitch  a-t-il  la  passion  des  gros  livres?  Pour- 


LE  COMTE  KOSTIA  195 

quoi  s'en  est-il  allé  à  Paris  s'ensevelir  dans  la  pous- 
sière des  bibliothèques?  C'était  la  première  fois 
qu'il  se  séparait  d'elle.  Elle  relevait  alors  de  mala- 
die, et  il  eût  été  dangereux  de  l'exposer  aux  fatigues 
d'un  voyage.  Et  lui,  il  ne  pouvait  retarder  son 
départ.  Il  publiait  de  savantes  dissertations  dans 
le  Contemporain,  et  il  avait  des  recherches  à  faire 
à  Paris.  Il  devait  y  passer  dix-huit  mois.  Tout  à 
coup  il  reçut  de  Russie  une  lettre  qu'à  peine  eut-il 
lue,  il  repartit  comme  un  trait;  il  arriva  dans  ses 
terres  comme  personne  ne  l'attendait.  Il  trouva  la 
comtesse  Olga  grosse  de  sept  mois,  et  il  y  en  avait 
dix  qu'il  était  absent.  Il  resta  enfermé  avec  elle, 
pendant  trois  heures.  Au  sortir  de  cette  entrevue, 
elle  s'empoisonna...  Mais-,  observe,  mon  enfant, 
comme  les  événements  de  ce  monde  sont  compli- 
qués. Si  Ko$tia  Petrowitch  n'avait  jamais  fait  ce 
maudit  voyage,  le  père  Alexis  serait  peut-être  moine 
aujourd'hui  et  languirait  au  fond  d'une  cellule  de 
couvent.  Et  voilà  comme  s'enchaînent  les  causes  et 
effets,  car  enfin... 

—  Ainsi  Stéphane,  dit  Gilbert,  ne  ressemble  à  sa 
mère  que  de  visage. 

—  Et  en  quoi  d'ailleurs  lui  ressemblerait-il?  Il  est 
violent,  emporté.  C'est  un  ^volcan  qui  bout.  Quoique 
petit  de  taille  et  mince  comme  un  roseau,  il  cour- 
rait les  bois  à  cheval  pendant  vingt-quatre  heures 
sans  se  fatiguer.  Ce  qui  m'épouvante,  c'est  ce  goût 

■de  poison  qui  semble  héréditaire. 
I    —  Je  ne  sais  pas,  repartit  Gilbert  en  s' arrêtant  à 
Ventrée  du  tambour  garni  de  velours  noir  qui  précé- 
dait la  porte  de  la  chapelle;  je  ne  sais  pas  si  c'est 
précisément  par  goût  que  Stéphane  a  tenté  des' em- 


^^es 


tg6  LE  COMTE  KOSTIA 

poisonner,  et  je  doute  qu'il  aime  le  phospliore 
comme  vous  aimez  par  exemple  la  peinture.  J'ai 
cru  m' apercevoir  qu'il  était  malheureux,  très  mal- 
heureux... 

—  Après  tout,  dit  le  pope  en  souriant,  on  ne  l'a 
jamais  chaussé  de  certains  brodequins  à  vis...  »  Et 
il  abaissa  sur  ses  pauvres  pieds  clopinants  un  regard 
qui  signifiait  :  Il  vous  en  souvient,  vous  autres  ! 

«  Ah  !  mon  père,  il  est  des  souffrances  morales 
qui  pour  une  âme  noble  et  fière...  »  Gilbert  n'acheva 
pas.  La  figure  de  vieil  enfant  qu'il  avait  devant  les 
yeux  lui  en  ôta  le  courage. 

«  Je  lui  parle  en  hébreu,  »  pensa- t-il. 

Le  père  Alexis  se  gratta  l'oreille,  et  d'un  ton  grave  : 

«  Oui,  tu  viens  de  nommer  son  mal,  c'est  sa  fierté, 
sa  funeste  fierté.  Cet  enfant  commet  vingt  fois  par 
jour  le  péché  d'orgueil.  Et  je  croirais  vraiment  que 
son  caractère  empire.  Autrefois  il  était  beaucoup 
plus  doux,  plus  patient.  Depuis  un  an,  il  est  devenu 
sombre,  irritable;  il  a  des  accès  de  révolte. 

—  Je  trouve,  quant  à  moi,  très  naturel,  répliqua 
Gilbert,  qu'avec  le  progrès  des  années... 

—  Ah  !  que  dis- tu  là?  s'écria  le  pope  d'un  ton 
magistral.  Cet  enfant  a  déjà  seize  ans.  L'heure  n'a- 
t-elle  pas  sonné  pour  lui  d,e  mettre  un  peu  de  plomb 
dans  sa  tête  de  linotte?  Sainte  Vierge  !  il  est  en  âge 
de  réfléchir,  de  raisonner  et  de  méditer  sérieuse- 
ment les  enseignements  de  son  père  spirituel.  Il 
est  bien  temps  qu'il  comprenne  que  les  voies  de 
Dieu  sont  mystérieuses,  et  que  nous  sommes  ici-bas 
sur  une  terre  d'épreuves...  » 

Et  comme  Gilbert  mettait  la  main  sur  le  bouton 
de  la  porte  : 


'      LE  COMTE  KOSTIA  197 

«  Écoute-moi,  ajouta-t-il  à  voix  basse,  je  veux  te 
confier  encore  un  secret...  Ces  peintures  que  tu 
vois  autour  de  toi  ne  sont  pas  seulement  un  monu- 
ment d'art  dont  la  postérité  parlera;  c'est  encore,  si 
j'ose  ainsi  dire,  une  pieuse  machine  destinée  à  atti- 
rer sur  nos  têtes  les  bénédictions  de  la  très  sainte 
Trinité.  Un  jour  je  fis  le  vœu  de  retracer  sur  ces 
murailles  toutes  les  gloires  de  la  religion,  et  je 
suppliai  en  retour  la  Sainte  Vierge  qu'aussitôt  ce 
grand  travail  terminé  elle  accomplisse  quelque  écla- 
tant miracle  qui  mette  fin  à  toutes  les  souffrances 
des  habitants  de  cette  maison....  Eh  bien  !  une  nuit 
elle  m'est  apparue...  Mon  enfant,  j'ai  la  main 
preste,  et  je  me  flatte  qu'avant  deux  mois...  » 

Gilbert  sourit,  s'inclina  sans  répondre  et  sortit. 

«  Ce  prêtre  est  étrange  !  »  se  disait-il  en  traversant 
le  préau. 

«  Ce  jeune  homme  est  singulier  !  »  se  disait  le  père 
Alexis  en  s' acheminant  vers  la  sacristie. 


XIII 


Ce  jour-là,  Gilbert  passa  une  grande  heure  à  sa 
fenêtre.  Ce  qui  fixait  son  attention,  ce  n'était  ni  le 
Rhin,  ni  le  précipice,  ni  les  montagnes,  ni  les 
nuages.  L'espace  étroit  où  se  confinaient  ses  regards 
était  borné  au  couchant  par  la  grosse  tour  carrée, 
au  midi  par  un  pignon,  au  nord  par  une  gouttière, 
je  veux  dire  que  l'objet  de  ses  contemplations  était 
un   toit   très  irrégulier,   très  accidenté,  ou,  pour 


igS  LE  COMTE  KOSTIA      ' 

parler  plus  exactement,  deux  toits  adjacents  et 
parallèles,  l'un  plus  élevé  que  l'autre  de  douze  pieds, 
et  s' abaissant  tous  deux  par  une  pente  rapide  vers 
un  redoutable  précipice. 

En  refermant  sa  fenêtre,  il  se  dit  : 

«  Après  tout,  c'est  moins  difficile  que  je  ne  le 
pensais  :  deux  échelles  de  corde  feront  l'affaire.  A  la 
garde  de  Dieu  !  » 

M.  Leminof  se  trouvant  trop  incommodé  pour 
quitter  sa  chambre,  Gilbert  dîna  seul  dans  sa  tou- 
relle, après  quoi  il  alla  se  promener  au  bord  du 
Rhin.  Au  moment  où  il  débouchait  du  sentier  sur  la 
grande  route,  il  vit  paraître  à  trente  pas  de  lui  Sté- 
phane et  Ivan.  En  l'apercevant,  le  jeune  homme  fit 
un  geste  de  colère,  et,  détournant  son  visage,  il 
lança  son  cheval  à  bride  abattue.  Gilbert  n'eut  que 
le  temps  de  sauter  dans  le  fossé  pour  éviter  le  choc. 
En  passant  devant  lui,  Ivan  le  regarda  d'un  air 
triste,  secoua  la  tête  et  porta  le  doigt  à  son  front, 
comme  pour  dire  : 

«  Il  faut  tout  lui  pardonner;  son  pauvre  esprit 
est  bien  malade  !  » 

Gilbert  ne  tarda  pas  à  remonter  au  château,  et 
comme  il  atteignait  l'entrée  de  la  terrasse,  il  vit  le 
serf,  qui  appuyé  contre  l'un  des  vantaux  de  la  porte, 
semblait  faire  sentinelle. 

«  Mon  cher  Ivan,  lui  dit-il  en  s* approchant,  tu  as 
l'air  d'attendre  quelqu'un. 

—  Je  vous  ai  entendu  venir,  répondit-il,  et  je 
vous  prenais  pour  Vladimir  Paulitch.  C'est  le  bruit 
de  vos  pas  qui  m'a  trompé;  d'habitude  vous  n'avez 
pas  la  démarche  si  mesurée. 

—  Tu  es  un  fin  observateur,  répondit   Gilbert 


LE  COMTE  KOSTIA  igg 

en  souriant;  mais  je  te  prie,  ce    Vladimir    Pau- 
litch... 

—  C'est  un  médecin  de  mon  pays.  Il  demeurera 
deux  mois  avec  nous.  Le  barine  lui  a  écrit  il  y  a 
quinze  jours.  Il  sentait  venir  son  mal.  Vladimir 
Paulitch  est  parti  tout  de  suite,  et  avant-hier  il  a 
écrit  de  Berlin  qu'il  serait  ici  aujourd'hui  dans  la 
soirée.  Ce  Vladimir  est  un  médecin  qui  n'a  pas  son 
pareil.  Il  me  tarde  de  le  voir  arriver. 

—  Dis-moi,  mon  bon  Ivan,  ton  jeune  maître  est-il 
au  jardin? 

—  Il  est  là-bas,  sous  le  frêne  pleureur. 

—  Eh  bien  !  il  faut  que  tu  me  permettes  de  m'en- 
tretenir  un  instant  avec  lui.  Tu  pousseras  même 
l'obligeance  jusqu'à  n'en  rien  dire  à  Kostia  Petro- 
witch.  Tu  sais  qu'il  ne  peut  nous  voir.  Il  garde  le  lit, 
et,  supposé  qu'il  vienne  à  se  lever,  ses  fenêtres  don- 
nent sur  une  cour  intérieure.  » 

Le  front  d'Ivan  se  plissa. 

a  Impossible,  impossible  !  répondit-il. 

—  Impossible  ?  Pourquoi  ?  Parce  que  tu  ne  veux 
pas. 

—  Et  quand  je  voudrais,  croyez- vous  que  Sté- 
phane y  consente?  Vous  ne  savez  donc  pas  comme 
il  vous  déteste?  Il  suffirait  du  son  de  votre  voix  pour 
le  mettre  en  fuite.  Il  a  l'humeur  bien  triste  et  bien 
brusque  aujourd'hui.  Ne  vous  souvenez- vous  pas 
comme  il  a  poussé  son  cheval  sur  vous?  Nous  som- 
mes partis  ce  matin  à  huit  heures.  D'ordinaire  il  se 
plaît  à  galoper,  à  faire  caracoler  Soliman;  aujour- 
d'hui il  l'a  tenu  au  pas.  Il  ne  desserrait  pas  les  dents. 
Pas  un  mot,  pas  une  syllabe  !  La  tête  basse,  il  n'en- 
tendait rien,  ne  regardait  rien.  A  midi,  nous  nous 


200  LE  COMTE  KOSTIA  ' 

sommes  arrêtés  dans  une  auberge  pour  déjeuner,  Il 
ne  voulait  pas  manger;  j'ai  dû  l'y  contraindre.  Ce 
n'est  qu'après  être  remonté  en  selle  qu'il  est  sorti 
de  son  silence;  mais  mieux  eût  valu  qu'il  se  tût.  Ah  ! 
si  le  père  Alexis  l'avait  entendu  !  Il  blasphémait 
contre  le  ciel,  et  il  se  maudissait  cent  fois  de  n'avoir 
pas  eu  le  courage  de  se  tuer.  Puis  un  moment,  après  : 
«  Tout  compté,  je  suis  bien  aise  de  n'être  pas  mort; 
«  il  m'est  encore  possible  de  me  venger  de  mes 
«  ennemis.  Et  d'ailleurs,  si  je  n'y  réussis  pas,  lecha- 
«  grin  me  tuera,  Ivan.  Qu' est-il  besoin  de  poison? 
«  Avant  dix  mois  je  serai  mort.  » 

—  Ivan,  mon  bon  Ivan,  dit  Gilbert,  il  faut  abso- 
lument que  je  parle  à  ton  jeune  maître.  Contre  mon 
gré,  j'ai  été  cause  qu'il  a  subi  une  humiliation  dont 
le  souvenir  l'exaspère.  Il  se  méprend  sur  mes  sen- 
timents, il  me  prête  les  intentions  les  plus  noires, 
et  ce  lui  sera  désormais  un  supplice  que  d'être  con- 
damné à  s'asseoir  chaque  jour  à  la  même  table  que 
moi.  Laisse-moi  m'expliquer  avec  lui.  En  deux  mots, 
je  lui  ferai  comprendre  qui  je  suis,  et  que  je  ne 
lui  veux  aucun  mal.  » 

La  discussion  se  prolongea  pendant  quelques  minu- 
tes. Enfin  Ivan  céda;  mais  il  fit  ses  conditions. Gilbert 
dut  s'engager  solennellement  à  ne  pas  mettre  une 
seconde  fois  son  bon  vouloir  à  pareille  épreuve. 

«  Autrement,  dit  Ivan,  si  vous  tentiez  encore  de 
l'entretenir  secrètement,  je  ne  le  laisserais  plus  sor- 
tir, et  il  ne  pourra  s'en  prendre  qu'à  vous.  C'est  bien 
alors  qu'il  aura  le  droit  de  vous  considérer  comme 
un  ennemi.  » 

De  son  côté,  le  serf  promit  que  le  comte  ignorerait 
cette  entrevue. 


'  LE  COMTE  KOSTIA  m% 

«  Rappelle-toi  bien,  frère,  continua- t-il,  que  c'est 
la  dernière  complaisance  coupable  que  tu  obtiens  de 
moi.  Tu  es  un  homme  de  cœur,  mais  en  de  certains 
moments  on  dirait  que  tu  as  mangé  de  la  belladone  /...  » 

Stéphane  avait  quitté  le  banc  circulaire  où  il  était 
assis.  Adossé  contre  le  parapet  de  la  terrasse,  les 
bras  pendants,  la  tête  affaissée  sur  sa  poitrine.  Sa 
rêverie  était  si  profonde,  que  Gilbert  put  approcher 
jusqu'à  dix  pas  sans  être  aperçu  de  lui;  mais  tout  à 
coup,  se  réveillant,  il  releva  vivement  la  tête  et 
frappa  la  terre  du  pied. 

«  Allez- vous-en  !  s' écria- t-il,  allez- vous-en,  ou  je 
lâche  Vorace  après  vous  !  » 

.  Vorace  était  le  nom  du  bouledogue  qui  lui  tenait 
compagnie  la  nuit,  et  qui  pour  le  moment  était 
accroupi  dans  le  gazon,  à  quelques  pas  plus  loin.  De 
tous  les  chiens  de  garde  du  château,  c'était  le  plus 
fort  et  le  plus  terrible. 

«  Vous  le  voyez,  dit  Ivan  en  retenant  Gilbert  par 
le  bras,  vous  n'avez  rien  à  faire  ici.  » 

Gilbert  se  dégagea  doucement  et  continua  d'avan- 
cer. 

«  Otez-vous  de  devant  mes  yeux,  reprit  Stéphane. 
Pourquoi  venez-vous  troubler  ma  solitude?  Qui 
vous  donne  le  droit  de  me  poursuivre,  de  me  tra- 
quer? Comment  osez- vous  affronter  mes  regards 
après...  » 

Il  n'en  put  dire  davantage.  L'émotion  et  la  colère 
lui  coupèrent  la  voix.  Pendant  quelques  instants,  il 
regarda  tour  à  tour  Gilbert  et  le  chien;  puis,  chan- 
geant de  dessein,  il  fit  un  mouvement  pour  s'enfuir. 
Gilbert  lui  barra  le  passage. 

a  Donnez-moi  une  minute  d'audience,  lui  dit-il 


202  LE  COMTE  KOSTIA 

d'une  voix  douce  et  pénétrante;  je  vous  apporte  une 
bonne  nouvelle. 

—  Vous  !  »  s'écria  Stéphane,  et  il  répéta  : 
«  Vous  !  vous  !  une  bonne  nouvelle  ! 

—  Moi  !  dit  Gilbert,  car  je  viens  vous  annoncer 
mon  prochain  départ.  » 

Stéphane  ouvrit  de  grands  yeux  et  recula  lente- 
ment jusqu'au  mur,  où  s' adossant  de  nouveau  : 

«  Quoi  !  vous  partez  !  Ah  !  certes  la  nouvelle  est 
excellente  autant  qu'imprévue;  mais  vous  vous  don- 
nez une  peine  inutile,  il  n'était  pas  nécessaire  de  me 
prévenir.  Votre  départ,  grand  Dieu  !  j'en  aurais  été 
averti  bien  des  heures  d'avance  par  la  légèreté  de 
l'air,  par  les  clartés  plus  vives  du  soleil,  par  je  ne 
sais  quelle  joie  répandue  dans  tout  mon  être.  Oh  ! 
je  comprends,  vous  n'avez  pu  digérer  l'outrage  que 
vous  a  fait  par  mon  ordre  cet  excellent  Fritz.  La 
réparation  vous  a  paru  insuffisante.  Vous  avez  rai- 
son, car,  je  le  jure  par  saint  George,  mon  cœur  ne 
vous  a  point  fait  d'excuses.  Moi,  à  genoux  devant 
vous  !...  Horreur  et  miséricorde  !...  Je  vous  l'ai  dit 
hier,  je  n'ai  fait  que  céder  à  la  contrainte... 

«  Mon  Dieu  !  c'est  comme  si  en  cet  instant 
je  vous  faisais  renverser  à  mes  pieds  par  mon  bou- 
ledogue !  » 

Gilbert  ne  répondit  rien;  il  se  contenta  de  tirer 
de  son  portefeuille  et  de  présenter  à  Stéphane  la 
lettre  qu'il  lui  avait  écrite  la  veille. 

«  Qu'ai- je  affaire  de  ce  papier?  dit  Stéphane  avec 
un  geste  de  dédain.  Vous  m'avez  dit  votre  nouvelle, 
cela  me  suffit.  Tout  ce  que  vous  m'apprendriez  de 
plus  gâterait  mon  bonheur. 

—  Lisez  !  dit  Gilbert.  Je  me  dispose  à  vous  faire 


LE  COMTE  KOSTIA  203 

un  si  grand  plaisir  que  vous  pouvez  bien  m'en  faire 
un  petit.  » 

Stéphane  balança  un  moment;  mais  l'ennui  habi- 
tuel de  sa  vie  était  si  profond  que  le  besoin  de  dis- 
traction l'emporta  en  lui  sur  la  haine  et  le  mépris. 

«Cette  lettre  n'est  pas  mal  !  disait-il  tout  en  lisant. 
Le  style  en  est  éloquent,  votre  écriture  aussi  est 
admirable.  Je  la  comparerais  volontiers  à  votre 
nœud  de  cravate.  L'un  et  l'autre  sont  si  corrects 
qu'on  ne  les  peut  souffrir.  » 

Gilbert  porta  en  souriant  la  main  à  sa  cravate,  et, 
la  dénouant,  il  en  laissa  pendre  les  deux  bouts  sur 
son  gilet. 

«  Ce  n'est  pas  la  peine  de  vous  gêner,  poursuivit 
Stéphane.  Nous  avons  si  peu  de  temps  à  demeurer 
ensemble  !  De  grâce,  ne  renoncez  pas  pour  moi  à 
vos  plus  chères  habitudes  !  Aussi  bien  votre  nœud 
de  cravate,  comme  votre  écriture,  cadre  à  merveille 
avec  toute  votre  personne.  Je  suppose  que  vous  ne 
voulez  pourtant  pas,  pour  me  complaire,  vous 
refaire  tout  entier  de  la  tête  aux  pieds.  L'entreprise 
serait  considérable...  » 

Gilbert  le  laissait  dire  et  n'avait  garde  de  se 
fâcher,  car  il  observait  avec  quelque  satisfaction  que 
Stéphane,  après  avoir  lu  sa  lettre,  venait  de  se 
mettre  à  la  rehre. 

«  Que  ces  dernières  lignes  sont  charmantes  !  reprit 
le  jeune  homme  après  un  silence. 

«  Je  te  jure  que  mes  yeux  étaient  pleins  de  lar- 
mes !  » 

«  Les  avez-vous  comptées,  ces  larmes  pré- 
cieuses?... Cependant  je  serai  indulgent,  car  il  y 
a  dans  cet  éloquent  billet  un  mot  qui  m'enchante.  Je 


204  LE  COMTE  KOSTIA 

vois  que  vous  avez  eu  Tesprit  de  deviner  que  mes 
prétendues  excuses  n'en  étaient  pas.  Et  puis,  ce  qui 
est  admirable...  Mon  cher  monsieur,  à  quelle  heure 
partez- vous?  Oh  !  dites-moi  l'heure  !  Je  veux  savoir 
l'heure;  je  veux  assister  en  personne  à  cette  scène 
émouvante  et  délicieuse...  Ah  !  bénis,  bénis  soient 
dans  les  siècles  des  siècles  tous  ceux  qui  vous  aide- 
ront à  faire  vos  paquets,  le  commissionnaire  qui  les 
chargera  sur  son  épaule,  les  six  chevaux  qui  vous 
emporteront  au  triple  galop,  le  cocher  qui  les  ani- 
mera de  la  voix  et  du  fouet,  la  voiture  qui  cahotera 
votre  chère  personne  dans  toutes  les  ornières  du 
chemin  !  Et  surtout  mille  remerciements,  mille  béné- 
dictions, mille  actions  de  grâces  soient  rendus  à 
l'aimable  tourbillon  de  poussière  qui  là-bas,  au  pre- 
mier tournant  de  la  route,  dérobera  à  jamais  à  ma 
vue  l'un  des  hommes  qui  m'ont  le  plus  fait  souffrir, 
et  que  je  hais  du  plus  profond  de  mon  âme  !... 

—  Je  vous  en  prie,  reprenez  haleine,  répondit 
tranquillement  Gilbert,  et  laissez-moi  parler.  J'ai 
fait  un  petit  changement  à  mon  programme  :  ce 
n'est  pas  demain  que  je  partirai.  Je  me  suis  accordé 
un  sursis  de  huit  jours.  » 

Le  visage  de  Stéphane  s'assombrit,  et  son  œil 
redevint  farouche. 

«  Je  vous  jure  ici,  sur  mon  honneur,  reprit  Gil- 
bert, que  dans  huit  jours  je  partirai  pour  ne  plus 
revenir,  à  moins  que  vous-même  vous  ne  m'ayez 
prié  de  rester. 

—  Quelle  noirceur  !  et  comme  ce  petit  complot  est 
savamment  ourdi  !  Je  devine  tout.  A  force  de 
menaces,  de  violences,  on  espère  me  contraindre  une 
seconde  fois  à  pUer  le  genou  devant  vous  et  à 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  20T 

lii* écrier  les  mains  jointes  :  Monsieur,  au  nom  du  ciel, 
conservez-nous  la  faveur  de  votre  précieuse  pré- 
sence !,..  Mais  voilà  une  lâcheté  que  je  ne  ferai 
jamais!  Plutôt  mourir!  plutôt  mourir!... 

—  Je  vous  en  conjure,  ne  délirez  pas  ainsi  ! 
Votre  père,  sur  ma  conscience,  ne  saura  jamais  le 
premier  mot  de  ce  que  nous  venons  de  dire,  vous  et 
moi.  Je  ne  sais  ce  qu'en  peut  comprendre  Ivan;  mais 
il  m'a  juré  le  secret,  et  je  me  fie  à  sa  parole.  En  vous 
demandant  un  délai,  je  veux  seulement  vous  laisser 
le  temps  de  réfléchir.  Une  semaine  n'est  pas  un 
siècle.  Dans  huit  jours,  vous  me  direz  à  Toreille 
l'un  de  ces  deux  mots  :  «  Partez  !»  ou  bien  :  «  Res- 
tez !  ))  et  je  me  conformerai  sans  hésiter  à  votre 
désir.  J'ajoute  que  si  vous  persistez  à  me  congédier, 
j'alléguerai  de  mon  départ  des  raisons  où  vous  n'en- 
trerez pour  rien.  » 

Pendant  que  Gilbert  parlait,  Stéphane  avait  tenu 
ses  yeux  obstinément  fixés  sur  lui.  A  ces  derniers 
mots,  il  partit  d'un  éclat  de  rire. 

—  Oh  !  pour  le  coup,  voilà  qui  est  trop  fort  !  Si 
vous  n'êtes  pas  un  scélérat,  monsieur,  vous  êtes  un 
lunatique.  Comment  !  vous  êtes  capable  de  vous 
imaginer... 

—  Si  je  désire  que  vous  attendiez  quelques  jours 
avant  de  prendre  une  décision,  reprit  Gilbert  avec 
calme,  c'est  que  vous  ne  me  connaissez  pas  encore. 
Qui  sait  s'il  n'existe  pas  entre  nous  une  secrète 
conformité  d'humeurs  et  d'inclinations  que  vous  ne 
soupçonnez  pas,  et  d'où  naîtra  avec  le  temps  une 
amitié  parfaite  ?  » 

Stéphane  le  toisa  d'un  œil  de  mépris. 

«  C'est  vous  qui  délirez,  monsieur,  répondit-il 


2o6  LE  COMTE  KOSTIA 

d'un  ton  glacial.  Faites-moi  grâce  de  vos  fariboles; 
ma  fierté  ne  me  permet  pas  d'en  entendre  davan- 
tage... » 

Et,  Gilbert  cherchant  à  lui  prendre  la  main,  il 
s'éloigna  vivement  de  quelques  pas. 

«  Un  mot  seulement  !  reprit  Gilbert  sans  se  rebu- 
ter. Soumettez-moi  à  quelque  épreuve.  N'auriez- 
vous  point  de  caprice  qu'il  fût  en  mon  pouvoir  de 
satisfaire?...  » 

Et,  lui  montrant  du  doigt  un  fragment  de  quartz 
blanc  qui  se  trouvait  à  quatre  pieds  au-dessous  du 
parapet,  à  l'endroit  même  où  commençait  le  pré- 
cipice : 

«  Regardez  ce  joli  morceau  de  quartz,  lui  dit-il, 
voulez- vous  que  je  vous  l'aille  chercher?  » 

Stéphane  ne  daigna  pas  retourner  la  tête,  et 
cependant  le  tour  inattendu  que  venait  de  prendre 
l'entretien  lui  causait  une  surprise  mêlée  d'émotion. 
Il  n'eut  garde  d'en  laisser  rien  paraître. 

«  Jetez- vous  à  mes  pieds,  s'écria-t-il  impétueuse- 
ment; traînez-vous  dans  la  poussière,  baisez  la  terre 
devant  moi,  demandez-moi  grâce  et  pardon  !  A  ce 
prix,  je  vous  accorderai,  non  pas  assurément  mon 
affection,  mais  mon  indulgence  et  ma  pitié. 

—  Impossible  !  répondit  Gilbert  en  secouant  la 
tête.  Je  suis  comme  vous;  je  ne  saurais  m' agenouil- 
ler que  si  un  plus  fort  que  moi  m'y  contraignait  par 
la  violence.  Oh  1  non  !  A  ce  jeu-là,  je  perdrais  jusqu'à 
l'espérance  d'être  un  jour  estimé  de  vous.  Aussi  bien 
dans  l'épreuve  à  laquelle  je  désire  que  vous  me  sou- 
mettiez, je  voudrais  qu'il  y  eût  quelque  danger  à 
braver,  quelque  difficulté  à  surmonter...  )> 

Stéphane  ne  pouvait  plus  dissimuler  son  étonne- 


LE  COMTE  KOSIIA  207 

ment.  Depuis  qu'il  était  au  monde,  on  ne  lui  avait 
jamais  tenu  pareil  langage.  Toutefois  la  défiance  et 
l'orgueil  triomphèrent  encore  en  lui  de  tout  autre 
sentiment. 

«  Puisque  vous  le  voulez  !...  dit-il  en  ricanant,  et 
il  tira  un  gant  de  peau  de  l'une  de  ses  poches,  le 
froissa  entre  ses  mains  et  le  jeta  au  bouledogue  qui 
le  reçut  dans  sa  gueule  et  l'y  garda. 

«  Vorace,  lui  dit-il,  tu  tiens  entre  tes  dents  le  gant 
de  ton  maître,  fais-en  bonne  garde;  tu  m'en 
réponds...  » 

Puis,  se  tournant  vers  Gilbert  : 

«  Monsieur,  vous  plairait-il  de  me  rapporter  mon 
gant,  que  cet  animal  m'a  enlevé?  Je  vous  en  serais 
infiniment  obligé. 

—  Ah  !  c'est  enfin  là  l'épreuve  à  laquelle  vous 
voulez  me  soumettre  !  »  lui  répondit  Gilbert  le  sou- 
rire aux  lèvres. 

Stéphane  le  regarda  en  face.  Pour  la  première 
fois,  il  ne  put  s'empêcher  d'être  frappé  de  la 
noblesse  de  sa  physionomie  et  de  l'admirable  lim- 
pidité de  son  regard.  La  figure  de  Gilbert  était  deve- 
nue transparente,  et  elle  eût  révélé  aux  yeux  les 
moins  clairvoyants  la  fierté  de  son  caractère  mûri 
par  les  combats  de  la  vie,  la  pureté  de  son  cœur 
prédestiné  à  une  éternelle  jeunesse.  Stéphane 
éprouva  un  doute  involontaire  qu'il  chercha  vaine- 
ment à  déguiser  par  le  ton  badin  dont  il  répliqua  : 

«  Non,  monsieur,  il  ne  s'agit  pas  d'une  épreuve, 
mais  d'une  plaisanterie  que  nous  ferons  bien,  vous 
et  moi,  de  ne  pas  pousser  plus  loin.  Cet  animal 
n'est  pas  aimable.  Si  vous  aviez  le  malheur  de  l'irri- 
ter, il  me  serait  impossible,  à  moi,  son  maître,  de 


2o8  LE  COMTE  KOSTIA 

calmer  sa  fureur.  Veuillez  donc  laisser  mon  gant  où  il 
est  et  retourner  paisiblement  dans  votre  cabinet 
pour  y  méditer  sur  quelque  important  problème  de 
l'histoire  byzantine.  Ce  sera  là  une  épreuve  moins 
périlleuse  et  mieux  proportionnée  à  vos  forces.  Bon- 
soir, monsieur,  bonne  nuit. 

—  Oh  !  permettez,  repartit  Gilbert,  je  suis  résolu 
à  mener  à  fin  l'aventure  !...  » 

Et,  repoussant  doucement  Stéphane,  qui  cher- 
chait à  le  retenir,  il  marcha  droit  au  bouledogue. 

«  Prenez  garde  !  s'écria  le  jeune  homme  en  fris- 
sonnant, ne  vous  jouez  pas  à  cet  animal,  ou  vous 
êtes  un  homme  mort  ! 

—  Prenez  garde  !  répéta  Ivan,  qui,  n'ayant  com- 
pris qu'à  moitié  ce  qui  s'était  dit,  se  doutait  à  peine 
des  intentions  de  Gilbert.  Prenez  garde  !  ce  chien 
est  une  véritable  bête  féroce.  » 

Cependant  Gilbert,  croisant  ses  bras  sur  sa  poi- 
trine, s'inclina  lentement  vers  le  bouledogue  en 
tenant  ses  yeux  attachés  sur  les  siens,  et  au  moment 
où  il  pensa  que,  déconcerté  par  la  fixité  de  ce 
regard,  l'animal  lâcherait  plus  facilement  prise,  il  lui 
arracha  vivement  le  gant  et  l'agita  dans  l'air  de  sa 
main  droite.  Au  même  instant,  Vorace  poussa  un 
hurlement  de  rage  et  bondit  pour  s'élancer  à  la 
gorge  du  ravisseur.  Gilbert  fit  un  saut  en  arrière  en 
se  couvrant  de  son  bras  gauche,  et  la  gueule  du 
chien  ne  fit  qu'effleurer  son  épaule.  Et  pourtant, 
quand  il  retomba  à  terre,  il  tenait  entre  ses  dents 
une  longue  bande  de  drap,  un  chiffon  de  toile  et  un 
lambeau  de  chair  saignante.  Ivre  de  fureur,  le  bou- 
ledogue se  roula  sur  le  gazon  avec  cette  proie  qu'il 
avait  peine  à  dévorer,  et  tout  à  coup,  comme  saisi 


LE  COMTE  KOSTIA  209 

d'un  accès  de  folie  frénétique,  il  s'éloigna  dans  la 
direction  du  château  en  tournoyant  sur  lui-même; 
mais,  arrivé  au  pied  de  la  tourelle,  il  chercha  du 
regard  son  ennemi  et  repartit  comme  un  trait  pour 
fondre  de  nouveau  sur  lui. 

«  Jetez  le  gant  à  terre,  s'écria  Ivan,  et  grimpez 
sur  le  frêne  ! 

—  Je  ne  rendrai  le  gant  qu'à  celui  qui  me  l'a 
demandé  !  »  répondit  Gilbert. 

Et,  le  cachant  dans  son  sein,  il  tira  de  sa  poche 
un  couteau.  Il  n'avait  pas  eu  le  temps  de  l'ouvrir 
que  le  dogue,  le  poil  hérissé,  la  gueule  écumante, 
était  déjà  à  trois  pas  de  lui,  se  pelotonnant  pour 
s'élancer;  mais  à  peine  s'enlevait-il  de  terre  qu'il 
retomba  la  tête  fracassée.  La  hache  qu'Ivan  portait 
à  sa  ceinture  venait  de  s'abattre  sur  lui  comme  un 
éclair. 

Le  terrible  animal  tenta  en  vain  de  se  relever, 
roula  en  se  débattant  dans  la  poussière  et  exhala  sa 
vie  avec  un  rauque  et  formidable  rugissement. 

«  Merci,  mon  bon  Ivan  !  »  dit  Gilbert  en  serrant  la 
main  du  serf. 

Puis  s' approchant  de  Stéphane,  qui,  immobile  au 
milieu  du  boulingrin,  tremblait  de  tout  son  corps  et 
cachait  sa  tête  dans  ses  mains  : 

«  Voici  votre  gant,  lui  dit-il  d'une  voix  caressante. 
Rassurez- vous,  je  suis  encore  en  vie.  Malheureu- 
sement je  suis  condamné  à  vous  faire  toujours  du 
chagrin;  votre  chien  est  mort,  et  je  suis  cause 
qu'Ivan  l'a  tué.  Pourrez-vous  me  le  pardonner?  » 

Stéphane  écarta  ses  mains  de  son  visage  et  prit  le 
gant  en  s' efforçant  de  sourire;  mais  à  la  vue  du  bras 
mutilé  et  ensanglanté  de  Gilbert  : 


210  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Oh  !  l'horrible  plaie  !  »  s'écria-t-il  en  la  montrant 
du  doigt. 

Et  il  tomba  subitement  en  syncope;  ses  genoux 
vacillants  se  fussent  dérobés  sous  lui,  si  Ivan  ne  l'eût 
soutenu. 

«  Frère,  dit  le  serf  à  Gilbert,  tu  as  fait  là  une  belle 
besogne  !  N'avais- je  donc  pas  raison  de  te  dire  que 
tu  mangeais  quelquefois  de  la  belladone?  Regarde, 
l'enfant  est  presque  évanoui;  il  faut  que  je  l'em- 
porte bien  vite  dans  sa  tour...  Ta  blessure  saigne 
beaucoup,  serre  ton  mouchoir  autour  de  ton  bras... 
Bien,  c'est  cela  !  Maintenant,  viens  promptement 
nous  ouvrir  la  porte  de  l'escalier  dérobé,  et  puisse- je 
ne  rencontrer  personne  dans  le  corridor!  Allons, 
faisons  vite,  et  aussitôt  que  mon  jeune  père  sera 
revenu  à  lui,  j'irai  te  rejoindre  dans  ta  chambre 
pour  te  déshabiller  et  te  panser.  » 

Gilbert  s'achemina  rapidement  vers  la  petite 
porte,  et,  l'ayant  ouverte,  il  laissa  passer  devant  lui 
Ivan,  qui  gravit  en  trois  sauts  l'escalier  et  s'élança 
dans  le  corridor  avec  son  précieux  fardeau. 

Arrivé  dans  sa  chambre,  Gilbert  voulut  examiner 
sa  blessure;  mais  il  avait  perdu  tant  de  sang,  et  en 
essayant  de  détacher  de  la  plaie  son  mouchoir  qui 
s'y  était  collé  il  éprouva  une  si  vive  douleur,  que  lui 
aussi  se  sentit  défaillir.  Un  nuage  couvrit  ses  yeux, 
il  n'eut  que  le  temps  de  se  jeter  sur  une  chaise  qui 
se  trouvait  au  chevet  de  son  lit,  et,  laissant  tomber 
sa  tête  sur  la  couverture,  il  perdit  connaissance. 


LE  COMTE  KOSTIA  211 


XIV 


Le  docteur  Vladimir  Paulitch  arriva  au  château 
fort  à  point  pour  soigner  Gilbert.  La  blessure  était 
large  et  profonde,  et  par  les  grandes  chaleurs  qui 
régnaient  alors  elle  eût  pu  facilement  s'envenimer; 
heureusement  c'était  un  habile  homme  que  le  doc- 
teur Vladimir,  et  par  ses  soins  la  plaie  fut  bientôt 
cicatrisée.  Il  employa  certains  spécifiques  dont 
l'usage  lui  était  propre,  et  qu'il  n'eut  garde  de  faire 
connaître  à  son  malade.  Sa  médecine  était  mysté- 
rieuse comme  sa  personne. 

Vladimir  Paulitch  avait  quarante  ans;  sa  figure 
était  frappante,  mais  sans  attrait.  Ses  yeux  avaient 
la  couleur  et  l'éclat  dur  de  l'acier;  ses  regards 
ardents,  qui  s'éteignaient  à  volonté,  questionnaient 
souvent  et  ne  se  laissaient  jamais  interroger.  Bien 
fait,  élancé,  la  taille  mince  et  dégagée,  il  avait  dans 
sa  démarche  et  dans  ses  mouvements  la  souplesse 
et  la  lenteur  de  la  race  féline.  Son  parler  était  lent 
aussi,  bien  que  facile,  et  ne  s'animait  jamais;  le 
timbre  de  sa  voix  était  sourd  et  voilé;  quoi  qu'il  pût 
dire,  il  ne  haussait  ni  ne  baissait  le  ton;  point  de 
modulations;  chacune  de  ses  phrases  se  terminait 
par  une  petite  cadence  en  mineur  qui  sonnait 
mélancoliquement  à  l'oreille.  A  vrai  dire,  il  lui  arri- 
vait bien  quelquefois  de  sourire  en  parlant,  mais 
c'était  un  sourire  pâle  qui  n'éclairait  pas  son  visage. 
Ce  sourire  signifiait  simplement  :  «  Je  ne  vous  dis 


212  LE  COMTE  KOSTIA 

pas  ma  meilleure  raison,  et  je  vous  défie  de  la  devi- 
ner... » 

Doué  de  cette  admirable  facilité  de  perception  qui 
se  rencontre  fréquemment  chez  les  Slaves,  Vladi- 
mir avait  tout  entrevu,  tout  soupçonné.  Il  parlait 
avec  aisance  cinq  ou  six  langues,  il  connaissait  tou- 
tes les  littératures  de  l'Europe,  et  il  n'était  pas  de 
science  dont  il  n'eût  acquis  quelque  teinture;  mais 
il  n'avait  rien  creusé,  rien  approfondi  :  de  tous  les 
livres  qu'il  avait  feuilletés,  il  n'avait  guère  étudié 
que  la  préface,  de  telle  sorte  que,  hormis  l'art  médi- 
cal, où  encore  l'instinct  le  servait  mieux  que  l'étude, 
il  n*y  avait  dans  son  esprit  que  des  commen- 
cements, et  ses  pensées  n'étaient  que  des  ébauches 
d'erreurs  ou  de  vérités.  Il  se  piquait  d'avoir  examiné 
tous  les  systèmes  philosophiques  et  de  les  mépriser; 
aussi  n'avait-il  pris  de  leçons  ni  de  conseils  d'aucun 
des  illustres  penseurs  qui  ont  été  les  écolâtres  du 
genre  humain;  il  se  flattait  de  ne  rien  devoir  à  per- 
sonne; il  s'était  fait  à  lui-même  de  toutes  pièces  son 
credo,  sa  philosophie  ;  il  était  de  ces  esprits  qui  n'ont 
ni  père,  ni  mère,  ni  famille,  ni  patrie  :  véritables 
enfants  trouvés  de  l'intelligence,  heimaihloses  du 
royaume  de  la  pensée,  pour  lesquels  il  n'est  pas  de 
lieu  dont  ils  puissent  dire  :  «  Ceci  est  mon  pays  ! 
Voilà  la  maison  paternelle  !  Voilà  le  berceau  où  j'ai 
rêvé  mes  premiers  rêves  !  Voilà  l'école  où  se  délia 
ma  langue  encore  nouée!...  )> 

Vladimir  se  croyait  un  esprit  libre,  et  pourtant  la 
suprême  servitude  pour  la  pensée,  c'est  d'être  sous 
la  dépendance  des  choses  fortuites.  Malheur  aux 
intelligences  qui  tirent  toutes  leurs  lumières  des 
accidents  et  des  vicissitudes  de  la  vie  et  qui  n'ont 


LE  COMTE  KOSTIA  213 

fréquenté  d'autre  école  que  celle  de  la  fortune  !  Sans 
doute  il  est  bon  de  mettre  à  profit  les  leçons  de 
l'expérience,  et  Casanova  avait  raison  de  plaindre  les 
hommes  dont  la  faculté  pensante  n'a  jamais  été 
éveillée  par  un  événement  extraordinaire  en  oppo- 
sition avec  leurs  habitudes  quotidiennes.  Ils  ne  sont 
pas  moins  à  plaindre  toutefois,  ceux  qui  ne  raison- 
nent jamais  que  d'après  leur  expérience  personnelle 
et  qui,  abandonnés  aux  événements,  consultent 
comme  des  oracles  l'heure  et  le  malheur  de  leur  vie. 
La  jeunesse  de  Vladimir  avait  été  comblée  des 
faveurs  du  ciel,  et  la  prospérité,  épanouissant  son 
âme,  lui  avait  fait  prendre  un  noble  et  généreux 
essor;  mais  à  trente  ans  il  avait  été  frappé  d'une 
grande  infortune  qui  avait  brisé  tous  les  ressorts  de 
son  être  et  dévasté  du  même  coup  son  intelligence 
et  son  cœur.  Une  nuit  de  gelée  avait  suffi  pour 
détruire  toutes  les  espérances  de  son  printemps.  De 
ce  moment  il  n'avait  plus  regardé  les  choses  et  les 
hommes  qu'au  travers  de  son  aventure,  et,  Dieu 
n'ayant  pas  opéré  de  miracle  en  sa  faveur,  il  s'était 
persuadé  que  le  monde  est  régi  par  une  aveugle  et 
implacable  fatalité.  Ainsi  infatué,  et  comme  idolâtre 
de  son  malheur,  il  répondait  à  tous  les  arguments  de 
la  philosophie  et  de  la  religion  :  «  Je  sais  à  quoi 
m'en  tenir;  la  destinée  m'a  révélé  son  secret...  » 

Un  matin  qu'Ivan  était  venu  par  l'ordre  du  doc- 
teur renouveler  le  pansement  de  Gilbert,  notre  ami 
le  questionna  sur  le  caractère  et  la  vie  de  Vladimir 
Paulitch.  De  l'homme,  Ivan  ne  savait  rien,  et  il  se 
rabattit  à  vanter  le  génie  du  médecin;  il  s'en  expri- 
mait sur  un  ton  de  mystère.  La  figure  imposante  de 
cet  impénétrable  personnage,  la  puissance  extraor- 


214  LE  COMTE  KOSTIA 

dinaire  de  son  regard,  sa  gravité  impassible,  les 
cures  miraculeuses  qu'il  avait  opérées,  il  n'en  fallait 
pas  davantage  pour  convaincre  le  brave  serf  que 
Vladimir  Paulitch  donnait  dans  la  magie  et  entrete- 
nait des  communications  avec  les  esprits,  et  il 
éprouvait  pour  sa  personne  une  profonde  vénération 
mêlée  d'une  terreur  superstitieuse.  Il  raconta  à  Gil- 
bert que,  depuis  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  Vladimir 
dirigeait  un  hôpital  et  une  maison  de  santé  que  le 
comte  Kostia  avait  fondés  sur  ses  terres,  et  que, 
grâce  à  lui,  ces  deux  établissements  n'avaient  pas 
leurs  pareils  dans  toute  la  Russie. 

«  L'an  passé,  ajouta  le  serf,  il  est  déjà  venu  soi- 
gner le  burine,  et  il  lui  annonça  que  sa  crise  revien- 
drait, cette  année,  mais  plus  faible,  et  que  ce  serait 
la  dernière.  Vous  verrez  que  tout  se  passera  comme 
il  l'a  dit.  Kostia  Petrovitch  est  déjà  beaucoup 
mieux,  et  je  parie  que  l'été  prochain  s'écoulera 
sans  qu'il  ait  senti  ses  nerfs.  » 

Comme  Ivan  se  disposait  à  sortir^  Gilbert  le  rap- 
pela pour  lui  demander  des  nouvelles  de  vStéphane. 
Le  serf  avait  été  d'une  absolue  discrétion,  et  il  avait 
raconté  à  son  maître  l'aventure  de  la  terrasse  de 
manière  à  ne  compromettre  personne.  Il  avait  eu 
seulement  de  la  peine  à  lui  persuader  que  ce  n'était 
pas  sur  un  signe  de  Stéphane  que  le  chien  s  était 
lancé  contre  Gilbert. 

«  Mais,  monsieur,  demanda-t-il  dans  son  langage 
familier,  quelle  intention  avais- tu  donc  en  arrachant 
à  ce  pauvre  Vorace  le  gant  de  mon  jeune  père.? 

—  Il  m'avait  mis  au  défi,  et  je  me  suis  piqué  d'hon- 
neur. C'est  une  grande  sottise  que  j 'ai  faite  là  ;  tu  peux 
m'en  croire^  je  n'ai  nulle  envie  de  recommencer. 


„- 

J 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  2^5 


—  Vous  ferez  bien,  reprit  Ivan  d'un  ton  de  légère 
ironie,  d'autant  plus  que,  si  vous  vous  flattez  d'avoir 
regagné  son  cœur,  vous  êtes  loin  de  compte.  Voilà 
plusieurs  jours  qu'il  s'est  refusé  de  remettre  les 
pieds  sur  la  terrasse,  de  peur  de  vous  y  rencon- 
trer. » 

Cette  fâcheuse  nouvelle  rendit  Gilbert  soucieux, 
mais  il  cacha  soigneusement  sa  tristesse. 

«  Par  quel  motif,  se  disait-il  en  lui-même,  Sté- 
phane cherche- t-il  à  éviter  ma  présence?  Est-ce 
une  ruse  de  guerre  destinée  à  endormir  les  défiances 
de  son  geôlier?  ou  bien  la  fausse  honte  lui  fait-elle 
appréhender  de  me  revoir  ?  ou  bien  encore  n'aurais- 
je  réussi  qu'à  a  tiser  la  haine  qu'il  m'avait  voué?..  » 

Le  lendemain,  Gilbert  dîna  dans  la  g  ande  salle 
du  château  avec  M.  Leminof  et  le  père  Alexis. 

«  Ne  vous  inquiétez  point  de  ce  que  Stéphane  ne 
dîne  pas  avec  nous,  lui  dit  le  comte.  Il  n'est  pas 
malade  ;  mais  il  a  un  nouveau  grief  contre  vous  : 
vous  avez  causé  la  mort  de  son  chien.  Je  vous 
demande  par  don,  mon  cher  Gilbert,  des  déraisons 
de  mon  fils...  Je  lui  ai  accordé  trois  jours  de  boude- 
rie. Passé  ce  terme,  j'entends  qu'il  vous  fasse  bonne 
mine  et  qu'il  vienne  sans  sourciller  reprendre  place 
à  cette  table  vis-à-vis  de  vous. 

—  Et  comment  se  fait-il  que  le  docteur  Vladimir 
ne  soit  pas  des  nôtres? 

—  Il  m'a  prié  de  l'en  dispenser  pendant  quelque 
temps.  Il  se  trouve  très  fatigué  des  soins  qu'il  me 
donne.  Un  traitement  magnétiqu  -,  vous  m'enten- 
dez?.,. Il  faut  vous  dfre  que  toutes  les  ann'es,  dans 
le  courant  de  l'été,  je  suis  sujet  à  des  attaques  de 
névralgio  qui  me  font  beaucoup  souffrir.  A  propos, 


2î6  LE  COMTE  KOSTIA 

vous  avez  vu  plusieurs  fois  notre  admirable  docteur  : 
que  pensez-vous  de  lui? 

—  Est-ce  un  grand  savant,  je  ne  sais,  mais  je  suis 
porté  à  croire  que  c'est  un  artiste  du  premier  ordre. 

—  Vous  ne  pouvez  faire  de  lui  un  plus  bel  éloge  ; 
la  médecine  es  un  art  plus  qu'une  science.  Il  est 
aussi  homme  de  dévouement;  je  lui  ai  obligation  de 
la  vie  et  ce  n'est  pas  comme  médecin  qu'il  me  l'a 
sauvée.  Des  étalons  qui  s'emportent,  à  vingt  pas  de 
là  un  précipice,  le  docteur  sortant  de  derrière  un 
buisson,  s'élançant  à  la  tête  des  chevaux  et  se  sus- 
pendant à  leurs  naseaux,  que  ses  mains  étreignent 
violemment...  Vous  voyez  d  ici  toute  la  scène.  Ce 
qui  est  plaisant,  c'est  que,  l'ayant  remercié  avec 
l'effusion  que  vous  pouvez  croire,  lui,  d'un  ton  tran- 
quille et  s'essuyant  les  genoux,  car  les  chevaux,  en 
s'abattant,  l'avaient  couché  de  son  long  dans  la 
poussière  :  «  C'est  moi  qui  suis  votre  obligé,  me 
«  répondit-il,  pour  la  première  fois  je  viens  de  me 
«  trouver  suspendu  entre  la  vie  et  la  mort,  et  c'est 
((  une  sensation  singulière  que,  sans  vous,  je  ne 
«  connaîtrais  pas.  »  Voilà  qui  vous  peint  l'homme  et 
son  sang-froid  ! 

—  Qu'il  ait  l'agilité  d'un  chat  sauvage,  je  n'en 
suis  pas  surpris,  repartit  Gilbert  ;  mais  je  soupçonne 
que  le  sang-froid  est  de  commande,  et  que  la  placi- 
dité du  visage  est  un  masque  sous  lequel  se  cache 
une  âme  très  passionnée. 

—  Passionnée...  ce  n'est  pas  le  mot,  ou  du  moins 
le  docteur  ne  connaît  que  les  passions  de  tête.  Il  fut 
un  temps  où  il  se  croyait  éperdument  amoureux; 
faiblesse  impardonnable  chez  un  homme  aussi  dis- 
tingué; mais  il  ne  tarda  pas  à  se  détromper.  Depuis^ 


■ 


LE  COMTE  KOSTIA  217 


ïors,  il    n'est    plus    retombé    dans    cette    funeste 
erreur. 

—  Ainsi  la  curiosité  et  la  médecins  sont  les  seules 
passions  de  Vladimir  Paulitch  ! 

—  Vous  dites  bien.  Il  a  consacré  à  l'étude  et  à  lat 
pratique  de  son  art  tout  son  temps,  toutes  ses 
pensées.  On  ne  peut  imaginer  une  vie  plus  austère  : 
il  n'a  jamais  rien  donné  à  son  plaisir,  rien  accordé 
à  ses  sens,  et  certes  ce  grand  retranchement  de 
toutes  les  jouissances  communes  ne  procède  pas  de 
scrupule  religieux.  Le  docteur  ne  croit  qu'aux 
atomes;  mais  il  est  ascétique  par  goût.  Vous  savez 
l'admirable  définition  que  Voltaire  a  donnée  de 
l'amour,  Vètoffe  de  la  nature  que  l'imagination  a  bro- 
dée. Eh  bien!  Vladimi  Paulitch  est  dépourvu  de 
cette  imagination  qui  brode  au  tambour,  et  d'autre 
part  l'étoffe  toute  nue  excite  son  mépris,  je  veux 
dire  qu'il  dédaigne  la  volupté  par  orgueil  intellec- 
tuel. Aussi  ce  terrible  incrédule,  qui  tient  la  morale 
pour  une  chimère  et  vit  dans  l'abstinence,  est,  à 
votre  choix,  un  libertin  sans  vices  ou  un  saint  sans 
principes.  Cela  ne  laisse  pas  de  faire  un  caractère 
assez  singulier. 

—  A  ce  compte,  dit  Gilbert,  sa  vertu  n'est  qu'un 
accident. 

—  Etes-vous  bien  sûr  que  la  vertu  soit  jamais 
autre  chose?  »  repartit  M.  Leminof. 

La  nuit  venue,  Gilbert,  qui  avait  des  info  mations 
à  prendre,  traversa  le  préau  dont  la  chapelle  formait 
un  des  côtés,  et,  gagnant  les  derrières  par  une  porte 
de  dégagement,  il  se  mit  à  la  recherche  du  père 
Alexis.  11  ne  fut  pas  longtemps  à  le  découvrir,  car  le 
pope  avait  laissé  ses  volets  entr'ouverts,  et  il  fumait 

8 


?i8  LE  COMTE  KOSTIA 

paisiblement  sa  pipe,  assis  dans  l'embrasure  delà 
fenêtre.  Dès  qu'il  aperçut  Gilbert  : 

«  Oh  !  le  brave  enfant  !  s'écria-t-il.  Qu'il  entre 
vite  !  Ma  chambre  et  mon  cœur  lui  sont  ouverts.  » 

Gilbert  lui  montra  son  bras  en  bandoulière,  dont 
il  ne  pouvait  s'aider  pour  escalader  la  fenêtre. 

«  N'est-ce  que  cela  mon  enfant  ?  dit  le  père 
Alexis.   Je  vais  vous  hisser  jusqu'ici.  » 

Gilbert  se  souleva  sur  son  bras  droit,  et,  le  père 
Alexis  l'attirant  à  lui,  ils  se  trouvèrent  bientôt  assis 
en  face  l'un  de  l'autre,  mariant  à  l'envi  les  fumées 
bleues  de  leurs  chibouques. 

«  N'avez-vous  pas  remarqué,  dit  le  père  Alexis, 
que  Kostia  Petrowitch  était  aujourd'hui  d'une  hu- 
meur charmante?  Quand  je  vous  disais  qu'il  a  de 
bons  moments  I  Vladimir  Paulitch  lui  a  déjà  fait 
beaucoup  de  bien.  Quel  médecin  que  ce  Vladimir  I 
C'est  grand  dommage  qu'il  ne  croie  pas  en  Dieu; 
mais  un  jour  peut-être  la  grâce  touchera  son  cœur 
et  alors  ce  sera  un  homme  accompli. 

—  A  votre  place,  mon  père,  ce  Vladimir  me  ferait 
peur,  dit  Gilbert.  Ivan  prétend  qu'il  est  un  peu  sor- 
cier. Ne  craignez- vous  pas  qu'un  beau  jour  il  ne 
vous  dérobe  votre  secret?  » 

Le  père  Alexis  haussa  les  épaules. 

«  Ivan  radote,  dit-il.  Si  Vladimir  Paulitch  était 
sorcier,  n'aurait-il  pas  pénétré  depuis  longtemps  le 
mystère  qu'il  brûlait  d'approfondir?  car  il  fait  plus 
que  d'aimer  le  comte  Kostia;  il  lui  est  dévoué  jus- 
qu'au fanatisme...  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'ayant 
découvert  que  la  comtesse  Olga  était  enceinte,  il  eut 
la  barbarie  de  se  faire  son  dénonciateur,  —  et  cette 
lettre  qui  annonçait  au  comte  Kostia  son  déshon- 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  219 


neur,  cette  lettre  qui  le  fit  revenir  de  Paris  comme 
un  coup  de  foudre,  cette  lettre  enfin  qui  a  causé  la 
mort  d'Olga  Vassilievna,  c'est  lui,  c'est  Vladimir 
Paulitch  qui  l'a  écrite. 

—  Et  Morlof,  dit  Gilbert,  est-ce  Vladimir  qui  Ta 
dénoncé  aux  injustes  fureurs  du  comte? 

—  Au  contraire,  Vladimir  a  plaidé  sa  cause;  mais 
son  éloquence  a  échoué  contre  les  aveugles  préven- 
tions de  Kostia  Petrovitch.  Ce  Morlof  était,  pour  son 
malheur,  un  élégant  très  connu  par  ses  aventures 
galantes.  Homme  d'honneur  au  demeurant,  incapa- 
ble de  trahir  un  ami,  ce  qui  le  perdit,  ce  fut  cette 
réputation  d'homme  à  bonnes  fortunes  dont  il  se 
targuait.  Et  puis,  quand  Kostia  Petrovitch  interro- 
gea sa  femme,  comme  elle  se  refusait  à  dénoncer 
son  séducteur,  il  s'avisa  de  nommer  Morlof,  et  la 
vivacité  qu'elle  mit  à  le  défendre  confirma  le  comte 
dans  ses  soupçons.  Pour  le  désabuser,  il  ne  fallut 
rien  moins  que  cette  tragique  rencontre  dont  je  fus 
informé  trop  tard.  Exhalant  son  dernier  soufîle, 
Morlof  tendit  la  main  à  son  meurtrier.  «  Je  meurs 
innocent  !  »  lui  dit-il.  Et  dans  cette  dernière  parole 
d'im  mourant,  il  y  avait  un  tel  accent  de  vérité,  que 
le  comte  Kostia  n'y  put  résister  :  la  lumière  se  fit 
dans  son  âme.  » 

Comme  la  nuit  s'épaississait,  le  père  Alexis  ferma 
les  volets  et  alluma  une  bougie. 

«  Mon  enfant,  dit-il  en  se  rasseyant  et  rallumant 
sa  pipe,  il  faut  que  je  te  raconte  quelque  chose 
que  j'ai  appris  aujourd'hui,  peu  d'instants  avant 
dîner,  et  qui  me  paraît  fort  étrange.  Écoute-moi 
bien,  je  suis  sûr  que  tu  partageras  mon  étonne- 
ment.  » 


220  LE  COMTE  KOSTIA 

■  Gilbert  ouvrit  l'oreille,  car  il  pressentit  que  le  père 

Alexis  allait  lui  parler  de  Stéphane. 

«  C'est  un  fait  singulier,  reprit  le  pope,  que  je 
ne  voudrais  pas  raconter  au  premier  venu,  mais  que 
je  suis  bien  aise  de  te  faire  connaître,  parce  que 
tu  es  un  esprit  sérieux  et  réfléchi,  bien  que  pour 
ton  malheur  tu  ne  sois  pas  orthodoxe.  Et  plût 
à  Dieu  que  tu  le  fusses  !  Sache  donc,  mon  enfant, 
qu'aujourd'hui  samedi  je  me  suis  rendu  à  mon 
ordinaire  auprès  de  Stéphane  pour  le  catéchiser, 
et,  par  les  raisons  que  tu  sais,  j'ai  redoublé  d'efforts 
afin  de  faire  pénétrer  dans  cette  tête  revêche  les 
saintes  vérités  de  la  foi.  Or  il  paraît  que  sans  le 
vouloir  tu  lui  as  causé  des  chagrins,  et  tu  peux 
croire  que,  du  caractère  dont  il  est,  loin  de  t'avoir 
pardonné,  il  s'est  mis  en  frais  pour  me  faire  épouser 
ses  ressentiments.  Cependant  lui,  qui  d'habitude 
s'emporte  et  bat  la  campagne  dès  qu'une  mouche  le 
pique,  il  avait,  en  me  récitant  ses  doléances,  un  air 
de  tranquillité  et  une  modération  dans  le  ton  qui 
m'étonnèrent  au  dernier  point.  Comme  je  m'effor- 
çais d'en  découvrir  la  raison,  il  m' arriva  de  lever  les 
yeux  sur  les  images  de  saint  Georges  et  de  saint  Serge 
qui  décorent  l'un  des  coins  de  sa  chambre,  et  devant 
lesquelles  il  fait  ses  prières  soir  et  matin.  O  surprise  ! 
O  douleur  !  Je  m'aperçois  que  les  deux  saints  ont 
essuyé  de  honteux  outrages  :  l'un  n'a  plus  de  jambes, 
l'autre  est  défiguré  par  une  horrible  balafre  !... 
«  Sainte  Vierge  !  m'écriai-je  d'une  voix  tremblante. 
«  Qui  donc  a  eu  l'audace  de  porter  une  main  profane 
«  sur  ces  deux  vénérables  images?...  »  Mais  lui  sou- 
riant :  ({  Le  coupable  est  ici,  mon  père,  répondit-il. 
«  C'est  moi  qui  l'autre  jour,  dans  un  accès  de  juste 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  ,2ZX 


((  colère,  ai  fouetté  à  outrance  ces  deux  saints  pour 
«  les  punir  de  m'être  trop  peu  secourables.  »  Com- 
ment te  peindre  ma  stupeur?  Les  bras  me  tombè- 
rent, une  sueur  froide  me  vint  au  front,  ma  langue 
s'embarrassa;  je  ne  savais  que  dire,  que  penser. 
Quand  je  fus  revenu  de  mon  saisissement,  enflammé 
d'indignation,  je  ne  pus  trouver  de  paroles  assez 
fortes  pour  remontrer  à  ce  jeune  impie  l'énormité 
de  son  crime.  Fouetter  saint  Georges  !  fouetter  saint 
Serge!  quel  attentat!  quel  sacrilège!...  Ah!  mon 
enfant,  c'étaient  deux  de  mes  plus  beaux  ou- 
vrages!... Mais  croiras- tu  que  Stéphane  ne  fit  pas 
paraître  la  moindre  contrition  ?  Son  impassible  sang- 
froid  m'exaspéra.  La  main  levée  au  ciel,  je  le  mena- 
çai des  foudres  de  Dieu;  il  ne  s'émut  pas;  sans  chan- 
ger de  visage,  il  quitta  son  siège,  vint  à  moi,  me  mit 
la  main  sur  la  bouche.  «  Mon  père,  écoutez-moi, 
((  me  dit-il  d'un  ton  d'assurance  qui  m'imposa.  J'ai 
«  eu  tort,  si  vous  le  voulez,  et  pourtant,  si  c'était 
«  à  refaire,  je  recommencerais,  car,  depuis  que  je  les 
«  ai  châtiés,  les  deux  saints  se  sont  décidés  à  me 
«  venir  en  aide,  et  le  lendemain  même  de  l'exécution» 
«  sans  que  rien  ne  fût  changé  dans  ma  vie,  j'ai  senti 
«  subitement  mon  cœur  devenir  plus  léger;  pour  la 
«  première  fois,  je  vous  le  jure,  un  rayon  d'espoir 
«  céleste  a  pénétré  dans  mon  âme...  »  Çà.  mon  en- 
fant, qu'en  dis-tu?  J'avais  bien  ouï  conter  de  sem- 
blables choses,  mais  je  n'avais  garde  d'en  rien  croire. 
Qu'un  petit  garçon,  quand  on  le  fouaille...  Mais  que 
des  saints  !...  Ah  !  mon  cher  enfant,  les  voies  de 
Dieu  sont  bien  secrètes,  et  il  y  a  de  bien  grands  mys- 
tères dans  ce  monde  !  » 

Le  père  Alexis  avait  un  air  si  pénétré  en  parlant 


222  LE  COMTE  KOSTIA 

de  ce  grand  mystère,  que  Gilbert  fut  tenté  de  rire; 
mais  il  n'eut  garde;  il  lui  était  trop  reconnaissant 
de  son  obligeant  récit,  et  il  Teût  de  grand  cœur 
embrassé. 

«  Oh  !  la  bonne  nouvelle  !  se  disait-il  en  lui-même. 
Ce  cœur  devenu  plus  léger,  ce  rayon  d'espoir 
céleste  !...  Ah  !  Dieu  soit  loué  !  je  n'ai  pas  perdu  mes 
peines  I  Saint  Georges,  saint  Serge,  vous  me  volez 
ma  gloire  I  Qu'importe?  je  suis  content! 

—  Et  qu'avez- vous  répondu  à  Stéphane?  dit- il  au 
pope.  L'avez- vous  réprimandé?  l'avez-vous  félicité? 

—  Le  cas  était  délicat,  dit  le  bon  père  de  l'air 
d'un  philosophe  qui  médite  sur  les  matières  les  plus 
abstruses;  mais  je  n'ai  pas  l'esprit  perclus,  et  je  me 
suis  tiré  d'affaire  à  mon  honneur.  «  L'invention  est 
admirable,  »  me  suis- je  écrié  en  le  regardant  avec 
admiration...  Et  aussitôt  me  composant  un  visage 
sévère  :  «  Mais  le  péché  est  énorme  !  » 

Le  surlendemain,  à  l'heure  du  dîner,  Gilbert  n'at- 
tendit pas  que  la  cloche  eût  sonné  pour  descendre 
dans  la  grande  salle.  Il  ne  fut  pas  trop  surpris  d'y 
trouver  Stéphane.  Debout,  adossé  contre  le  dressoir, 
le  jeune  homme,  en  le  voyant  paraître,  perdit  con- 
tenance, rougit  et  tourna  la  tête  vers  la  muraille. 
Gilbert  s'arrêta  à  quelques  pas  de  lui.  Alors  d'une 
voix  sourde  et  d'un  ton  à  la  fois  doux  et  brusque  : 

«  Et  votre  bras?  lui  dit  Stéphane. 

—  Il  est  presque  guéri.  Demain,  je  poserai  mon 
écharpe.  » 

Stéphane  garda  un  instant  le  silence.  D'une  voix 
plus  basse  encore  : 

«  Que  comptez- vous  faire?  balbutia- t-il;  quels 
sont  vos  projets? 


LE  COMTE  KOSTIA  223 


repartit  Gilbert. 

Le  jeune  homme  couvrit  ses  yeux  de  ses  deux 

mains,  et  comme  Gilbert  ne  disait  mot,  il  éprouva 
^un  tressaillement  de  dépit  et  d'impatience. 
^B  «  Son  orgueil  me  demande  grâce,  pensa  Gilbert. 
^H[e  lui  épargnerai  le  chagrin  de  me  faire  les  avances. 
'■F  —  J'aimerais  bien  avoir  un  entretien  avec  vous, 

lui  dit-iï  doucement.  Ce  ne  peut  être  sur  la  terrasse. 

Ivan  ne  vous  y  laisse  pas  seul.  Le  soir,  vous  tient-il 

compagnie  dans  votre  chambre? 

—  Vous  plaisantez  ?  répondit  Stéphane  en  redres- 
sant la  tête.  Passé  neuf  heures,  Ivan  ne  se  permet 
pas  de  mettre  les  pieds  chez  moi. 

—  Et  sa  chambre,  si  je  ne  me  trompe,  reprit  Gil- 
bert, est  séparée  de  la  vôtre  par  un  corridor  et  un 
escalier.  Ainsi  nous  ne  risquerions  pas  d'être  enten- 
dus. » 

Stéphane  se  retourna  vers  lui,  et  le  regardant 
en  face  : 

«  Vous  pensez  à  tout,  lui  dit-il  avec  un  sourire 
ironique  et  triste.  Apparemment,  pour  venir  chez 
moi,  vous  vous  mettrez  à  cheval  sur  une  hirondelle. 
Lui  avez- vous  fait  vos  conditions? 

—  Je  passerai  par  les  toits,  dit  tranquillement 
Gilbert. 

—  Impossible!  s'écria  Stéphane.  D'abord  je  ne 
veux  pas  que  vous  risquiez  une  seconde  fois  votre 
vie  pour  moi.  Et  puis... 

—  Et  puis  vous  ne  vous  souciez  pas  de  ma 
visite?» 

Stéphane  ne  lui  répondit  que  par  un  regard. 
En  ce  moment,  des  pas  retentirent  dans  le  vesti- 


224  LE  COMTE  KOSTI A 

bule.  Quand  le  comte  entra,  Gilbert  se  promenait 
dans  le  fond  de  la  salle,  et  Stéphane,  lui  tournant  le 
dos,  observait  attentivement  Tune  des  figurines 
sculptées  de  la  boiserie.  M.  Leminof,  s' arrêtant  sur 
le  seuil  de  la  porte,  les  regarda  tous  deux  d'un  air 
narquois  : 

«  Il  était  temps  que  j'arrivasse  !  dit-il  en  riant. 
Voilà  un  tête-à-tête  embarrassant.  » 

Le  jour  suivant,  Gilbert  partit  pour  Francfort.  Un 
libraire  de  cette  ville  venait  d'envoyer  à  M.  Leminof 
un  catalogue  de  vieux  livres  parmi  lesquels  se  trou- 
vait le  glossaire  de  la  grécité  byzantine  de  Du  Cange, 
ouvrage  capital  dont  le  comte  ne  possédait  qu'un 
exemplaire  maculé  et  incomplet.  Gilbert  lui  per- 
suada de  l'envoyer  au  plus  vite  faire  main  basse  sur 
cette  proie.  Il  arriva  le  soir  à  Francfort.  Le  lende- 
main, avant  toutes  choses,  il  passa  chez  un  cordier, 
et  lui  commanda  deux  échelles  de  corde  dont  il 
indiqua  la  mesure.  Tout  le  reste  de  sa  journée  fut 
consacré  à  ses  achats  de  livres.  Non  seulement  il  se 
procura  le  glossaire,  mais  comme  en  matière  de 
lettre  moulée  il  était  grand  dénicheur  de  fauvettes, 
à  force  de  fureter  dans  la  boutique  d'un  antiquaire, 
il  fit  des  trouvailles  dont  il  fut  ravi.  Il  ne  le  fut  pas 
moins  quand  on  lui  apporta  le  soir  à  l'hôtel  les  deux 
échelles  commandées.  Il  les  cacha  dans  le  fond  de  sa 
malle;  le  jour  suivant,  nouvelle  chasse  aux  bou- 
quins. Tout  en  giboyant,  il  aperçut  à  la  devanture 
d'un  cordonnier  une  paire  de  souliers  dont  les 
semelles  étaient  de  feutre,  admirable  chaussure 
pour  éviter  les  glissades.  Les  souliers  allaient  à  son 
pied,  et  il  les  acheta  sans  marchander.  Il  fit  aussi 
emplette  d'un  ceinturon,  d'un  chapeau  à  larges 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  325 


ailes,  d'une  paire  de  pantalons  très  épais  et  d'une 
vareuse  en  laine  rousse. 

Le  samedi  suivant,  vers  midi,  il  était  de  retour  au 
Geierfels  :  il  espérait  pouvoir,  avant  le  dîner,  échan- 
ger quelques  mots  avec  Stéphane;  mais  le  comte 
entra  dans  la  salle  avant  son  fils.  Heureusement, 
sur  la  fin  du  repas,  il  se  leva  de  table  pour  aller 
tirer  d'une  armoire  une  bouteille  de  tokai  dont  il 
voulait  faire  fête  à  son  secrétaire.  Pendant  que,  le 
dos  tourné,  il  cherchait  la  bouteille  et  qu'il  la  débou- 
chait, Gilbert  fit  un  geste  qui  attira  l'attention  de 
Stéphane,  et  aussitôt  il  traça  des  lettres  sur  la  nappe 
avec  le  manche  de  son  couteau.  Ces  lettres  signi- 
fiaient :  A  ce  soir. 

Pendant  le  reste  du  repas,  Stéphane  eut  l'air 
agité.  A  tout  instant,  il  changeait  de  couleur;  il  sor- 
tit de  table  le  premier,  et  au  moment  de  quitter  la 
salle,  se  retournant,  il  lança  à  Gilbert  un  regard  où 
se  peignait  le  tumulte  de  ses  pensées.  Dès  qu'il  eut 
disparu  : 

«  Il  regrette  encore  son  gros  chien  !  dit  le  comte 
en  ricanant.  Décidément,  les  passions  de  monsieur 
mon  fils  sont  fort  intéressantes.  » 


XV 


Vers  dix  heures,  Gilbert  commença  les  apprêts  de 
son  expédition.  Il  n'avait  pas  à  craindre  qu'on  le 
vînt  surprendre  :  ses  soirées  lui  appartenaient, 
c'était  un  point  convenu  entre  le  comte  et  lui.  Aussi 


226  LE  COMTE  KOSTIA 

bien  il  venait  d'entendre  rouler  sur  ses  gonds  la 
grande  porte  du  corridor.  Du  côté  de  la  terrasse,  les 
épaisses  ramées  des  arbres  l'abritaient  contre  les 
regards  des  chiens  de  garde,  qui,  s'ils  se  fussent 
doutés  de  l'aventure,  auraient  pu  donner  l'éveil. 
Rien  à  redouter  non  plus  du  côté  du  tertre  :  il  n'était 
fréquenté  que  de  la  jeune  chevrière,  qui  n'avait  pas 
accoutumé  de  promener  si  tard  ses  chèvres  parmi  les 
rochers.  D'ailleurs  la  nuit  sereine,  mais  sans  lune, 
était  propice;  nulle  autre  clarté  que  la  lueur  dis- 
crète des  étoiles  qui  devaient  l'aider  à  se  guider, 
sans  être  assez  vive  pour  le  trahir  ni  l'inquiéter; 
l'air  était  calme;  une  brise  presque  insensible 
remuait  par  intervalles  les  feuilles  des  arbres,  sans 
agiter  les  branchages.  Grâce  à  ce  concours  de  cir- 
constances favorables,  l'entreprise  de  Gilbert  n'était 
pas  désespérée;  mais  il  ne  songeait  pas  à  s'en  dissi- 
muler les  périls. 

L'horloge  du  château  venait  de  frapper  dix  coups, 
quand  il  éteignit  sa  lampe  et  ouvrit  sa  fenêtre.  Il  y 
resta  longtemps  accoudé  :  ses  regards  s'apprivoi- 
sèrent enfin  avec  les  ténèbres,  et  à  la  faveur  du 
rayonnement  des  étoiles  il  commença  à  reconnaître 
sans  effort  la  forme  réelle  des  objets  qui  l'entou- 
raient. La  fenêtre  était  partagée  en  deux  baies 
égales  par  un  meneau  de  pierre,  et  elle  était  précédée 
d'une  large  tablette  de  basalte  qu'entourait  une 
balustrade.  Gilbert  assujettit  fortement  l'une  de  ses 
échelles  de  corde  au  meneau  et  à  l'un  des  balustres 
du  côté  gauche  ;  puis  il  grimpa  sur  le  rebord  de  ba- 
salte et  s'y  tint  debout  pendant  quelques  instants, 
contemplant  en  silence  le  précipice.  Dans  le  gouffre 
sombre  et  vaporeux  où  plongeaient  ses  yeux,  il  dis- 


LE  COMTE  KOSTIA  227 

tinguait  une  paroi  de  rochers  blanchâtres  qui  sem- 
blaient l'attirer  à  eux  et  le  provoquer  à  un  voyage 
aérien  :  il  n'eut  garde  de  s'abandonner  à  cette  attrac- 
tion fatale,  et,  le  malaise  qu'elle  lui  causait  s'affai- 
bUssant  par  degrés,  il  avança  la  tête  et  put  se  pen- 
cher impunément  sur  l'abîme  ;  fier  d'avoir  dompté  le 
monstre,  il  se  livra  au  plaisir  de  considérer  un 
moment  une  faible  lumière  qui  paraissait  à  une  dis- 
tance de  soixante  pas  et  à  quelque  trente  pieds  au- 
dessous  de  lui.  Cette  lumière  sortait  de  la  chambre 
de  Stéphane,  qui  avait  ouvert  sa  fenêtre  et  fermé  ses 
rideaux  blancs,  de  telle  sorte  que  sa  lampe,  placée 
derrière  cet  écran  transparent,  pût  servir  de  fanal 
à  Gilbert  sans  risquer  de  l'éblouir. 

«  Je  suis  attendu  !  »  se  dit  Gilbert. 

Et  aussitôt,  enjambant  la  balustrade,  il  descendit 
la  tremblante  échelle  d'un  pas  ferme  et  leste,  comme 
s'il  n'eût  fait  autre  chose  de  sa  vie. 

Le  voilà  sur  le  toit.  Là  il  se  trouva  plus  empêché. 
Couvert  moitié  en  zinc,  moitié  en  ardoises,  ce  toit, 
qu'il  devait  traverser  dans  toute  sa  longueur,  était 
si  rapide  et  si  glissant  qu'on  ne  pouvait  s'y  tenir 
debout.  Gilbert  s'assit  et  resta  un  moment  immobile 
pour  se  donner  le  temps  de  se  remettre  et  de  bien 
fixer  son  itinéraire.  A  quelques  pas  de  là  s'élevait 
une  énorme  lucarne  de  charpente  couverte  en 
triangle,  qui  s'avançait  jusqu'à  deux  pieds  de  la 
gouttière.  Gilbert  résolut  de  s'acheminer  par  cet 
étroit  défilé,  et  de  tuile  en  tuile,  il  se  poussa  dans 
la  direction  de  la  mansarde.  On  croira  sans  peine 
qu'il  n'avançait  que  lentement,  d'autant  plus  que 
son  bras  gauche,  encore  endolori,  demandait  à  être 
ménagé;  mais  à  force  de  patience  et  d'industrie  il 


228  LE  COMTE  KOSTIA 

dépassa  la  lucarne  et  finit  par  arriver  sain  et  sauf  à 
l'extrémité  du  toit,  juste  en  face  de  la  fenêtre  de 
Stéphane. 

«  Dieu  soit  loué,  le  plus  difficile  est  fait  !  »  se  dit- 
il  en  soupirant  d'aise. 

Il  était  loin  de  compte.  A  la  vérité,  il  ne  lui  restait 
plus  qu'à  descendre  sur  le  petit  toit,  à  le  traverser 
et  à  enjamber  la  fenêtre,  située  à  hauteur  d'appui, 
mais  avant  de  descendre,  il  fallait  trouver  quelque 
suppoirt,  pierre,  bois  ou  fer,  où  attacher  sa  seconde 
échelle  de  corde,  qu'il  avait  apportée  enroulée  au- 
tour de  son  cou,  de  ses  épaules  et  de  sa  ceinture. 
Malheureusement  il  ne  découvrit  rien.  Enfin,  en  se 
penchant,  il  aperçut  à  l'angle  extérieur  de  la  mu- 
raille un  gros  corbeau  de  fer  qui  servait  à  soutenir 
Tégout;  mais  à  son  vif  chagrin  il  s'avisa  du  même 
coup  que  le  grand  toit  dépassait  de  trois  pieds  l'ali- 
gnement du  petit,  et  que,  supposé  qu'il  réussît  à 
attacher  son  échelle  au  corbeau,  les  derniers  éche- 
lons pendraient  et  flotteraient  dans  le  vide.  Cette 
réflexion  lui  donna  le  frisson,  et,  détournant  ses 
yeux  du  précipice,  il  les  reporta  vers  le  faîte,  où  il 
crut  apercevoir  une  pièce  de  fer  faisant  saillie.  Il  ne 
se  trompait  point  :  c'était  une  sorte  d'ove  fleuronné 
qui  formait  l'amortissement  de  l'arête.  Ce  ne  fut  pas 
sans  de  grands  efforts  qu'il  se  hissa  jusque-là,  et 
lorsqu'il  se  trouva  assis  à  califourchon  sur  la  poutre 
rhaî tresse,  il  s'arrêta  quelques  minutes  pour  souffier 
et  pour  étudier  l'étrange  spectacle  qui  s'offrait  à  lui. 
Ses  regards  embrassaient  une  immense  étendue  de 
toits  abrupts  irréguliers;  ce  n'était  de  toutes  parts 
que  tourelles  en  encorbellements  coiffées  de  toi- 
tures en  forme  d'éteignoir,  pignons  pointus,  encoi- 


LE  COMTE  KOSTIA  229 

gnures,  pans  coupés,  angles  rentrants  ou  saillants, 
clochetons  découpés  à  jour,  enfoncements  profonds 
où  Tombre  s'amassait,  cheminées  grimaçantes, 
lourdes  girouettes  déchirant  la  voie  lactée  de  leurs 
tiges  en  fer  et  de  leurs  flèches  empennées;  au-dessus 
du  clocher  de  la  chapelle,  une  grande  croix  de  pierre 
qui  semblait  s'étirer  les  bras;  ici  et  là,  la  blancheur 
du  zinc  tranchant  sur  le  noir  azuré  de  l'ardoise;  par 
endroits  un  vague  miroitement  et  quelques  flaques 
d'une  lumière  pâle  enveloppés  d'opaques  ténèbres 
et  puis  trois  ou  quatre  têtes  de  grands  arbres  qui 
dépassaient  les  gouttières  et  s'efforçaient  de  sur- 
prendre les  secrets  des  mansardes.  A  la  lueur  scin- 
tillante des  étoiles,  les  moindres  accidents  d'archi- 
tecture affectaient  des  contours  bizarres,  des  figures 
fantastiques,  et  se  profilaient  sur  l'horizon  comme 
des  ombres  chinoises  :  partout  un  air  de  mystère, 
de  curiosité,  de  surprise  effarée.  Toutes  ces  ombres 
se  penchaient  vers  Gilbert,  l'observaient,  l'interro- 
geaient du  regard.  Les  unes  disaient  : 

«  Quel  est  donc  ce  personnage?  Assurément  il 
n'est  pas  des  nôtres.  Que  vient-il  faire  ici?  Ce  ne 
peut  être  qu'un  hardi  voleur  qui  s'en  va  crocheter 
un  volet  et  forcer  un  secrétaire. 

—  Laissez  donc  !  disaient  les  autres.  Ne  voyez- 
vous  pas  que  c'est  un  amoureux  en  bonne  fortune? 
Sa  maîtresse  l'attend,  et  si  tantôt  il  ne  se  rompt  le 
cou,  l'heure  du  berger  sonnera  pour  lui. 

—  Ce  n'est  rien  de  tout  cela,  leur  répondait  Gil- 
bert. Je  ne  suis  qu'un  pauvre  avaleur  d'in-folios,  le- 
quel s'est  avisé  tout  à  coup  de  courir  les  toits  pour 
aller  ressusciter  un  enfant  qui  se  meurt  d'ennui  et 
de  chagrin.  Au  surplus,  croyez-m'en  sur  parole,  je 


230  LE  COMTE  KOSTIA 

suis   plus  étonné  que  vous  de    mon    aventure.  » 

Après  ce  muet  colloque,  il  ramena  ses  regards 
vers  le  précipice,  se  donna  le  plaisir  de  contempler 
les  eaux  blanchâtres  du  Rhin,  qu'il  entrevoyait 
vaguement,  déroulant  dans  la  plaine  ses  onduleux 
anneaux,  comme  un  énorme  serpent  aux  écailles  lui- 
santes, et  prêta  un  moment  l'oreille  à  son  bruyant 
et  morne  grondement,  qui  semblait  reprocher  leur 
silence  aux  chiens  de  garde,  aux  hiboux,  aux  vents 
et  aux  girouettes  endormies. 

Quand  il  eut  repris  haleine,  Gilbert  s'approcha  de 
cet  ornement  de  relief  où  il  se  proposait  de  sus- 
pendre son  échelle;  sa  déception  fut  grande  :  il 
reconnut  que  cet  ove  en  tôle,  maltraité  de  longue 
main  par  les  autans,  ne  tenait  plus  qu'à  un  méchant 
clou,  et  qu'il  céderait  infailHblement  au  moindre 
effort. 

«  Décidément,  se  dit-il,  il  faut  en  passer  par  le  cor- 
beau de  fer  !  » 

Et,  quoiqu'il  lui  en  coûtât,  prenant  résolument 
son  parti,  impatienté  d'ailleurs  de  tant  de  pas  per- 
dus et  d'un  temps  si  précieux  consumé  en  vains 
efforts,  il  redescendit  le  toit  beaucoup  plus  lestement 
qu'il  ne  l'avait  gravi.  Dès  qu'il  fut  en  bas,  conjurant 
par  la  puissance  de  sa  volonté  un  nouvel  accès  de 
vertige  dont  il  se  sentait  menacé,  il  se  coucha  sur  le 
ventre  parallèlement  à  la  gouttière,  et,  avançant  sa 
tête  et  ses  bras  au  delà  du  toit,  il  parvint,  non  sans 
beaucoup  de  peine,  à  nouer  solidement  sa  corde  au 
corbeau  de  fer.  Cela  fait,  il  lança  son  échelle  dans  le 
vide,  et,  sans  s'amuser  à  la  regarder  flotter,  il  pivota 
tout  doucement  sur  lui-même,  tournant  par  degrés 
sa  tête  du  côté  de  la  mansarde  et  ses  pieds  du  côté 


LE  COMTE  KOSTIA  231 

de  l'échelle;  sa  volte-face  terminée,  il  se  laissa  cou- 
ler en  dehors  du  toit  jusqu'aux  aisselles,  demeurant 
ainsi  suspendu  sur  les  coudes.  Moment  critique  ! 
Qu'une  latte,  qu'un  clou  vînt  à  se  rompre  !...  Il  ne  se 
donna  pas  le  temps  de  faire  cette  sinistre  réflexion  ; 
il  était  tout  occupé  d'attirer  à  lui  avec  ses  pieds  la 
corde  qui  se  dérobait,  et  quand  il  eut  enfin  réussi  à 
les  poser  sur  un  des  échelons  supérieurs,  détachant 
du  toit  son  bras  gauche,  il  saisit  fortement  le  cor- 
beau, et  bientôt  sa  main  droite,  se  déplaçant  à  son 
tour,  vint  se  cramponner  à  l'un  des  montants  de 
l'échelle. 

«  Ce  que  je  viens  de  faire,  pensa- t-il,  n'est  pas  trop 
mal  pour  un  débutant  !  » 

Et  il  se  mit  à  descendre,  en  ayant  soin  de  mesurer 
tous  ses  mouvements  avec  une  scrupuleuse  atten- 
tion ;  mais  au  moment  où  ses  pieds  se  trouvaient  de 
niveau  avec  l'extrémité  du  petit  toit,  ayant  eu 
l'imprudence  de  se  pencher  pour  regarder  le  vide 
au-dessous  de  lui,  il  fut  pris  d'un  tournoiement  de 
tête  plus  terrible  mille  fois  que  ceux  qu'il  avait 
déjà  ressentis.  La  vallée  tout  entière  commença  de 
s'agiter  autour  de  lui,  comme  tourmentée  par  un 
formidable  roulis  qui  tour  à  tour  la  soulevait  vers  le 
ciel  ou  l'abîmait  dans  les  entrailles  de  la  terre.  Et 
bientôt,  le  mouvement  s' accélérant,  arbres  et  pierres, 
plaines  et  montagnes,  tout  se  confondit  dans  un 
noir  tourbillon  qui  se  démenait  avec  une  furie 
croissante,  et  d'où  il  sortait  des  éclairs  et  des  globes 
de  feu.  Soudain  il  lui  sembla  que  l'air  lui  manquait. 
Il  ferma  les  yeux,  un  cri  étouffé  sortit  de  sa  poitrine 
haletante...  C'en  était  fait,  le  tourbillon  avait  passé 
sur  lui  et  venait  de  l'emporter  dans  l'espace.  Il 


232  LE  COMTE  KOSTIA 

perdit  connaissance  pendant  quelques  secondes'  : 
quelle  ne  fut  pas  sa  surprise,  en  rouvrant  les  youx, 
de  se  retrouver  sur  son  échelle  !  Il  s'y  était  cram- 
ponné avec  une  telle  force  que  ses  ongles  étaient 
entrés  assez  profondément  dans  la  corde,  et  il  avait 
saisi  entre  ses  dents  un  des  échelons  supérieurs,où 
elles  s'étaient  si  bien  incrustées  qu'il  eut  peine  à  les 
en  détacher.  Il  abaissa  ses  regards  sur  la  vallée;  elle 
était  redevenue  immobile.  Il  les  leva  au  firmament  : 
les  étoiles  le  contemplaient  avec  des  yeux  favorables. 
Il  passa  sa  langue  sur  ses  lèvres  en  feu,  respirant  à 
pleins  poumons  l'air  de  la  nuit,  qui  lui  parut  em- 
baumé. Des  larmes  de  joie  s'échappèrent  de  ses  pau- 
pières, et  dans  un  transport  naïf,  il  se  prit  à  baiser 
tendrement  l'échelon  quç  tout  à  l'heure  ses  dents 
dévoraient.  Rendu  à  lui-même,  pour  dissiper  l'émo- 
tion que  lui  causait  le  souvenir  de  son  affreux 
cauchemar,  il  recourut  au  vieil  Homère,  et  il  récita 
tout  d'une  haleine  le  passage  de  l'Iliade  où  le  divin 
aëde  décrit  l'allégresse  d'un  pâtre  contemplant  les 
astres  du  haut  d'un  rocher...  De  sa  vie,  Gilbert  ne 
relira  ces  vers  sans  se  ressouvenir  du  doux  et  ter- 
rible moment  où  il  les  récita  suspendu  dans  les  airs, 
apercevant  au-dessus  de  sa  tête  le  sourire  infini  des 
champs  étoiles,  et  sous  ses  pieds  l'horreur  d'un  pré- 
cipice... Dès  qu'il  se  sentit  plus  calme,  il  se  mit  en 
devoir  d'opérer  sa  descente  sur  le  petit  toit,  moins 
rapide  que  l'autre  et  couvert  de  tuiles  creuses  qui 
laissaient  entre  elles  de  profondes  rainures  ;  par  sur- 
croît de  bonheur,  la  gouttière  était  surmontée  de 
place  en  place  d'ornements  de  fer  scellés  dans  le 
mur  et  enroulés  en  forme  de  volutes.  Gilbert  im- 
prima un  mouvement  oscillatoire  à  l'échelle,  et  dès 


I 

I 


LE  COMTE  KOSTIA  233 

que  le  balancement  fut  devenu  assez  fort  pour  que 
cette  escarpolette  improvisée  vînt  effleurer  la  gout- 
tière, prenant  bien  son  temps,  il  dégagea  son  pied 
droit  et  le  planta  fermement  à  l'extrémité  d'une  des 
rainures;  puis  sa  main  droite,  lâchant  l'échelle,  se 
porta  vivement  sur  une  des  volutes.  Un  instant 
après,  l'échelle  abandonnée  à  elle-même,  était  re- 
tournée à  sa  place,  minuit  sonna.  Gilbert  fut  stupé- 
fait en  découvrant  qu'il  avait  dépensé  deux  heures 
à  son  aventureux  voyage.  Gravir  le  toit  jusqu'à  mi- 
hauteur,  le  traverser,  enjamber  la  fenêtre,  ce  lui  fut 
une  affaire  de  rien,  après  quoi,  écartant  de  sa  main 
les  rideaux  : 

«  Suis- je  attendu?  »  s'écria-t-il  d'une  voix  douce, 
et  il  s'élança  d'un  bond  dans  la  chambre. 

Les  genoux  aux  dents,  la  tête  ensevelie  dans  ses 
mains,  Stéphane  était  accroupi  au  pied  des  saintes 
images.  En  entendant  et  en  apercevant  Gilbert,  il 
tressaillit,  se  leva  brusquement  et  demeura  immo- 
bile, les  mains  croisées  par- dessus  la  tête,  le  cou 
tendu,  les  lèvres  frémissantes  et  épanouies  par  un 
sourire,  des  éclairs  et  des  larmes  dans  les  yeux. 
Comment  peindre  l'étrangeté  de  sa  physionomie? 
Mille  sentiments  divers  s'y  trahissaient.  La  surprise, 
la  reconnaissance,  la  honte,  l'inquiétude,  une  longue 
attente  enfin  remplie,  un  reste  de  superbe  qui  sen- 
tait sa  défaite  assurée,  une  incrédulité  opiniâtre, 
forcée  de  se  rendre,  le  désordre  d'une  imagination 
ravie,  éperdue,  les  délices  de  l'espérance  et  l'amer- 
tume des  souvenirs,  tout  cela  paraissait  sur  sa  figure 
et  y  formait  un  si  confus  mélange  qu'à  le  voir 
ainsi  riant  à  la  lois  et  pleurant,  il  semblait  que  ce 
fût  sa  joie  qui  pleurât  et  sa  tristesse  qui  sourît.  Son 


234  LE  COMTE  KOSTIA 

premier  trouble  dissipé,  ce  qui  domina  sur  son 
visage,  ce  fut  la  gravité,  l'émotion,  et  comme  une 
douceur  rêveuse  et  effarouchée.  Il  s'éloigna  de  Gil- 
bert à  reculons  et  se  laissa  tomber  sur  une  chaise 
au  bout  de  la  chambre. 

«  Suis-je  de  trop?  Faut-il  que  je  m'en  aille?  » 
demanda  Gilbert,  demeuré  debout. 

Stéphane  ne  répondit  rien. 

«  Décidément  ma  figure  ne  vous  revient  point  !  » 
reprit  Gilbert  en  se  tournant  à  moitié  vers  la  fenêtre. 

Stéphane  fronça  le  sourcil. 

«  De  grâce,  ne  vous  jouez  point  !  dit-il  d'une  voix 
sourde.  Ce  qui  se  passe  entre  nous  est  bien  sérieux. 

—  Le  sérieux  que  je  préfère,  dit  Gilbert,  c'est 
celui  de  la  joie.  » 

Stéphane  froissa  vivement  ses  cheveux  entre  ses 
mains  amaigries  et  effilées  : 

«  La  joie?  dit-il.  Elle  viendra  peut-être  à  son 
heure.  A  force  de  m'en  parler,  qui  sa't?...  Pour  1e 
moment,  je  crois  rêver.  Le  désordre  de  mes  pensées 
m'effraye.  Ne  me  faites  pas  de  questions,  je  ne  sau- 
rais vous  répondre.  Et  puis  le  son  de  ma  voix  me 
chagrine,  m'irrite.  C'est  une  discordance  dans  la 
musique,  que  je  crois  entendre.  Souffrez  donc  que  je 
me  taise  et  que  je  vous  regarde.  » 

Et  s' approchant  d'une  table  longue  qui  se  trou- 
vait au  milieu  de  la  chambre,  il  fit  signe  à  Gilbert  de 
prendre  place  à  l'un  des  bouts,  et  s'assit  à  l'autre. 

Après  un  long  silence,  il  se  prit  à  penser  tout  haut, 
comme  s'il  se  fût  réconcilié  avec  le  son  de  sa  voix  : 

«  Cet  air  hardi,  résolu,  tant  de  fierté  dans  le 
regard!  tant  de  bonté  dans  le  sourire!...  C'est  un 
autre  homme  !   Ah  !   dans  quelle  méprise  suis-je 


LE  COMTE  KOSTIA  235 

tombé  !  Je  n*ai  rien  su  voir,  rien  deviner.  Je  le  mé- 
prisais, je  le  haïssais,  celui  que  Dieu  m'envoyait 
pour  me  sauver  du  désespoir...  Ah  !  voilà  donc  ce 
que  cachait  cet  air  simple,  uni,  ce  visage  serein  dont 
le  calme  m'irritait,  cette  douceur  qui  me  semblait 
servile,  cette  sagesse  que  je  croyais  pédante,  cette 
facilité  d'humeur  que  je  prenais  pour  une  bassesse 
de  chien  couchant...  Çà,  vraiment,  est-ce  bien  le 
même  homme?  » 

Il  se  tut  un  moment,  puis  d'une  voix  plus  assurée  : 

«  Comment  vous  y  êtes- vous  pris  pour  arriver  jus- 
qu'ici? Ah  !  mon  Dieu,  ce  grand  toit  est  si  rapide  ! 
D'y  penser  seulement,  je  frissonne,  et  la  tête  me 
tourne.  En  vous  attendant,  j'ai  prié  les  saints  pour 
vous.  Avez- vous  senti  qu  ils  vous  fussent  secou- 
rables?  J'aimerais  savoir  à  quoi  m'en  tenir.  Ils 
m'ont  si  souvent  manqué  de  parole  I...  » 

Nouveau  silence,  pendant  lequel  Stéphane  regar- 
dait Gilbert  avec  une  fixité  qui  pensa  l'embar- 
rasser. 

«  Vous  avez  donc  hasardé  vos  jours  pour  moi  ! 
reprit  enfin  le  jeune  homme;  mais  êtes- vous  bien 
sûr  que  j'en  vaille  la  peine?  Voyons,  soyez  franc. 
Quelqu'un  vous  a-t-il  parlé  de  moi?  Ou  bien,  à  force 
d'étudier  mon  caractère,  y  avez- vous  fait  quelque 
découverte  intéressante?  Répondez  et  gardez- vous 
de  mentir.  Mes  yeux  sont  sur  vous,  ils  sauront  bien 
deviner  si  vous  êtes  sincère. 

—  Vraiment  vous  m' étonnez,  répondit  tranquil- 
lement Gilbert,  et  que  puis- je  avoir  à  vous  cacher? 
Tout  mon  savoir  se  réduit  à  deux  points.  Je  sais 
d  abord  que  vous  appartenez  à  la  race,  à  la  confrérie 
des  âmes  nobles;  je  sais  ensuite  que  vous  êtes  très 


236  LE  COMTE  KOSTIA 

malheureux...  Ah  !  pardon,  je  sais  une  chose  encore. 
Je  sais,  à  n'en  pouvoir  douter,  que  j*ai  conçu  pour 
vous  une  vive  et  tendre  amitié,  et  que  je  serais,  m^oi 
aussi,  très  malheureux,  si  je  ne  pouvais  attendre 
de  vous  aucun  retour. 

—  Vous  avez  de  l'amitié  pour  moi  ?  Comment  cela 
se  peut-il  faire? 

—  Oh!  l'étrange  question?  Qui  a  jamais  pu 
répondre  à  ces  questions-là?  G  est  le  mystère  des 
mystères.  Je  vous  aime,  parce  que  je  vous  aime,  je 
n'en  sais  pas  d'autre  explication.  Assurément  vous 
ne  m'avez  jamais  fait  d'avances  bien  flatteuses,  je 
crois  même  avoir  eu  quelquefois  à  me  plaindre  de 
vous  :  eh  bien  !  en  dépit  de  vos  mépris,  de  vos  hau- 
teurs, de  vos  injustices,  je  ne  laissais  pas  de  vous 
aimer.  Demandez  le  secret  de  cette  bizarrerie  à  celui 
qui  a  créé  l'homme  et  qui  a  mis  au  fond  de  ses 
entrailles  cette  mystérieuse  puissance  qu'on  appelle 
la  sympathie. 

—  Pourquoi,  dit  Stéphane,  cette  sympathie 
n'était-elle  pas  réciproque?  Moi,  du  premier  jour  que 
je  vous  ai  vu,  je  vous  ai  pris  en  haine.  Je  ne  sais 
de  quels  yeux  je  vous  regardais,  mais  j'avais  cru 
reconnaître  en  vous  un  ennemi.  C'est  qu'hélas! 
depuis  longtemps  le  soupçon  et  la  défiance  avaient 
envahi  mon  cœur.  Et  tenez,  en  ce  moment  même,  je 
me  défie  encore,  je  crains  d'être  dupe  de  quelque 
prestige,  de  quelque  illusion;  je  crois  et  je  ne  crois 
pas  et  je  suis  tenté  de  m' écrier  avec  un  personnage 
des  saints  Évangiles  :  «  Mon  patron,  mon  frère,  mon 
«  ami,  je  crois  en  vous;  venez  en  aide  à  mon  incré- 
«  dulité  !  » 

— '■  Votre    incréduUté    guérira    d'elle-même,    et, 


LE  COMTE  KOSTIA  237 

soyez-en  sûr,  un  jour  viendra  où  vous  vous  direz 
avec  confiance  :  Il  est  dans  ce  monde  une  âme,  sœur 
de  la  mienne,  dans  laquelle  je  puis  verser  sans 
crainte  tous  mes  soucis,  toutes  mes  pensées,  tous 
mes  chagrins  et  toutes  mes  espérances.  Il  est  un 
être  qui  s'occupe  sans  cesse  de  moi,  dont  mon  bon- 
heur est  la  grande  affaire,  l'intérêt  suprême,  un 
être  à  qui  je  puis  tout  dire,  tout  confesser,  un  être 
qui  m'aime  parce  qu'il  me  connaît  et  qui  me  con- 
naît parce  qu'il  m'aime,  un  être  qui  vit  avec  moi, 
qui  vit  en  moi,  et  qui  saiurait,  s'il  le  fallait,  sacrifier 
tout,  jusqu'à  sa  vie,  sur  le  saint  autel  de  l'amitié  ! 
Et  alors  ne  vous  écrierez- vous  pas  dans  la  joie  de 
votre  cœur  :  Dieu  soit  loué  !  je  possède  un  ami  ! 
Dieu  soit  béni  !  j'ai  appris  ce  que  c'est  que  d'aimer 
et  d'être  aimé. 

Stéphane  se  prit  à  pleurer  : 

«  Etre  aimé!  disait-il;  c'est  un  grand  mot,  et  je 
l'ose  à  peine  prononcer.  Etre  aimé  !  Je  ne  le  fus 
jamais.  Je  crois  bien  que  ma  mère  m'aimait,  que 
dis- je?  j'en  suis  sûr;  mais  il  y  a  si  longtemps  de 
cela  !  Ma  mère...  c'est  pour  moi  une  légende.  Il  me 
semble  que  je  n'étais  pas  né  quand  je  l'ai  connue. 
Je  me  souviens  qu'elle  me  prenait  souvent  sur  ses 
genoux  et  qu'elle  me  couvrait  de  baisers.  De  telles 
délices  ne  sont  pas  de  ce  monde;  j'ai  dû  les  goûter 
dans  quelque  étoile  lointaine  où  les  cœurs  sont 
moins  durs  qu'ici-bas,  et  que  j'ai  habitée  quelque 
temps,  séjour  de  paix  et  d'innocence...  Mais  un  joiu: 
ma  mère  me  laissa  tomber  de  ses  bras,  et  je  fus  pré- 
cipité siu:  cette  terre  où  la  haine  m'attendait  et  me 
reçut  dans  son  sein...  Oh!  la  haine,  je  la  connais! 
Cette  seconde  mère  m'a  bercé  dans  ses  bras,  elle 


238  LE  COMTE  KOSTIA 

m'a  nourri  de  soii  lait,  elle  m'a  prodigué  ses  pré- 
cieuses leçons,  elle  a  veillé  sur  moi  nuit  et  jour. 
Oh  !  c  est  une  merveilleuse  providence  que  la  haine. 
Elle  voit  tout,  elle  songe  à  tout,  s'avise  de  tout, 
partout  présente,  toujours  aux  aguets,  ignorant  la 
fatigue,  l'ennui,  le  sommeil...  La  haine!  elle  est  la 
maîtresse  de  ce  château,  elle  le  gouverne;  ces  grands 
corridors  sont  pleins  d'elle,  je  n'y  puis  faire  un  pas 
sans  la  rencontrer;  ici  même,  dans  cette  chambre 
solitaire,  je  vois  flotter  son  image  sur  les  lambris, 
sur  les  tapisseries,  autour  des  rideaux  de  ce  lit, 
et  souvent  la  nuit,  pendant  mon  sommeil,  elle  vient 
s'asseoir  sur  ma  poitrine,  et  elle  peuple  mes  rêves 
de  terreurs  et  de  spectres  !  Etre  haï  sans  savoir 
pourquoi,  quel  supplice  1  Et  songez  que  dans  ma 
première  enfance  ce  père  qui  me  hait,  a  été  un  père 
pour  moi.  Il  me  caressait  rarement,  je  le  craignais,  il 
était  sévère,  impérieux;  mais  c  était  un  père  enfin, 
il  prenait  dans  Toccasion  la  peine  de  nous  le  dire. 
Souvent  à  notre  vue,  sa  gravité  se  déridait;  je  me 
souviens  qu'il  m'a  quelquefois  souri... 

«  Mais  un  jour,  jour  maudit,  j'avais  alors  dix 
ans  ;  depuis  un  mois,  ma  mère  était  morte...  Tou- 
jours renfermé  dans  son  appartement,  une  semaine 
s'écoula  sans  que  je  le  visse.  Je  dis  à  ma  gou- 
vernante :  Je  veux  voir  mon  père  !  J'allai  frap- 
per à  sa  porte,  j'entrai,  je*  courus  à  lui...  Il  me 
repoussa  avec  une  telle  violence  que  je  tombai 
à  la  renverse  et  me  blessai  la  tête  contre  Je  pied 
d'une  chaise.  Je  me  relevai  tout  ensanglanté;  il 
me  regarda  avec  mépris,  se  prit  à  rire  et  sortit 
de  la  chambre.  Mon  esprit  s'égara,  toutes  mes  idées 
étaient  bouleversées;  je  crus  que  le  soleil  allait 


.      LE  COMTE  KOSTIA  239 

s'éteindre  et  le  monde  finir.  Un  père  qui  rit  en 
voyant  couler  le  sang  de  son  enfant  !  Et  quel  rire  !.... 
Il  me  l'a  souvent  fait  entendre  depuis,  et  je  n'ai  pu 
encore  m'y  accoutumer  !...  La  fièvre  me  prit,  je 
tombai  en  délire.  On  me  mit  au  lit,  et  je  criais  à 
ceux  qui  me  gardaient  :  J'ai  froid  !  j'ai  froid  !  ré- 
chauffez-moi... Et  dans  ce  corps  de  glace  je  sentais 
un  cœur  qui  brûlait,  qui  se  consumait.  J'aurais  juré 
qu'un  fer  rouge  y  avait  passé.  » 

Stéphane  essuya  ses  larmes  avec  une  boucle  de 
ses  cheveux,  puis,  accoudé  sur  la  table,  il  reprit 
d'une  voix  faible  : 

a  Je  ne  voudrais  pas  que  vous  vous  fissiez  d'illu- 
sions. Vous  avez  de  l'amitié  pour  moi  et  vous  me 
demandez  du  retour;  c'est  tout  simple,  l'amitié  vit 
d'échange.  Si  je  n'avais  rien  à  vous  donner,  vous 
vous  lasseriez  bientôt  de  m' aimer.  Or,  écoutez-moi. 
Hier,  pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  suis  rentré 
en  moi-même,  fantaisie  bizarre  que  vous  seul  avez 
pu  m' inspirer;  pour  la  première  fois  je  me  suis 
examiné  sérieusement,  j'ai  pris  mon  cœur  à  deux 
mains,  je  l'ai  observé  comme  un  médecin  observe 
son  malade,  j'ai  plongé  mes  regards  jusqu'au  fond, 
et  j'y  ai  reconnu  je  ne  sais  quoi  d'aride  et  de  flétri 
qui  m'a  fait  peur.  Il  y  a  bien  longtemps  qu'il  était 
souffrant,  ce  pauvre  cœur;  mais  depuis  un  an  il 
s'est  fait  en  moi  une  crise  terrible  qui  l'a  tué.  Et 
maintenant  il  n'y  a  plus  dans  cette  poitrine  qu'une 
poignée  de  cendres  froides,  bonnes  tout  au  plus  à 
jeter  par  la  fenêtre  et  à  disperser  dans  les  airs. 
•  —  Eh  quoi  !  vous  êtes  orthodoxe,  lui  dit  Gilbert 
d'un  ton  d'autorité,  vous  croyez  aux  saints,  bien 
que  sous  bénéfice  d'inventaire,  et  cependant  vous 


240  LE  COMTE  KOSTTA 

en  êtes  encore  à  apprendre  que  la  mort  n'est  qu'un 
mot,  ou,  pour  mieux  dire,  qu'elle  est  une  relâche, 
une  halte  dans  la  vie,  un  temps  de  jachères, 
auquel  succèdent  de  nouvelles  moissons  !  Vous  igno- 
rez ou  vous  oubliez  qu'il  n'est  de  cendres  si  froides 
que,  le  vent  de  l'esprit  venant  à  souffler  sur  elles, 
on  ne  les  voie  tressaillir,  se  lever  et  marcher  !  Et  vous 
me  laissez  le  soin  de  vous  enseigner  que  votre  âme 
est  capable  de  rajeunissements,  de  renaissances 
inattendues,  qu'à  la  seule  condition  de  le  désirer  et 
de  le  vouloir  vous  sentirez  s'éveiller  dans  votre  sein 
des  puissances  inconnues,  et  que,  sans  sortir  de 
votre  nature,  vous  transformant  de  jour  en  jour, 
vous  vous  serez  à  vous-même  une  éternelle  nou- 
veauté !  » 
Stéphane  le  regarda  en  souriant  :  ^ 

«  Ainsi  vous  avez  traversé  les  toits  pour  venir  me 
prêcher  la  conversion,  comme  le  père  Alexis  ! 

—  La  conversion,  je  ne  sais.  Je  ne  me  charge 
pas  d'opérer  des  miracles;  mais  la  métamorphose... 

—  Oh  !  oui,  la  métamorphose  des  plantes  !  s'écria 
Stéphane  d'un  ton  d'ironie  caressante;  peut-être 
même  avez- vous  apporté  le  livre... 

—  Il  est  vraiment  bien  question  de  livres  !...  Un 
jour  j'achetai  chez  un  marchand  de  graines  un 
pauvre  oignon  de  triste  apparence,  une  bulbe  jau- 
nâtre formée  d'écaillés  en  recouvrement  qui  rendait 
sous  mes  doigts  un  bruissement  de  feuilles  mortes. 
Arrivé  chez  moi,  je  pris  cet  oignon  dans  mes  mains 
et  je  lui  dis  :  «  Tu  seras  un  lis.  »  Et  il  me  répondit  : 
«  Quelle  folie  !  Tout  en  moi  est  flétri,  desséché, 
Regarde- moi  bien,  tu  verras  que  je  suis  mort.  — 
Laisse-moi  faire  !  m'écriai-je;  j'implorerai  le  secours 


LE  COMTE  KOSTIA  241 

des  puissances  élémentaires.  Je  dirai  au  ciel  :  Verse- 
lui  à  boire.  Je  dirai  à  la  terre  :  Nourris-le  de  tes 
sucs.  Je  dirai  au  soleil  :  Échauffe-le  de  tes  rayons. 
Et  ainsi  cette  pauvre  plante  qui  se  croit  morte  res- 
suscitera, percera  la  pierre  de  son  tombeau,  vivra, 
grandira,  et  la  gloire  de  sa  floraison  éblouira  mes 
yeux...  ))  Je  disais  vrai.  Cette  triste  racine,  enfouie 
par  moi  dans  le  sein  de  la  terre,  se  sentit  travaillée 
comme  d'une  douleur  de  ne  pas  être,  comme  d'un 
confus  désir  d'exister;  et  ce  désir,  cette  douleur 
devinrent  ime  âme,  et  cette  âme  prit  vie,  et  cette  vie 
entra  dans  le  cycle  divin  de  ses  métamorphoses. 
Tout  à  la  fois  immuable  et  diverse,  se  ramassant 
en  soi-même  ou  se  dilatant  au  gré  des  pulsations 
d'une  fièvre  mystérieuse,  elle  apparut  à  la  lumière 
sous  la  forme  de  longues  feuilles  frissonnantes,  puis 
elle  élança  vers  le  ciel  une  tige  mince  et  délicate, 
et  cette  tige,  s' épanouissant  au  sommet  et  se  cou- 
ronnant d'un  diadème  d'argent,  étala  aux  regards 
une  fleur  éblouissante  dont  les  vents  aspiraient  les 
parfums  avec  délices...  Écoutez-moi  donc,  ô  mon 
beau  lis  candide  !  Croyez  aux  sucs  nourriciers  de  la 
terre,  croyez  aux  rosées  rafraîchissantes  du  ciel, 
croyez  surtout  aux  splendeurs  du  soleil,  et  voyez 
plutôt  !...  Dans  cette  poitrine,  dans  ce  cœur  qui 
vous  aime,  je  vous  apporte  un  rayon  de  ce  soleil 
tout-puissant.  Ah  !  buvez-en  à  longs  traits  la  lumière 
et  la  chaleur,  et  un  jour,  vous  aussi,  vous  fleurirez, 
je  vous  le  jure,  sous  les  regards  de  l'éternelle  bonté.  » 

Stéphane  se  prit  de  nouveau  à  pleurer. 

«  Je  ne  sais  si  vous  dites  vrai,  murmura- 1- il,  mais 
votre  ton,  votre  voix,  vos  regards...  vos  regards 
surtout  !...  » 


242  LE  COMTE  KOSTIA 

Puis,  retenant  ses  larmes  : 

«  Vous  me  parlez  beaucoup  de  mon  âme;  mais 
ma  vie,  ma  destinée,  trouverez- vous  aussi  le  secret 
de  les  métamorphoser? 

—  Ce  secret,  nous  le  chercherons  ensemble.  J'ai 
déjà  des  lumières  là- dessus.  Seulement  ne  nous 
pressons  pas.  Avant  d'entreprendre  ce  grand  tra- 
vail, il  faut  que  votre  cœur  ait  recouvré  ses  forces 
et  sa  santé 

—  Ingrat  que  je  suis  !  s'écria  Stéphane.  Ma  desti- 
née !  mais  dès  aujourd'hui  elle  a  changé.  Oui,  dès 
cet  instant,  je  ne  suis  plus  seul  au  monde.  Vide 
affreux  où  je  me  dévorais,  désespoirs  qui  de  vos 
sombres  ailes  faisiez  la  nuit  autour  de  l'enfant  aban- 
donné, c'en  est  fait,  je  suis  délivré  de  vous;  l'instru- 
ment du  supphce  est  brisé.  Désormais  je  crois, 
j'espère,  je  respire  !...  Mais  pensez- y,  mon  ami,  pour 
moi,  vivre  ce  sera  vous  voir,  vous  entendre,  vous 
parler.  Pourrez-vous  venir  souvent  ici  ? 

—  Aussi  souvent  que  me  le  permettra  la  pru- 
dence, deux  ou  trois  fois  la  semaine.  Nous  choisi- 
rons bien  nos  jours;  nous  consulterons  le  ciel,  les 
vents,  les  étoiles.  Les  autres  jours,  aux  heures  pro- 
pices, nous  mettant  tous  deux  à  la  fenêtre,  nous 
communiquerons  à  l'aide  de  signes  dont  nous  con- 
viendrons, car  il  me  semble  que,  comme  moi,  vous 
avez  la  vue  très  longue...  Et  tenez,  je  connais  le  lan- 
gage des  sourds-muets,  je  vous  l'enseignerai,  et  si 
jamais  vous  me  faisiez  faire  par  vos  doigts  un  mes- 
sage ainsi  conçu  :  «  Je  suis  triste,  je  suis  malade,  à 
tout  prix  venez  ce  soir!...  »  eh  bien!  quoi  qu'en 
pussent  dire  les  étoiles  et  les  vents... 

—  Ah  !  grand  Dieu  !  interrompit  Stéphane,  expo- 


LE  COMTE  KOSTIA  243 

ser  follement  vos  jours  !...  je  mourrais  plutôt  ! 
Malédiction  sur  moi  si  jamais  par  un  caprice...  Ah  ! 
chassez  une  telle  pensée  !  Mais,  je  vous  prie,  ce 
bonheur  que  vous  me  promettez,  combien  de  temps 
durera-t-il?  Un  jour, hélas  !  reprenant  votre  liberté... 

—  J'ai  deux  ans,  trois  ans  peut-être  à  passer  ici; 
il  ne  tiendra  même  qu'à  moi  d'y  demeurer  davan- 
tage. Quoi  qu'il  arrive,  soyez  certain  qu'avant  que 
je  sorte  de  cette  maison,  votre  destinée  aura  changé. 
Je  vous  ai  dit  de  croire  au  soleil;  croyez  aussi  à 
l'imprévu  I 

—  L'imprévu!  s'écria  Stéphane;  je  crois  en  lui, 
depuis  que  je  l'ai  vu  entrer  ici  par  la  fenêtre  !  » 

Et  tout  à  coup,  portant  la  main  sur  son  cœur,  il 
ferma  les  yeux,  pâlit  et  poussa  un  douloureux 
gémissement.  Gilbert  s'élança  vers  lui;  mais  le 
repoussant  avec  douceur  : 

«  Ne  craignez  rien,  lui  dit  Stéphane;  la  joie  est 
venue,  je  la  sens  là,  elle  me  brûle...  Laissez-moi 
savourer  une  souffrance  si  douce  et  si  nouvelle  pour 
moi.  )) 

I  II  resta  quelques  minutes  les  yeux  fermés;  puis, 
les  rouvrant  et  secouant  sa  charmante  tête  bouclée  : 

«  Asseyez-vous  là,  dit-il  d'un  ton  enjoué,  et 
apprenez-moi  bien  vite  le  langage  des  sourds-muets. 

—  Impossible!  répondit  Gilbert;  l'heure  du 
départ  a  sonné.  » 

Stéphane  se  fâcha,  frappa  du  pied. 

«  Apprenez-moi  du  moins  les  deux  premières 
lettres;  si  je  ne  sais  Va  et  le  ô,  je  ne  pourrai  fermer 
l'œil  jusqu'au  jour...  » 

Gilbert  dut  se  rendre  à  cet  impétueux  caprice.  Sa 
démonstration  terminée  : 


244  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Deux  lettres  encore  !  dit  Stéphane,  et  je  vous 
tiens  quitte;  mais  à  tout  prix  je  veux  savoir  encore 
deux  lettres.  » 

Gilbert,  le  prenant  par  le  bras,  le  conduisit  à  la 
fenêtre;  écartant  le  rideau,  il  lui  montra  du  doigt 
les  étoiles  déjà  pâlissantes  et  une  va:gue  blancheur 
qui  paraissait  à  l'horizon.  Alors,  changeant  soudain 
de  note,  mais  toujours  emporté  par  son  ardente 
nature,  qui  imprimait  à  tous  les  mouvements  de  son 
âme  le  caractère  de  la  passion,  Stéphane  entra  dans 
une  violente  agitation  à  l'idée  des  dangers  qu'allait 
braver  son  ami. 

«  Je  veux  vous  accompagner,  lui  disait-il,  je  veux 
savoir  quels  périls  vous  courez  en  venant  ici.  Pour 
descendre  du  grand  toit  sur  le  petit,  vous  avez  dû 
vous  servir  d'une  échelle,  je  veux  m' assurer  qu'elle 
est  solide. 

—  N'ayez  crainte,  j'y  ai  pourvu. 

—  Quand  je  vous  dis  que  je  veux  la  voir  !  Je  n'en 
croirai  que  mes  yeux  et  mes  mains.  Où  est  cette 
échelle?  H  faut  absolument  que  je  la  voie. 

—  Et  moi,  je  vous  défends  d'enjamber  cette 
fenêtre.  Croyez-m'en  sur  parole,  mon  échelle  de 
corde  est  toute  neuve  et  très  solide. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  s'écria  Stéphane,  frappé  d'une 
illumination  subite.  Je  parierais  que  vous  l'avez 
attachée  à  ce  grand  corbeau  de  fer  qui  allonge  son 
affreux  bec  là-haut,  à  l'angle  de  la  muraille.  Et  tout 
à  l'heure  vous  étiez  suspendu  dans  le  vide  sur  cette 
méchante  corde  flottante  !  Triple  sot  qui  ne  m'en 
étais  pas  avisé  ! 

Et ,  au  grand  étonnement  de  Gilbert ,  il 
ajouta  ; 


LE  COMTE  KOSTIA  245 

«  Vous  ne  m'aimez  pas  encore  assez  pour  avoir  le 
droit  de  courir  de  telles  aventures  ! 

—  De  grâce,  un  peu  de  calme  !  lui  dit  Gilbert. 
Vous  faisiez  paraître  tantôt  une  douceur,  une  sa- 
gesse qui  m'enchantaient.  Prenez  garde;  Ivan  pour- 
rait bien  se  réveiller  et  monter. 

—  Ces  murailles  sont  lourdes,  ces  dalles  sont 
épaisses  :  entre  cette  chambre  et  Tescaher,  il  y  a  une 
alcôve,  un  vestibule  et  deux  grandes  portes  fermées, 
et  entre  le  bras  de  cet  escalier  et  la  cage  de  mon 
geôlier  il  y  a  un  long  corridor.  D'ailleurs,  il  est 
capable  de  tout,  sauf  de  venir  rôder  la  nuit  autour 
de  mon  appartement;  mais  que  m'importe?  Qu'il 
vienne  nous  surprendre,  cet  odieux  Ivan  !  Je  me 
résigne  à  tout  plutôt  que  de  vous  voir  remettre  les 
pieds  sur  cette  horrible  échelle  !  Et  à  votre  tour, 
croyez-m'en  sur  parole,  si  vous  enfreignez  ma 
défense,  tout  à  l'heure,  sous  vos  yeux,  je  me  pré- 
cipite tête  baissée  dans  l'abîme  ! 

—  Votre  déraison  est  extrême,  repartit  Gilbert 
d'un  ton  sévère;  il  faut  à  tout  prix  que  je  sorte  d'ici. 
Puisque  mon  échelle  vous  déplaît,  au  lieu  de  me 
débiter  mille  folies,  tâchez  plutôt  de  découvrir...  » 

Stéphane  se  frappa  le  front. 

«  Ma  découverte,  la  voici,  interrompit-il  :  en  face 
de  cette  fenêtre,  de  l'autre  côté  du  toit,  il  y  en  a  une 
autre  qui,  si  vous  réussissez  à  l'ouvrir,  vous  don- 
nera sûrement  entrée  dans  des  greniers  abandonnés. 
Jusqu'où  ces  greniers  vous  conduiront,  je  ne  le  sais 
trop,  car  Ivan  m'a  dit  que,  voulant  y  déposer  de 
vieux  meubles  hors  de  service,  il  n'en  avait  pu 
retrouver  l'entrée  ;  mais  vous  découvrirez  sans  doute 
quelque  lucarne  par  où  vous  sortirez  sur  le  grand 


246  LE  COMTE  KOSTIA 

toit  à  mi-chemin  de  votre  tourelle,  et  ce  sera 
toujours  beaucoup  de  peines  et  de  périls  épargnés. 
Oh  !  si  cela  était,  mon  ami,  comme  je  serais  fier  de 
ma  découverte  ! 

—  Vous  voilà  comme  je  vous  aime  !  lui  dit  Gil- 
bert; au  lieu  de  vous  cabrer  comme  un  cheval  qui 
a  la  bouche  égarée,  vous  êtes  calme  et  vous  raison- 
nez. 

—  Aussi,  pour  me  récompenser,  vous  allez  me 
permettre  de  vous  accompagner. 

—  Dieu  m'en  garde  !  Et  si  vous  vous  avisiez  de 
vous  passer  de  ma  permission,  je  vous  jure  que  je  ne 
reviendrais  plus  ici  de  ma  vie.  » 

Et,  comme  Stéphane  regimbait  et  se  dépitait, 
Gilbert  lui  prit  la  tête  entre  ses  deux  mains,  et, 
l'attirant  sur  sa  poitrine,  il  y  déposa  un  baiser 
paternel  juste  à  la  racine  des  cheveux.  Ce  baiser 
produisit  un  effet  extraordinaire  dont  il  fut  effrayé; 
Stéphane  frissonna  de  la  tête  aux  pieds  et  laissa 
échapper  un  cri. 

«  Maladroit  que  je  suis  !  lui  dit  Gilbert  d'un  ton 
inquiet;  vous  aurais- je  blessé  sans  le  vouloir? 

—  Non,  balbutia- t-il,  soyez  sans  crainte;  c'était 
l'endroit  où  me  baisait  ma  mère...  Que  les  saints 
soient  avec  vous!...  Je  vous  aime.  Adieu!...  » 

Et  en  parlant  ainsi  il  couvrait  de  ses  deux  mains 
son  visage  en  feu. 

Ah  !  si  Gilbert  eût  compris  !...  Mais  il  ne  devina 
rien;  il  descendit  sur  le  toit,  le  traversa,  et  décou- 
vrit en  tâtonnant  une  fenêtre  dont  tous  les  carreaux 
étaient  brisés;  il  n'eut  pas  de  peine  à  l'ouvrir.  Dès 
qu'il  se  fut  introduit  dans  les  greniers,  il  alluma  la 
bougie  qu'il  avait  eu  la  précaution  d'emporter  dans-. 


LE  COMTE  KOSTIA  247 

sa  poche.  La  pièce  où  il  venait  de  pénétrer  était  un 
méchant  galetas  de  trois  ou  quatre  pieds  de  large. 
En  face  de  lui,  il  avisa  quatre  ou  cinq  marches,  les 
gravit,  et  fit  rouler  sur  ses  gonds  une  vieille  porte 
sans  fermeture.  Elle  lui  donna  entrée  dans  un  vaste 
corridor,  qui,  à  l'autre  extrémité,  n'avait  point 
d'issue  apparente;  il  était  peuplé  d'araignées  et  de 
rats  et  encombré  de  vieux  meubles  délabrés.  Gilbert 
reconnut  en  levant  les  yeux  qu'il  se  trouvait  dans  la 
mansarde  qui  prenait  jour  par  la  grande  lucarne.  Le 
verrou  qui  retenait  le  volet  était  si  haut  placé  qu'il 
ne  put  l'atteindre  de  la  main.  Une  vieille  table  boi- 
teuse gisait  dans  un  coin,  ensevelie  sous  une  triple 
couche  de  poussière.  L'ayant  approchée  de  la  lu- 
carne, Gilbert 

En  égala  les  appuis  chancelants 

Du  débris  d'un  vieux  vase,  autre  injure  des  ans. 

Le  verrou  dégagé,  il  monta  sur  le  toit,  et,  s* appuyant 
à  l'un  des  poteaux  saillants  du  fronton,  il  ramena 
dans  son  embrasure  le  contrevent  qu'il  assujettit  de 
son  mieux;  après  quoi  il  s'achemina  de  nouveau 
dans  la  direction  du  petit  toit,  car,  avant  de  retour- 
ner dans  son  gîte,  il  fallait  à  tout  prix  détacher  et 
enlever  l'échelle,  irrécusable  témoin  qui  eût  déposé 
contre  lui.  Tandis  qu'étendu  à  plat  ventre,  il  était 
tout  entier  à  cette  délicate  opération,  Stéphane, 
demeuré  debout  à  sa  fenêtre  et  tremblant  comme  la 
feuille,  dévorait  son  mouchoir  à  belles  dents. 
L'échelle  retirée,  Gilbert  lui  cria  : 

«  Vos  greniers  sont  admirables;  venir  vous  voir 
sera  désormais  pour  moi  une  partie  de  plaisir.  » 

Quand  il  se  retrouva  sur  son  balcon,  l'aube  com- 


248  LE  COMTE  KOSTIA 

mençait  à  poindre,  et  un  chat-huant  qui  revenait  de 
la  chasse  aux  mulots  passa  devant  lui,  regagnant 
son  trou.  Gilbert  salua  de  la  main  ce  nocturne 
aventurier  dont  il  se  sentait  le  confrère,  et,  sautant 
lestement  dans  sa  chambre,  il  s'endormit  cinq  mi- 
nutes après  d'un  profond  sommeil. 

Au  même  instant,  Stéphane,  levant  les  yeux  sur 
les  saintes  images  auxquelles  ses  mains  avaient 
porté  de  si  terribles  coups,  s'écriait  avec  un  geste 
passionné  : 

«  O  saint  Georges  !  ô  saint  Serge  !  m' aiderez- vous 
à  garder  mon  secret?  » 


XVI 


Je  suis  retourné  hier  soir  auprès  de  Stéphane  par 
la  lucarne  et  les  greniers  :  le  voyage  ne  m'a  pris 
que  vingt  minutes.  Il  faisait  un  peu  de  vent,  et  j'ai 
été  charmé  de  n'avoir  rien  à  démêler  avec  le  corbeau 
de  fer.  Arrivé  à  dix  heures,  reparti  à  minuit  et  demi. 
En  quittant  le  jeune  homme,  je  me  sentais  à  la  fois 
effrayé  et  ravi,  effrayé  de  l'ardeur  bouillante  de  son 
caractère  et  des  efforts  qu'il  m'en  coûtera  pour  tem- 
pérer ses  fougues,  mais  ravi,  émerveillé  de  la  promp- 
titude et  de  l'ouverture  de  son  esprit,  de  la  vivacité 
de  son  imagination  et  de  la  souplesse  toute  slave  de 
son  heureux  naturel.  A  coup  sûr,  la  triste  et  aride 
existence  qu'il  mène  depuis  des  années  eût  brisé  les 
ressorts  d'une  âme  moins  bien  trempée  que  la 
sienne;  la  vigueur  et  l'élasticité  de  son  tempéra- 


LE  COMTE  KOSTIA  249 


^^âr  il  m'a  confessé  que  l'idée  du  suicide  l'obsédait 
depuis  sa  malencontreuse  escapade  punie  de  quinze 
heures  de  prison. 

«  Mon  coup  d'essai  a  été  malheureux,  me  disait-il, 
mais  j'étais  décidé  à  recommencer;  j'avais  sondé  le 
gué  :  une  autre  fois,  j'aurais  passé  la  rivière.  » 

Je  me  suis  hâté  de  rompre  le  propos.  Aussi  bien 
n'était-il  pas  d'humeur  à  s'appesantir  sur  un  si 
lugubre  sujet.  Comme  il  paraissait  heureux  de  me 
revoir  !  que  sa  joie  se  peignait  naïvement  sur  son 
visage,  et  que  ses  regards  étaient  parlants  ! 

Nous  nous  sommes  d'abord  occupés  de  la  langue 
des  signes.  Rien  n'échappait  à  son  intelligence 
avide;  il  se  plaignait  seulement  de  ma  lenteur  à 
m'expliquer. 

«  J'ai  compris,  j'ai  compris!  s'écriait-il;  autre 
chose,  mon  cher  monsieur,  autre  chose;  je  ne  suis 
pas  une  bête.  » 

Sur  mon  honneur,  je  n'avais  pas  l'idée  d'une  telle 
soudaineté  de  conception. 

«  Les  Slaves  apprennent  vite,  lui  ai-je  dit,  et 
oublient  de  même.  » 

Pour  me  prouver  le  contraire,  il  m'a  répondu 
assez  correctement  par  signe  : 

«  Vous  êtes  un  impertinent  ï  » 

J'étais  confondu.  Puis  tout  à  coup  : 

((  Homme  extraordinaire,  m'a-t-il  dit  avec  une 
gravité  qui  m'a  fait  sourire,  racontez-moi  un  peu 
votre  vie. 

—  Extraordinaire,  je  ne  le  suis  ni  peu  ni  prou,  lui 
ai-je  dit. 

Et  moi  je  vous  affirme,  a-t-il  répondu,  que 


250  LE  COMTE  KOSTIA 

l'humanité  se  compose  de  tyrans,  de  valets  et  du 
seul  et  unique  Gilbert. 

—  Allez,  les  Gilberts  sont  nombreux. 

—  Il  n'y  en  a  qu'un  !  il  n'y  en  a  qu'un  !  »  s'est-il 
écrié  avec  un  feu  et  une  énergie  d'accent  qui  m'ont 
enchanté. 

Je  l'ai  laissé  dire;  je  ne  suis  pas  fâché  que  pour  le 
moment  il  voie  en  moi  un  être  exceptionnel,  car  il 
est  bon  que  je  lui  impose.  Pour  le  satisfaire,  je  lui 
ai  conté  l'histoire  de  ma  jeunesse.  Cette  fois,  il  m'a 
reproché  d'être  trop  bref  et  de  ne  pas  descendre 
dans  le  détail.  Comme  ses  questions  ne  tarissaient 
pas  : 

«  N'épuisons  pas  dès  aujourd'hui  cette  matière  ! 
lui  ai- je  dit.  D'ailleurs  le  dessus  du  panier  est  ce 
qu'il  y  a  de  mieux  à  montrer. 

—  Auriez-vous  par  hasard  quelque  chose  à  me 
cacher? 

—  Non,  mais  je  vous  avouerai  que  je  n'aime  pas 
à  parler  trop  longtemps  de  moi;  cela  me  fatigue 
très  vite. 

—  Eh  quoi  !  m'a-t-il  dit  d'un  ton  de  reproche,  ne 
sommes-nous  pas  ici  pour  nous  entretenir  sans  ces§e 
de  toi,  de  moi,  de  nous? 

—  Sans  doute,  et  notre  occupation  favorite  sera 
de  nous  occuper  de  nous;  mais,  pour  rendre  ce 
passe-temps  plus  délicieux,  il  sera  bon  que  nous 
nous  occupions  quelquefois  d'autre  chose. 

—  D'autre  chose?  Et  de  quoi? 

—  De  ce  qui  n'est  pas  nous. 

—  Et  !  que  m'importe  ce  qui  n'est  ni  toi  ni  i^oi? 

—  Ah  !  voici  :  celui  qui  a  la  sagesse  de  sortir  sou- 
vent de  soi  finit  par  se  retrouver  dans  les  choses  qui 


LE  COMTE  KOSTIA  ^Jt 

lui  paraissaient  le  plus  étrangères  à  son  être;  il 
s'aperçoit  que  l'homme  est  apparenté  à  tout  l'uni- 
vers, et  que  les  astres  même  sont  de  sa  famille;  il 
découvre  des  conformités  secrètes  entre  son  âme 
et  la  nature,  entre  les  lois  de  sa  pensée  et  les  plantes, 
les  éléments  et  toutes  les  formes  de  la  vie  univer- 
selle; il  se  convainc  que  le  monde  et  lui  ont  été 
faits  l'un  pour  l'autre  et  façonnés  de  la  même  main, 
et  en  même  temps  qu'en  l'étudiant  il  apprend  à  se 
mieux  connaître,  il  répète  avec  joie  le  mot  d'un 
sage  :  «  L'esprit  de  l'homme  est  l'esprit  de  ce  qui 
est.  » 

—  Un  si  beau  discours  passe  de  cent  piques  mon 
intelligence;  mais  ce  que  je  sais  bien,  c'est  que  ce 
grimoire  s'accorde  mal  avec  cet  admirable  pro- 
gramme de  l'amitié  que  vous  m' étaliez  l'autre  jour. 
Un  véritable  ami,  disiez-vous,  s'occupe  sans  cesse 
de  son  ami  ;  il  vit  avec  lui,  en  lui,  pour  lui. 

—  Loin  de  rien  retrancher  à  mon  programme,  je 
le  complète...  S'aimer  en  Dieu  !  C'est  une  expression 
que  le  père  Alexis  a  dû  souvent  vous  faire  entendre. 
Je  la  traduis  ainsi  :  Penser  ensemble,  jouir  ensemble 
de  l'univers,  adorer  ensemble  le  même  idéal. 

—  A  ce  compte,  je  ne  serai  jamais  l'ami  que  vous 
rêvez,  car  je  ne  pense  pas,  je  jouis  très  peu  de 
l'univers,  et  l'idéal,  je  ne  sais  ce  que  c'est  ni  ne  me 
soucie  de  le  savoir. 

—  Bah  !  il  ne  faut  jurer  de  rien.  Quand  le  lis 
aura  fleuri...  En  attendant,  n'estimez-vous  pas  que 
l'un  des  plus  grands  plaisirs  que  puissent  goûter 
deux  amis,  c'est  de  voyager  ensemble?  Et  que  sont 
les  voyages  à  pied  ou  à  cheval  au  prix  de  ceux  que 
peuvent  faire,  emportées  sur  leurs  ailes,  deux  âmes 


252  LE  COMTE  KOSTIA 

étroitement  unies  qui  s'envolent  de  concert  dans  le 
royaume  des  idées  !» 

Il  demeura  quelques  instants  silencieux;  puis  il 
me  dit  : 

((  Le  maître  de  cette  maison  a  raison  de  vous 
traiter  d'idéologue...  Les  idées  !  les  idées  !  je  n'ai 
jamais  rien  eu  à  démêler  avec  elles,  et  je  vous  en 
préviens,  j'ai  la  tête  aussi  vide  qu'une  coquille  de 
noix  grignotée  par  une  souris. 

—  Mais  enfin  vous  travaillez  quelquefois,  vous 
lisez,  vous  étudiez? 

—  A  la  Martinique,  le  père  Alexis  me  donnait 
chaque  jour  deux  ou  trois  heures  de  leçons.  Il  m'en- 
seignait l'histoire,  la  géographie,  et,  avec  d'autres 
balivernes  du  même  genre,  les  inconcevables  mé- 
rites et  les  perfections  surhumaines  de  son  éternel 
Panselinos.  Les  dissertations  de  ce  spirituel  magis- 
ter  me  divertissaient  fort  peu,  comme  vous  le  pen- 
sez bien,  et  j'étais  furieux  de  ce  que  son  ennuyeux 
verbiage  s'incrustait  malgré  moi  dans  ma  mémoire, 
qui  est  la  plus  tenace  du  monde. 

—  Et  vous  continue- t-il  ses  enseignements? 

—  Dès  notre  retour  en  Europe,  mon  père  lui 
commanda  de  ne  plus  me  montrer  que  le  catéchisme. 
C'était,  disait-il,  la  seule  étude  dont  fût  capable  ma 
sotte  cervelle.  t 

—  Ainsi  depuis  trois  ans  vous  passez  vos  journées 
dans  un  désœuvrement  absolu? 

—  Point  du  tout;  j'ai  toujours  été  occupé  du 
matin  au  soir. 

—  Et  à  quoi  donc? 

—  A  m' asseoir,  à  me  lever,  à  me  rasseoir,  à  mq 
promener  en  long  et  en  large  dans  ma  chambre,  à 


LE  COMTE  KOSTIA  à^B 

bayer  aux  corneilles,  à  compter  les  jointures  de  ces 
dalles  et  les  tuiles  du  petit  toit,  à  contempler  le 
corbeau  de  fer  et  la  gargouille  qui  le  surmonte,  à 
regarder  cheminer  les  nuages  dans  le  vague  des 
airs,  et  puis  à  me  coucher  là,  dans  cet  enfoncement 
de  la  muraille,  à  y  demeurer  immobile,  les  yeux 
fermés,  ruminant  l'énigme  de  ma  destinée,  me  de- 
mandant ce  que  je  puis  avoir  fait  à  Dieu  pour  qu'il 
me  châtie  si  cruellement,  me  rappelant  mes  souf- 
frances passées,  savourant  d'avance  mes  souffrances 
à  venir,  pleurant  et  rêvant,  rêvant  et  pleurant,  jus- 
qu'à ce  que  de  fatigue,  de  lassitude,  d'épuisement, 
je  finisse  par  m' endormir,  ou  bien  qu'exaspéré  par 
l'ennui,  je  descende  en  courant  dans  la  loge  d'Ivan, 
et  que  je  n'y  exhale  à  pleine  gorge  mes  mépris,  mes 
fureurs  et  mon  désespoir.  » 

Ces  paroles,  prononcées  d'un  ton  où  respirait 
toute  l'amertume  de  son  âme,  me  causèrent  une  vio- 
lent chagrin.  Je  frémissais  en  pensant  à  cette  jeu- 
nesse délaissée  dont  les  peines  étaient  incessam- 
ment aigries  par  la  solitude  et  l'oisiveté,  à  cette 
âme  abandonnée  sans  défense  à  ses  sombres  ennuis, 
à  ce  pauvre  cœur  accroupi  et  acharné  sur  soi-même 
comme  sur  une  proie,  se  dévorant,  rouvrant  comme 
à  plaisir  ses  blessures  et  les  envenimant,  sans  que 
jamais  le  travail  ni  l'étude  vinssent  l'arracher  un 
seul  instant  à  son  monotone  supplice.  Oh  !  comte 
Kostia,  que  votre  haine  est  raffinée  ! 

«  Ce  qui  m'étonne,  lui  dia-je,  c'est  qu'à  vivre  de 
la  sorte  vous  ne  soyez  pas  encore  devenu  fou  ! 

—  Désormais,  continua-t-il  sans  me  répondre, 
j'aurai  des  occupations  plus  douces.  Je  penserai  à 
vous,  je  croirai  vous  voir,  je  repasserai  dans  mon 


254  LE  COMTE  KOSTIA 

souvenir  toutes  vos  paroles,  tous  vos  gestes;  j'obser- 
verai attentivement  l'état  du  ciel,  et  je  dirai  aux 
nuages  :  Allez,  versez  plus  loin  ces  ondées  qui  ren- 
dent les  toits  glissants  !  Et  aux  vents  :  Faites  rage 
jusqu'à  la  nuit;  mais,  aussitôt  le  ciel  couché,  sus- 
pendez votre  souffle,  pour  que  mon  ami  puisse  venir  ! 
Et  aux  étoiles  :  Brillez  ce  soir  de  vos  feux  les  plus 
vifs,  pour  éclairer  ses  pas  !  Et  je  regarderai  sou- 
vent ma  montre,  et  je  m'écrierai  :  Dans  dix  heures, 
dans  cinq  heures,  dans  deux  heures,  il  sera  ici  ! 
Et  pour  tromper  l'ennui  de  mes  longues  attentes 
je  me  mettrai  à  la  fenêtre,  et,  que  je  vous  aperçoive 
ou  non,  je  vous  ferai  dire  par  mes  doigts  toutes  les 
folies  qui  me  traverseront  l'esprit.  » 
Je  lui  ai  pris  les  mains  et  je  lui  ai  dit  : 
«  Mon  enfant,  écoutez-moi,  et  croyez-en  mon 
expérience.  La  vie  de  sentiment  ne  suffit  pas  à 
l'homme,  et  c'est  une  illusion  fatale  que  de  se  flatter 
de  combler  le  vide  du  temps  avec  son  cœur.  Quel- 
ques joies  que  vous  puisse  procurer  la  tendre  et 
fidèle  amitié  que  je  vous  ai  vouée,  elle  ne  sera 
jamais  capable  de  remplir  toute  votre  existence.  Ne 
vous  récriez  pas,  je  sais  ce  que  je  dis.  Aujourd'hui, 
cette  amitié  a  pour  vous  un  charme  de  nouveauté  et 
comme  un  air  d'aventure  qui  exalte  et  enflamme 
votre  imagination.  Pauvre  incrédule  subitement 
frappé  de  la  grâce,  défiez-vous  des  leurres  et  des 
piperies  de  l'enthousiasme  !  Les  mécréants  convertis 
deviennent  aisément  superstitieux.  Ah  !  n'allez  pas 
vous  repaître  de  vent  et  de  chimère  ni  rêver  des 
félicités  impossibles.  Retombant  de  vos  nuages  sur 
vous-même,  vous  vous  en  prendriez  à  moi  de  vos 
déceptions...  «  Est-ce  ainsi  que  tu  tiens  tes  engage- 


LE  COMTE  KOSTIA  é^i 

(c  ments?  me  diriez- vous.  Faux  prophète,  où  est 
«  ce  bonheur  que  tu  me  promettais?  Hélas!  je 
((  brûle  d'une  soif  que  tu  ne  peux  étancher,  et  je 
«  m'aperçois  qu'avec  toute  ton  industrie  tu  ne  sau- 
ce rais  guérir  les  aridités  de  ma  vie  ni  de  mon  âme...  » 
Ah  !  je  vous  le  demande,  si  jamais  vous  me  teniez 
ce  langage,  vos  plaintes,  vos  exigences,  vos  récri- 
minations, mon  impuissance  à  vous  satisfaire, 
n'en  serait-ce  pas  assez  pour  remplir  d'amertume 
notre  amitié,  et  nous  en  faire  une  gêne,  un  far- 
deau, une  source  de  tourments  et  de  dégoûts? 
Enfant,  je  t'en  conjure,  n'imite  pas  le  sauvage  qui, 
prosterné  devant  son  fétiche,  répand  son  âme  en 
idolâtries  et  en  espérances  insensées,  et  le  lende- 
main le  fouette  outrageusement  en  lui  reprochant 
ses  impostures  et  ses  mensonges  !  Pauvre  fou,  ta 
fureur  aveugle  se  trompe  d'objet,  car  l'imposteur, 
c'est  toi-même,  toi  qui  imaginas  ce  dieu  dont  le 
seul  crime  est  de  n'être  pas  !  » 

A  ces  mots,  il  jeta  un  regard  furtif  sur  les  images 
des  saints,  puis  il  baissa  la  tête  en  soupirant.  Je 
repris  : 

«  Tôt  ou  tard  le  moment  viendra  où  vous  devrez 
rassembler  toutes  vos  forces  pour  vaincre  ou  désar- 
mer votre  destinée.  Alors,  debout  à  vos  côtés,  je 
combattrai  pour  vous  ;  mais  sans  vous,  je  ne  pourrai 
rien,  et  c'est  de  votre  sagesse  et  de  votre  courage 
que  dépendra  la  victoire.  Préparez-vous  donc  dès 
aujourd'hui  à  ce  grand  combat,  et  quand  l'heure 
aura  sonné,  puissiez-vous  vous  trouver  en  posses- 
sion de  la  santé  de  l'âme  du  corps  !  Stéphane, 
Stéphane,  songez- y  :  la  force  c'est  la  santé,  la  santé 
^jç'est  le  calme,  et  le  calme  est  le  don  précieux  que 


256  LE  COMTE  KOSTIA 

fait  à  un  cœur  bien  réglé  une  raison  mûrie  par  la 
réflexion  et  l'étude.  Exercez  donc  et  nourrissez  votre 
esprit,  et  un  jour  vous  sentirez  vos  reins  s'affermir 
et  les  langueurs  de  votre  poitrine  défaillante  subi- 
tement ranimées  par  un  souffle  fécondant.  Si  vous 
refusiez  à  votre  intelligence  l'aliment  qu'elle  réclame 
pour  ne  pas  dépérir  et  s'éteindre;  si,  méprisant  mes 
conseils,  vous  vous  obstiniez  à  ne  vivre  que  par  le 
cœur;  si  à  force  de  haïr  et  d'aimer  vous  oubJiez  de 
penser  et  de  réfléchir,  alors,  je  le  crains,  vous  seriez 
condamné  pour  toujours  à  de  stériles  agitations,  à 
ces  fièvres  qui  consument  l'âme  et  à  l'incurable 
impuissance  de  la  volonté.  » 

Son  visage  prit  une  expression  de  tristesse,  et  je 
crus  voir  des  larmes  briller  entre  ses  cils. 

«  Ah  !  dit- il,  comme  vous  parliez  mieux  l'autre 
jour  !  «  Dans  cette  poitrine,  dans  ce  cœur  que  voici, 
«  me  disiez- vous,  je  vous  apporte  un  rayon  de  soleil; 
«  buvez-en  la  lumière  et  la  chaleur,  et  je  vous  le  jure, 
«  mon  beau  lis,  vous  finirez  par  fleurir  sous  les 
«  regards  de  l'éternelle  bonté  !  »  Vous  voyez  que 
j'avais  raison  devons  vanter  ma  mémoire;  elle  est 
fidèle  et  tenace,  ce  qui  ne  laisse  pas  d'être  embar- 
rassant pour  les  beaux  parleurs  qui  se  démentent 
sans  pudeur  d'un  jour  à  l'autre. 

—  Oh  !  permettez,  lui  ai- je  répondu,  je  ne  me 
dédis  de  rien;  mais,  puisque  votre  mémoire  est  si 
exacte,  ne  vous  souvient-il  point  que  je  ne  vous 
parlai  pas  seulement  de  la  lumière  du  soleil,  mais 
des  sucs  nourriciers  de  la  terre?  Sans  doute  c'est  la 
chaleur  qui  anime  et  fait  éclore  les  germes,  mais,  les 
plantes  ne  se  nourrissent  pas  de  soleil;  les  rayons 
célestes  sont  des  excitants  qui  éveillent  en  elles  un 


LE  COMTE  KOSTIA  ^7^ 

secret  appétit  de  vivre,  et  aussitôt  leurs  racines, 
s' attachant  comme  des  nourrissons  gloutons  aux 
mamelles  de  la  terre,  en  pompent  les  sucs  vivi- 
fiants, la  sève  monte,  monte...  et  le  divin  mystère 
s'accomplit.  » 

Je  me  trompe  bien,  ou  la  vérité  de  mes  paroles  le 
frappa;  mais  il  s'en  cacha  soigneusement.  Il  se  pro- 
mena dans  la  chambre  d'un  air  délibéré  et  mutin; 
puis,  s' arrêtant  en  face  de  moi  et  se  croisant  les  bras  : 

«  A  cette  heure,  me  dit-il,  je  découvre  que  le 
coureur  de  nuit  et  Vautre  sont  inséparables  ! 

—  Et  vous  ne  vous  êtes  pas  encore  réconcilié  avec 
Vautre? 

—  Je  ne  lui  dis  pas  d'injures,  cela  doit  lui  suffire. 
Toute  mon  affection  est  pour  le  héros;  le  pédant 
n'a  droit  qu'à  ma  tolérance. 

—  Eh  bien  !  puisque  vous  tolérez  le  pédant,  tolé- 
rez aussi  ses  impertinentes  questions  et  répondez, 
je  vous  prie,  à  celle-ci  :  N'y  a-t-il  point  de  livres 
dans  cette  chambre  ? 

—  Ah  !  je  le  reconnais  bien  là  !...  s'écria-t-il.  Des 
livres  !  des  livres  !  Eh  !  certes  oui,  nous  avons  la  joie 
d'en  posséder.  Tenez,  voilà  une  grande  armoire  qui 
en  est  pleine;  mais  je  vous  préviens  que  je  n'en  ai 
pas  lu  un  seul.  » 

J'ouvris  l'armoire  qu'il  me  montrait  du  doigt. 
Dieu  !  quelle  étrange  bibliothèque  !  Je  suppose  que 
le  comte  a  entassé  là  tous  ses  livres  de  rebut  avec 
d'autres  moins  méprisables  dont  il  n'a  pas  l'occasion 
de  se  servir.  Au  milieu  de  l'affreux  désordre  où 
gisait  ce  poudreux  ramassis,  je  démêlai  une  Histoire 
cftiiverselle  en  hollandais  formant  quatre  énormes 
in-fôlios,  les  œuvres  complètes  de  Paracelse,  une 


258  LE  COMTE  KOSTIA 

grammaire  zend,  un  tome  dépareillé  de  la  Biblio- 
thèque historique  de  la  France  du  père  Lelong,  la 
Bihliotheca  medicB  et  infimcB  latinitatis  de  Fabricius, 
les  œuvres  de  Muret...  que  sais- je  encore?  Cepen- 
dant j'avisai  aussi  quelques  ouvrages  d'histoire  en 
français  et  un  manuel  de  botanique.  Je  commençais 
à  faire  un  triage,  quand  Stéphane,  le  visage  en- 
flammé, s'approcha  de  moi,  et  me  regardant  avec 
des  yeux  étincelants  : 

«  Médecin  de  mon  âme,  me  dit-il,  prescris-moi 
toutes  les  ordonnances  qu'il  te  plaira,  mais  ne  me 
parle  pas  de  lire,  car  je  me  laisserais  tuer  plutôt  que 
de  t'obéir  ! 

—  Vous  haïssez  donc  bien  les  Hvres?  lui  dis- je 
d'un  ton  con triste. 

—  Dans  mon  enfance,  répliqua-t-il,  j'étais  un 
liseur  infatigable.  A  la  Martinique  encore,  j'ai  dévoré 
force  voyages  pittoresques,  quelques  classiques 
français  et  toutes  les  tragédies  de  la  terre,  et  de  tout 
cela  il  m'est  bien  resté  quelques  bribes  dans  la  tête; 
mais  depuis  trois  ans,  c'est-à-dire  du  jour  où  j'ai 
commencé  de  réfléchir,  j'ai  pris  les  livres  en  hor- 
reur. » 

Et  s' échauffant  toujours  davantage  : 
«  Oh  !  oui,  croyez-moi,  je  les  hais  et  les  haïrai 
toujours  du  plus  profond  de  mon  âme. 

—  Mais  pourquoi  cela? 

—  Ah  !  tu  veux  savoir  pourquoi  !...  » 
Et  alors  lâchant  la  bride  à  sa  fougue  : 

«  Je  les  hais,  s'écria-t-il  d'une  voix  étranglée  par 
l'émotion,  je  les  hais  parce  qu'ils  sont  les  délices  du 
père  qui  me  hait,  et  qu'ils  m'ont  supplanté  pour 
toujours  dans  son  cœur  !  Me  ferez- vous  la  grâce  de 


LE  COMTE  KOSTIA  259 

me  comprendre?  Il  n'est  pas  de  marbre,  lui;  il  n'est 
pas  de  bronze;  il  est  fait  d'os  et  de  chair  comme 
nous.  Et  à  de  certaines  heures  peut-être,  se  sentant 
las  et  triste,  il  cherche  du  regard  autour  de  lui  quel- 
que chose  à  aimer,  à  caresser,  à  presser  dans  ses 
bras,  et  peut-être  se  souvient-il  alors  qu  il  a  un 
enfant,  et  qu'un  enfant  est  une  de  ces  choses  qu'un 
père  se  plaît  à  aimer,  à  caresser,  à  presser  contre 
son  sein...  car  enfin  cela  s'est  vu,  n'est-ce  pas? 
Cela  n'est  pas  trop  contraire  à  la  nature,  ou,  si  c'est 
un  miracle,  ce  miracle  s'est  parfois  opéré?...  Mais, 
dans  le  moment  où  de  telles  pensées  lui  viennent  et 
qu'il  sent  son  cœur  s'amollir,  se  fondre  dans  sa  poi- 
trine, il  aperçoit  ses  livres,  ses  hvres  bien-aimés, 
ses  livres  adorés;  il  en  ouvre  un,  il  s'y  enfonce... 
Adieu  sa  fatigue  !  adieu  sa  tristesse  !  adieu  le  souve- 
nir de  son  enfant  !  Le  voilà  content,  rien  ne  manque 
à  sa  félicité;  et  ses  mains,  se  promenant  avec 
orgueil  sur  le  vélin,  oublient  que  tout  à  l'heure,  à 
tâtons,  elles  cherchaient  une  tête  blonde  dont  elles 
pussent  entortiller  les  boucles  autour  de  leurs 
doigts...  Ce  n'est  pas  tout  !  Il  est  des  instants  aussi, 
j'en  atteste  le  ciel,  où  il  se  sent  pris  d'un  trouble 
secret  en  pensant  qu'il  y  a  près  de  lui,  dans  sa  mai- 
son, un  être  que  ses  froideurs,  ses  rudesses,  ses 
mépris,  ses  sourires  de  glace,  ses  cruautés,  ses 
injustices  révoltent  et  désespèrent,  un  être  qui 
souffre,  qui  se  désole,  qui  se  ronge  le  cœur...  Et  alors 
il  entend  comme  un  soupir  ou  comme  le  bruit  d'un 
sanglot  qui  arrive  jusqu'à  lui  à  travers  l'épaisseur 
des  murailles,  et  malgré  lui  il  frémit,  il  ressent  au 
fond  de  son  âme  je  ne  sais  quoi  qui  ressemble  à  un 
remords...  Mais  tout  à  coup  il  aperçoit  son  livre... 


26o  LE  COMTE  KOSTIA 

Adieu  son  trouble,  adieu  son  repentir  !  Que  sa  vic- 
time sanglote  tout  à  son  aise,  il  ne  l'entendra  phis. 
Il  est  bien  loin  d'elle,  il  voyage,  il  est  à  Rome,  il  est 
à  Byzance,  il  est  par  delà  l'Océan,  il  est  par  delà  les 
nuages  !  Est-ce  que  les  cris  d'un  enfant  peuvent 
monter  jusque-là?...  Et  vous  me  demandez  pour- 
quoi je  n'aime  pas  les  livres  !  Ah  !  sur  mon  âme,  je 
les  hais  à  l'égal  de  la  mort  !  Je  les  hais  parce  qu'il 
les  aime  à  la  fureur,  je  les  hais  parce  qu'ils  sont  sa 
maladie,  je  les  hais  parce  qu'ils  endurcissent  et  des- 
sèchent son  cœur,  je  les  hais  parce  qu'ils  sont  sa 
volupté  suprême,  et  que  dans  cette  volupté  il  noie 
sans  honte  et  sans  regret  le  bonheur  de  son  enfant 
et  ses  entrailles  de  père  !  » 

A  ces  mots,  hors  de  lui,  il  se  saisit  de  quelques- 
uns  des  volumes  que  je  venais  de  trier,  et,  les  jetant 
à  terre,  il  se  mit  à  les  piétiner  avec  fureur.  Je  le 
conjurai  de  se  calmer;  il  finit  par  entendre  raison, 
et  ramassant  ces  volumes  froissés  et  lacérés,  il  les 
lança  dans  l'armoire,  dont  il  referma  la  porte  et  mit 
la  clef  dans  sa  poche. 

«  Puisqu'il  en  est  ainsi,  lui  dis- je  en  me  rasseyant, 
je  ne  vous  parlerai  plus  de  lecture;  mais,  dites-moi, 
n'auriez-vous  point  quelque  goût,  quelque  talent, 
quelque  passe- temps  favori  ? . . . 

—  Autrefois,  j'aimais  à  la  folie  le  dessin.  Dans  le 
temps,  le  père  Alexis  m'en  a  donné  des  leçons.  Je 
dessinais  de  fantaisie  ou  d'après  nature.  Il  avait 
commencé  aussi  de  m'apprendre  à  peindre.  Je  fai- 
sais des  aquarelles.  J'ai  encore  là  mes  crayons,  mes 
pinceaux,  ma  palette,  mes  boîtes  à  couleurs,  mais 
je  n'y  touche  plus  guère.  Depuis  longtemps  je 
n'avais  plus  de  goût  à  rien...  » 


LE  COMTE  KOSTIA  9^ 

Là- dessus,  il  tira  du  fond  d'un  buffet  un  grand 
portefeuille  rempli  de  dessins,  et  il  l'ouvrit  devant 
moi.  Je  ne  pus  retenir  un  cri  de  surprise  et  de  joie. 

Ces  dessins  n'étaient  la  plupart  que  des  esquis- 
ses, mais  j'y  reconnus  du  premier  coup  d'œil  un 
crayon  facile,  moelleux,  un  goût  délicat,  le  senti- 
ment de  l'ordonnance  et  des  proportions,  des  ins- 
tincts d'artiste,  les  germes  d'un  heureux  et  vrai 
talent...  «Nous  sommes  sauvés  !  »  dis-je  à  voix  basse. 

Je  m'arrêtai  à  considérer  une  figiue  de  femme  aux 
trois  crayons. 

«  C'est  le  portrait  de  ma  mère,  me  dit-il,  et  ses 
yeux  devinrent  humides...  Je  l'ai  dessinée  mille  et 
mille  fois  d'après  un  médaillon  que  je  porte  sous  ma 
tunique,  et  qui  est  un  chef-d'œuvre...  » 

Il  tira  de  son  sein  le  médaillon  d'or  et  le  mit  sous 
mes  yeux.  Je  ne  pus  m'empêcher  de  me  récrier  sur 
la  ressemblance  de  la  mère  et  du  fils  :  ressemblance 
des  traits,  s'entend,  car  les  physionomies  diffèrent 
du  noir  au  blanc.  Le  visage  mélancoliquement  pla- 
cide de  la  comtesse  Olga  semble  dire  :  «  Chargez- 
vous  de  vouloir  pour  moi,  je  ne  réponds  de  rien...  » 
Oui,  il  y  a  de  V irresponsable  dans  cette  figure.  Je 
distinguai  aussi  dans  le  portefeuille  quelques  aqua- 
relles touchées  d'une  main  ferme  à  la  fois  et  légère, 
et  un  peu  plus  loin,  je  ne  sais  quelle  composition 
fantastique,  des  diables  entrelacés,  des  têtes  de 
mort...  Je  passai  vite,  et  je  tombai  sur  un  papier 
long  tout  couvert  de  caricatures  à  la  plume.  Je 
reconnus  le  père  Alexis  et  Ivan  pris  dans  toutes 
sortes  d'attitudes  et  jouant  entre  eux  des  scènes 

otesques.  J'éprouvai  une  impresson  de  vif  soula- 
gement en  constatant  que  son  père  n'y  figurait 


2^«.  LE  COMTE  KOSTlA 

point.  Sur  le  revers  de  la  feuille,  je  lus  cette  inscrip- 
tion en  majuscules  :  «  Le  plus  sot  des  rats  de  Hol- 
lande dans  son  fromage...  »  Le  fromage  était  un 
lourd  in-folio,  et  le  rat...  Ah  !  mon  Dieu  !  le  rat  avait 
une  tête  humaine,  et  cette  tête  ressemblait  si  fort 
à  celle  d'un  mien  ami  très  intime... 

«  Oui,  c'est  moi,  c'est  bien  moi,  »  lui  dis- je  en  riant. 

Il  se  pencha  par- dessus  mon  épaule  et  se  mit  à 
rougir  : 

«  Qu'est-ce  que  vous  regardez  donc  là  ?  »  s'écria- t-il. 

Et,  m'ayant  arraché  la  feuille  des  mains,  il 
l'alluma  à  la  lampe  et  la  jeta  dans  l'air  tout  enflam- 
mée, au  risque  de  mettre  le  feu  aux  rideaux.  Puis, 
frappant  des  mains  : 

«  Une  idée  !  dit-il.  Puisque  vous  voulez  que  je 
travaille,  je  ferai  au  premier  jour  votre  portrait.  Je 
vous  représenterai  tel  que  je  vous  vois,  depuis  que 
vous  avez  opéré  ma  cataracte,  ou  plutôt  c'est  du 
héros  que  s'occupera  mon  crayon,  du  coureur  de 
nuit,  de  l'homme  à  la  vareuse.  Quant  au  pédant, 
s'en  charge  qui  voudra  ! 

—  Nous  verrons  cela  plus  tard,  lui  répondis- je, 
il  n'y  a  rien  qui  presse. 

Et  après  avoir  pris  le  temps  de  réfléchir  : 
«  J'ai,  moi  aussi,  mon  idée.  Vou   aimez  les  fleurs 
et  la  peinture.  Peignez  un  herbier. 

—  Qu'est-ce  que  cela? 

—  Voici  du  grand  papier.  Vous  y  peindrez  à 
l'aquarelle  une  collection  de  toutes  les  fleurs  de  ce 
pays,  de  toutes  celles,  du  moins,  que  vous  décou- 
vrirez dans  vos  promenades.  Si  vous  n'en  savez  pas 
les  noms,  je  vous  les  enseignerai,  ou  nous  les  cher- 
cherons ensemble. 


LE  COMTE  KOSTIA  ^ 

—  Pourvu  que  les  livres  ne  soient  pas  de  la  par- 
tie. 

—  Nous  nous  en  passerons  autant  que  possible. 
Je  rassemblerai  tout  mon  savoir  pour  vous  raconter 
l'histoire  de  ces  jolies  fleurs  peintes;  je  vous  parle- 
rai de  leurs  familles,  je  vous  instruirai  à  les  classer; 
bref,  je  vous  ferai  part  du  peu,  du  très  peu  que  je 
sais  de  botanique...  » 

Il  me  fit  cent  objections  saugrenues,  celle-ci  entre 
autres,  qu'il  trouvait  à  toutes  les  fleurs  des  champs 
et  des  bois  de  ce  pays-ci  un  air  rampant  et  servile; 
et  puis  ceci,  et  puis  cela,  s'exprimant  d'un  ton  vif, 
mais  enjoué. 

«  Mon  jeune  cheval  échappé,  lui  disais- je  à  part 
moi,  je  t'apprendrai  la  botanique  et  à  ne  pas  lompre 
ta  gourmette  !  » 

Cependant,  je  n'ai  pu  tirer  de  lui  aucune  promesse 
positive. 

14  juillet. 

Victoire  !  A  grands  coups  de  marteau,  j'ai  fini  par 
cogner  l'idée  de  l'herbier  peint  dans  cette  méchante 
tête  revêche.  Seulement,  il  m'a  fait  ses  conditions. 
Il  ne  consent  à  peindre  que  les  fleurs  que  j'aurai 
cueillies  moi-même  et  que  je  lui  apporterai.  Après 
quelques  difficultés,  j'ai  dû  céder. 

«  Ah  !  lui  ai- je  dit,  ayez  soin  d'en  cueillir,  aussi, 
car  autrement  Ivan...  » 
l  Dimanche,  15  juillet. 

Cette  après-midi,  j'ai  fait  une  grande  promenade 
dans  les  bois.  J'ai  réussi  à  rassembler  quelques 
labiées,  des  lamiers,  la  bugle  pyramidale,  la  german- 
drée  sauvage,  Tépiaire  des  marais.  Au  milieu  de  ma 


264  LE  COMTE  KOSTIA 

cueillette  j'entendis  le  trot  d'un  cheval...  C'était  lui, 
une  botte  d'herbes  et  de  fleurs  à  la  main.  Ivan, 
qui  à  son  ordinaire  le  suivait  à  dix  pas  de  distance, 
me  regarda  de  loin  d'un  air  inquiet  :  évidemment  il 
craignait  que  je  ne  les  accostasse;  mais,  arrivé  à  dix 
pas  de  moi,  Stéphane,  détournant  la  tête,  lança  son 
cheval  au  grand  galop.  Et  Ivan  de  me  jeter  en  pas- 
sant un  sourire  de  pitié  triomphante  !  Pauvre  simple 
Ivan,  n'avais-tu  pas  entendu  nos  âmes  qui  se  par- 
laient? 

i6  juillet. 

Je  lui  ai  porté  hier  soir  mes  labiées.  Après  quel- 
ques propos  rompus,  j'ai  tâché  de  lui  détailler  de 
mon  mieux  les  caractères  de  cette  intéressante 
famille.  Il  m'écoutait  par  complaisance.  Avec  le 
temps,  il  m'écoutera  par  curiosité...  d'autant  que, 
soit  dit  entr  :  nous,  je  ne  suis  pas  un  maître  en- 
nuyeux; mais  je  n'ose  pas  encore  l'interroger 
socratiquement.  Les  petites  questions  courtes  le  met- 
traient aux  champs,  notre  jeune  homme  a  la  tête 
près  du  bonnet.  La  leçon  finie,  il  a  voulu  commencer 
son  herbier  sous  mes  yeux.  Les  honneurs  de  la  pré- 
séance ont  été  décernés  à  la  germandrée;  ses  petites 
gueules  blanches  finement  découpées  et  le  port  déli- 
cat de  la  tige  lui  agréaien  ,  tandis  qu'il  trouvait 
l'épiaire,  les  lamiers  et  la  bugle  extrêmement  vul- 
gaires, et,  prononcé  par  lui,  le  mot  extrêmement  est 
des  plus  expressifs.  Pendant  qu'il  faisait  des  es- 
quisses au  c  ayon,  je  lui  ai  conté  trois  histoires,  un 
conte  de  fées,  une  anecdote  de  Plutarque  et  quel- 
ques traits  de  la  vie  de  saint  François  d'Assise.  Il 
a  écouté  le  conte  de.  fées  sans  sonner  mot  ni  sour- 


LE  COMTE  KOSTIA  é6$ 

ciller;  mais  les  deux  autres  récits  lui  ont  fait  plus 
d'une  fois  hocher  la  tête... 

«  Ce  que  vous  me  dites  là  est-il  bien  vrai  ?  s'écriait- 
il.  En  donneriez-vous  votre  tête  à  couper?  » 

Et  quand  j'en  vins  à  saint  François  emb  assaut 
le  lépreux  : 

((  Oh  !  pour  le  coup,  vous  brodez  !  » 

Puis,  parlant  à  saint  Georges  : 
^m  «  En  conscience,  en  auriez- vous  fait  autant?...  » 
^"  Il  a  fini  par  s'égayer  et  folâtrer.  Comme  il  me 
suppliait  de  lui  chanter  une  chansonnette,  j'ai  fre- 
donné Cadet  Roussel,  qu'il  ne  connaissait  pas;  les 
trois  cheveux  l'ont  fait  rire  aux  larmes,  mais  il  a 
bien  expié  cet  excès  de  joyeuseté.  Au  moment  où  je 
me  levais  pour  partir,  il  a  été  pris  d'un  accès  de 
pleurs,  et  j'ai  eu  beaucoup  de  peine  à  le  consoler. 
Aussi  me  suis- je  repenti  de  l'avoir  trop  excité.  Je 
dois  ménager  ses  nerfs,  ne  le  jamais  mettre  dans  un 
état  d'esprit  qui  tranche  trop  fortement  avec  les 
réalités  de  sa  vie.  A  tout  prix,  il  faut  éviter  certains 
réveils. 

17  juillet. 

Avant-hier,  pendant  qu'il  dessinait,  je  l'ai  regardé 
tout  à  mon  aise.  Quelle  finesse  de  traits  !  quelle  pu- 
reté dans  les  lignes  !  Je  voudrais  être  peintre  :  quel 
parti  je  tirerais  de  ce  visage  !  Je  n'y  trouve  rien  à 
redire,  si  ce  n'est  que  la  bouche  est  un  peu  trop 
petite  :  quand  il  e  ;t  de  méchante  humeur,  elle  lui 
donne  un  air  dur  et  pincé  ;  en  revanche,  dès  qu'il  se 
déride,  les  sourires  se  poussent,  se  pressent,  ne 
trouvant  pas  de  place  pour  sortir;  les  coins  des 
j^  lèvres  se  relèvent,  se  tordent  légèrement  avec  une 


266  LE  COMTE  KOSTIA 

grâce  piquante  et  singulière.  Quant  à  ses  yeux,  ils 
sont  bien  de  leur  pays  :  ils  sont  gris  de  fer  et  n'ont 
guère  d'éclat  par  eux-mêmes;  mais  que  la  passion 
s'en  mêle,  ils  pétillent  ou  flamboient.  Ce  qui  me 
frappe,  c'est  qu'en  dépit  de  sa  destinée  sa  figure  est 
restée  jeune.  Ses  joues  et  le  tour  de  son  menton  sont 
d'un  enfant.  Où  la  souffrance  se  trahit,  c'est  dans  sa 
pâleur,  dans  le  réseau  de  petites  veines  bleuâtres 
qui  se  dessine  sur  ses  deux  tempes,  dans  ses  mains 
un  peu  sèches,  dont  la  maigreur  n'est  pas  de  son 
âge.  Et  puis,  d'habitude,  il  y  a  comme  un  voile  sur 
ce  visage  :  on  dirait  ces  vapeurs  à  demi  transpa- 
rentes de  l'automne  qui  enveloppent  et  noient  dans 
leur  gaze  flottante  les  contours  des  collines.  Quand, 
par  l'effet  de  quelque  mouvement  subit  de  l'âme,  le 
voile  vient  à  tomber,  on  est  étonné,  ébloui.  Une 
bizarrerie  charmante,  c'est  que  ses  cheveux  sont 
châtain  clair,  ses  sourcils  presque  bruns,  et  ses  longs 
cils  bouclés  d'un  noir  de  jais.  Cela  donne  à  cette 
figure  si  régulière  quelque  chose  d'étrange;  on  ne 
s'y  habitue  pas  :  elle  est  toujours  nouvelle. 

19  juillet. 

J'admire  sa  tenue  à  table.  Assis  en  face  de  moi,  il 
n'a  pas  l'air  de  me  voir,  tandis  que  vous,  grave  Gil- 
bert, vous  ne  savez  parfois  que  faire  de  vos  yeux; 
mais  l'autre  jour  il  a  traversé  la  grande  salle  d'un 
pas  si  vif  et  si  léger,  que  le  comte  l'a  regardé  de 
travers.  Il  faut  que  je  l'engage  à  s'observer  encore 
plus.  Je  m'inquiète  aussi  de  ce  que,  dans  nos  tête-à- 
tête  nocturnes,  il  élève  souvent  la  voix,  remue  des 
meubles,  tourbillonne  dans  la  chambre;  mais  il 
m'assure  qu'il  n'y  a  rien  à  craindre.  Les  murailles 


LE  COMTE  KOSTIA  267 

sont  épaisses,  et  le  bas  de  la  cage  de  l'escalier  est 
séparé  du  corridor  par  une  avance  de  maçonnerie 
qui  doit  intercepter  les  sons.  Et  puis  Talcôve,  le  ves- 
tibule, les  deux  portes  en  plein  chêne  !  Ces  deux 
portes,  il  ne  les  ferme  jamais  à  clef.  Ivan,  m'a-t-il 
dit,  est  à  mille  lieues  de  rien  soupçonner,  et  la  seule 
chose  qui  pût  exciter  sa  défiance,  ce  serait  un  excès 
de  précautions. 

«  Et  d'ailleurs,  a-t-il  ajouté,  par  la  grâce  de  Dieu, 
il  commence  à  se  faire  vieux,  son  esprit  s'appesantit, 
et  il  est  plus  crédule  qu'autrefois.  Aussi  lui  ai- je 
aisément  persuadé  que  je  ne  vous  pardonnerais  de 
ma  vie  la  mort  de  mon  chien.  Avec  cela,  il  devient 
dur  d'oreille  et  il  dort  comme  un  sabot.  Quelquefois, 
pour  le  déranger  dans  son  sommeD,  je  m'amusais 
à  faire  aboyer  Vorace;  j'en  étais  pour  mes  peines. 
Le  seul  bruit  qu'il  ne  manque  jamais  d'entendre, 
c'est  le  coup  de  sonnette  de  mon  père.  J'accorde 
aussi  que,  si  l'on  s'avisait  de  toucher  à  sa  grosse 
vilaine  porte  de  chêne...  ah  !  c'est  bien  alors  qu'il 
s'éveillerait  en  sursaut  !  C'est  que  cette  porte  est 
sa  propriété,  sa  chose,  son  idée  fixe  ;  il  a  une  manière 
de  la  regarder  qui  signifie  :  «  Vous  voyez  bien  cette 
porte,  elle  est  à  moi  !  »  Il  faut  dire  qu'à  ses  yeux, 
ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  au  monde,  c'est  une  porte 
fermée.  Aussi,  cette  horrible  porte,  cette  infâme 
porte,  il  la  chérit,  il  lui  fait  de  grands  sourires,  il 
compte  ses  clous  et  les  mange  de  baisers. 

—  Et  vous  dites  que  passé  neuf  heures  il  ne 
monte  jamais  ici? 

—  Jamais,  au  grand  jamais.  Et  je  voudrais  bien 
voir  qu'il  en  fût  autrement  !  s'écria-t-il  en  relevant 
la  tête  d'un  air  indigné. 


268  LE  COMTE  KOSTIA 

—  Vous  voyez  bien  que  c'est  un  geôlier  capable 
de  procédés.  Je  conçois  que  vous  ne  l'aimiez  guère; 
mais  après  tout,  en  vous  gardant  sous  clef,  il  ne  fait 
qu'exécuter  les  ordres  qu'il  a  reçus. 

—  Et  moi  je  vous  dis  qu'il  est  heureux  de  me 
faire  souffrir.  Ce  méchant  homme  n'a  fait  dans  toute 
sa  vie  qu'une  bonne  action  :  c'est  quand  il  vous  a 
sauvé  des  fureurs  de  Vorace.  En  considération  de 
ce  bon  mouvement,  je  ne  lui  dis  plus  ce  que  je  pense 
de  lui,  mais  je  n'en  pense  pas  moins,  et  je  trouve 
très  singulier  que  vous  me  demandiez  de  l'aimer. 

—  Encore  un  coup,  je  ne  vous  demande  pas  de 
l'aimer,  mais  de  croire  qu'au  fond  il  vous  aime...  » 

A  ces  mots,  il  entra  dans  une  telle  fureur  que  je 
m'empressai  de  changer  de  discours. 
«  Vous  ne  regrettez  pas  quelquefois  Vorace  ? 

—  Je  le  chargeais  de  me  garder  contre  les  loups- 
garous;  ils  ne  me  font  plus  peur  depuis  que  l'un 
d'eux  est  devenu  mon  ami...  » 

A  quoi  il  ajouta  d'un  ton.  plus  grave  : 

—  Je  suis  superstitieux,  je  crois  aux  esprits;  mais 
je  les  défie  d'approcher  désormais  de  mon  lit. 
Il  me  suffit  d'évoquer  l'image  de  l'homme  à  la  va- 
reuse... » 

Il  rougit  et  n'acheva  pas  sa  phrase.  Pauvre  en- 
fant !  le  douloureux  mystère  de  sa  destinée,  loin 
d'abattre  son  imagination,  l'exalte  et  le  grise,  et.  je 
ne  m'étonne  pas  qu'il  accommode  l'amitié  au  tour 
romanesque  de  ses  pensées...  .  . 

«  Vous  vous  trompez,  lui  ai-je  dit,  ce  n'est  pas 
mon  image,  c'est  la  botanique  qui  vous  garde  des 
esprits.  II.  n'est  pas  de  meilleur  remède  contre  les 
folles  terreurs  que  l'étude  de  la  nature. 


LE  COMTE  KOSTIA  269 

'—  Toujours  pédant  !  »  s'est-il  écrié,  et  il  m'a  jeté 
sa  barrette  à  la  figure. 

22  juillet. 

Il  se  répand  quelquefois  en  torrents  de  paroles. 
Cela  ne  me  surprend  pas.  Voilà  tant  d'années  qu'il 
se  tait  !  Comment  a-t-il  pu  supporter  une  mise  au 
secret  si  prolongée?  C'est  sa  souplesse  qui  l'a  sauvé. 
Quelque  passionné  qu'il  soit,  son  âme  est  une  de  ces 
étoffes  qui  prêtent. 

23  juillet. 

Vladimir  Paulitch  a  paru  hier  sur  la  fin  du  dîner. 
La  présence  de  cet  homme  me  cause  un  invincible 
malaise.  Il  est  d'un  froid  qui  me  glace...  et  puis  son 
ton  dogmatique,  son  sourire  d'une  politesse  mépri- 
sante... Il  sait  toujours  d'avance  ce  que  vous  allez 
lui  dire,  il  vous  écoute  par  bon  procédé...  Ce  Vla- 
dimir a  l'intolérance  ironique  des  matérialistes. 
Au  demeurant,  ce  peut  être  un  fort  honnête  homme  ; 
mais  par  quelle  raison  s'est-il  fait  le  dénonciateur 
de  la  pauvre  Olga?  Je  ne  le  crois  pas  capable  du  fa- 
natisme de  l'amitié.  Quand  à  son  habileté  comme 
médecin,  elle  ne  se  peut  contester.  Le  comte  est 
entièrement  rétabli;  il  est  mieux  que  je  ne  l'ai 
jamais  vu.  Quelle  vigueur  !  quelle  alacrité  d'esprit  ! 
Ce  qui  me  confond,  c'est  que,  dans  nos  conférences, 
j'en  viens,  au  bout  d'une  heure,  à  ne  plus  voir  en 
lui  que  l'historien,  l'esprit  supérieur,  l'érudit;  j'ou- 
blie entièrement  l'homme  aux  brodequins,  le  som- 
nambule, le  persécuteur  de  mon  Stéphane,  et  je  me 
livre  sans  réserve  au  charm  de  sa  conversation... 
0  gens  de  lettres  !  gens  de  lettres  ! 


270  LE  COMTE  KOSTIA 

26  juillet. 

Stéphane  me  disait  hier  : 

«  Ce  qui  fait  que  je  me  surprends  par  intervalles 
à  bien  espérer  de  l'avenir,  c'est  que  je  découvre  une 
sorte  d'enchaînement  dans  tout  ce  qui  m' arrive  de- 
puis trois  mois.  Un  jour  j'eus  le  bonheur  et  la  folie 
de  tromper  la  surveillance  d'Ivan;  je  descendis  à 
l'écurie,  je  sellai  moi-même  mon  cheval  et  j'allai 
courir  les  champs  tout  seul.  Je  me  sentis  à  peine 
en  liberté  que  je  conçus  le  désir  de  me  sauver  pour 
ne  plus  revenir;  mais  projeter  n'est  rien,  il  faut 
vouloir.  Je  voulais  et  je  ne  voulais  pas;  je  flottais 
entre  le  désir  et  la  crainte,  et  tour  à  tour  j'éperon- 
nais  mon  cheval  et  je  lui  retirais  brusquement  la 
bride.  Enfin  je  dus  me  confesser  que,  quelle  que 
fût  mon  envie  de  m'enfuir,  je  n'en  aurais  jamais  le 
courage,  et  l'âme  en  proie  au  plus  cuisant  chagrin, 
je  repris,  la  tête  basse,  la  route  qui  me  devait  re- 
conduire à  ma  prison.  Chemin  faisant,  je  rencon- 
trai un  jeune  rustre  qui  me  regarda  d'un  air  nar- 
quois, et  de  l'humeur  dont  j'étais  je  lui  cinglai  la 
figure  d'un  coup  de  cravache.  Un  peu  plus  loin, 
voulant  faire  boire  mon  cheval,  j'avisai  un  quidam 
assis  près  de  la  fontaine  où  je  désirais  faire  une 
halte,  et  vous  savez  comment  je  déchargeai  sur  ce 
fâcheux  ma  bile  et  mon  dépit.  Sans  conteste,  je  fus 
injuste,  brutal,  perfide;  mais  je  n'y  saurais  avoir 
regret,  car  enfin,  si  la  première  fois  que  je  vous  vis 
je  n'avais  pas  fait  sauter  votre  chapeau  dans  un 
fossé,  vous  n'auriez  pas  été  irrité  contre  moi;  si 
vous  n'aviez  pas  été  irrité,  vous  ne  vous  seriez  pas 
occupé  de  moi,  vous  n'auriez  pas  deviné  ma  situa- 


LE  COMTE  KOSTIA  271 

tion,  vous  n'en  auriez  pas  eu  pitié,  et  vous  n'auriez 
pas  sauvé  des  mains  des  Philistins  mon  bel  œillet 
panaché;  si,  par  une  folle  méprise,  je  ne  vous  avais 
pas  soupçonné  de  vouloir  vous  approprier  ledit  œil- 
let, je  ne  vous  aurais  pas  fait  insulter  par  ce  benêt 
de  Fritz,  et  partant  on  ne  m'aurait  pas  forcé  de  vous 
faire  des  excuses;  sans  Thumiliation  que  j'en  ai 
ressentie,  je  ne  me  serais  pas  décidé  de  sitôt  à  me 
tuer;  si  je  n'avais  pas  tenté  de  me  tuer  sous  vos 
yeux,  vous  n'auriez  pas  conçu  le  projet  de  me  sau- 
ver du  désespoir,  vous  ne  seriez  pas  venu  me  trou- 
ver sur  la  terrasse,  vous  n'auriez  pas  arraché  mon 
gant  à  Vorace,  et  Vorace  n'eût  pas  été  tué.  Or,  si 
Vorace  vivait  encore,  vous  ne  pourriez  pas  venir 
ici,  et  si  vous  ne  veniez  pas  ici,  nous  ne  serions  pas 
occupés  en  ce  moment  à  nous  regarder,  à  nous  par- 
ler, à  discourir  de  plantes,  de  héros,  de  saints,  de 
toi,  de  moi,  et,  pour  finir  mon  raisonnement,  je  ne 
saurais  pas  encore  ce  que  c'est  que  le  bonheur. 

—  Voilà  raisonner,  lui  dis- je,  à  la  façon  du  père 
Alexis...  » 

Il  s'en  est  fort  défendu,  et  m'a  administré  trois 
petits  soufflets. 

27  juillet 

Il  me  disait  : 

«  Je  ne  possède  pas  encore  le  bonheur;  mais  il 
me  semble  par  instants  que  je  le  vois,  que  je  le 
touche...  » 

•  28  juillet. 

Aujourd'hui  encore  le  docteur  Vladimir  a  paru  au 
dessert.   Il  m'a  lancé  quelques  lardons.  Je  soup- 
nne  que  je  ne  lui  plais  guère.  Son  affection  pour 


272  LE  COMTE  KOSTIA 

le  comte  irait-elle  jusqu'à  le  rendre  jaloux  de  Tes- 
time  et  de  Tamitié  qu'il  me  marque?  Nous  avons 
causé  philosophie.  Il  s'est  évertué  à  prouver  que 
tout  est  matière.  Je  l'ai  piqué  au  vif  en  lui  repré- 
sentant que  tous  ses  arguments  se  trouvaient  dans 
d'Holbach.  J'ai  tâché  de  lui  démontrer  que  la  ma- 
tière elle-même  est  spiritualiste,  que  les  pierres 
mêmes  croient  à  l'esprit.  Au  lieu  de  répondre,  il  a 
battu  la  campagne.  Du  reste  il  parlait  bien,  c'est-à- 
dire  qu'il  exprimait  avec  finesse  des  idées  grossières. 
Ce  qui  lui  manque  surtout,  c'est  la  gaîté.  Il  a  quelque 
chose  de  saturnien  dans  l'esprit;  ses  idées  ont  le 
teint  plombé.  Le  comte,  par  bon  goût,  a  trouvé 
qu'il  s'obstinait  trop,  sans  compter  que  Kostia 
Petrovitch  déteste  l'absolu  aussi  bien  dans  la  néga- 
tive que  dans  l'affirmative.  Il  m'a  remercié  par  un 
sourire  quand  j'ai  dit  au  docteur  pour  clore  le 
débat  : 

«  Monsieur,  on  ne  peut  dépenser  plus  d'esprit  à 
le  nier.  » 

Et  il  a  ajouté,  faisant  allusion  à  la  maigreur  du 
personnage  : 

«  Mon  cher  Vladimir,  si  vous  niez  l'esprit,  que 
vous  restera- t-il?...  » 

30  juillet. 

Hier,  à  mon  grand  chagrin,  je  l'ai  trouvé  tout  en 
larmes. 

«  Ce  soir,  mon  ami,  m'a-t-il  dit,  nous  laisserons 
là,  si  vous  le  voulez  bien,  le  thym,  les  sauges  et  la 
lavande,  car  il  m'est  impossible  de  vous  parler 
d'autre  chose  que  de  moi.  » 

La  nuit  précédente,  il  avait  fait  un  rêve  qui  l'a 
profondément  agité.  Il  traversait  le  corridor;  tout  à 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  273 


coup  il  sent  une  main  se  poser  sur  son  épaule  et  le 
tirer  tout  doucement  par  une  boucle  de  ses  che- 
veux; il  se  retourne  et  reconnaît  son  père  qui  le 
regarde  en  souriant...  Il  s'est  réveillé  en  poussant  un 
cri.  Hélas  !  ce  n'était  qu'un  rêve  ! 

«  Ah!  si  vous  l'aviez  vu  sourire!  me  disait-il,  il 
me  semblait  que  le  corridor  s'illuminait...  » 

Adieu  la  botanique  !  Nous  ne  nous  sommes  entre- 
tenus que  de  sa  vision  et  de  toutes  les  réflexions 
qu'elle  lui  suggérait.  Cette  longue  et  triste  devisée 
a  eu  cela  de  bon  de  me  convaincre  qu'il  ne  rend  pas 
à  son  père  haine  pour  haine.  Il  déteste  cordiale- 
ment Ivan,  il  méprise  le  père  Alexis,  dont  il  ignore 
les  nobles  et  glorieuses  souffrances,  et  qu'il  consi- 
dère tout  crûment  comme  un  pique-assiette.  Et 
comme  Ivan  et  le  père  Alexis  représentent  à  ses 
yeux  les  deux  tiers  de  l'humanité,  il  a  peu  de  ten- 
dresse pour  Vhumanum  pecus.  Quant  à  son  tyran,  il 
ne  le  hait  ni  ne  le  méprise;  seulement  il  ressent  en 
sa  présence  cet  effroi  mêlé  de  surprise  et  d'horreur 
qu'inspirent  les  grands  désordres  de  la  nature... 
Aussi,  que  demain  ce  père  lui  rouvre  ses  bras,  il  s'y 
précipitera  en  s' écriant  : 

«  Père  dénaturé,  vous  avez  été  fou  pendant  huit 
ans.  Ah  !  grand  Dieu  !  ne  laissez  plus  s'obscurcir 
votre  raison  !  » 

Il  «  Que  ce  maître  inexorable  me  batte,  disait-il, 
pourvu  qu'il  me  dise  son  secret.  Il  n'est  pas  de  mau- 
vais traitements  que  je  ne  préférasse  à  son  silence. 
Quand  nous  étions  à  la  Martinique,  il  avait  parfois 
des  accès  de  violence  qui  me  faisaient  dresser  les 
cheveux  sur  la  tête  :  j'aurais  voulu  rentrer  sous 
terre,  je  tremblais  qu'il  ne  me  brisât  en  morceaux; 


274  LE  COMTE  KOSTIA 

mais  du  moins  il  s^occupait  de  moi,  il  m.e  regardait, 
j'existais  pour  lui,  et  malgré  mes  épouvantes  je  me 
sentais  moins  malheureux  qu'aujourd'hui.  Et  ne 
croyez  pas  que  ce  soit  ma  captivité  qui  me  chagrine 
le  plus.  Sans  doute,  à  mon  âge,  il  est  bien  dur  et  bien 
humihant  d'être  gardé  à  vue  et  tenu  sous  clef  ;  mais 
je  m'y  résignerais  plus  facilement,  si  c'était  mon 
père  lui-même  qui  ouvrît  et  fermât  le  guichet.  Hé- 
las !  je  suis  si  peu  de  chose  à  ses  yeux  qu'il  se 
décharge  sur  un  serf  du  soin  de  me  tyranniser.  Et 
puis,  pendant  les  courts  instants  où  il  se  contraint 
à  subir  ma  présence,  quel  front  sévère  !  quels  sour- 
cils hautains  !  quel  silence  mortel  !  Pensez  que 
depuis  plus  d'un  an  il  ne  m'a  parlé  que  deux  fois,  et 
vous  savez  dans  quelles  circonstances  !  Songez 
encore  qu'il  n'est  jamais  entré  dans  cette  tour;  non, 
il  n'a  jamais  eu  la  curiosité  de  savoir  comment  ma 
prison  était  faite.  Encore  ne  peut-il  ignorer  que  je 
loge  au-dessus  d'un  précipice  :  eh  bien  !  il  sait  qu'un 
jour  l'idée  du  suicide  s'est  emparée  de  moi,  et  il  ne 
s'est  pas  même  avisé  de  faire  griller  cette  fenêtre. 

—  C'est  qu'il  n'a  pas  pris  votre  tentative  au 
sérieux. 

—  Alors  comme  il  me  méprise  !...  » 

Je  lui  ai  représenté  que  son  père  était  malade, 
qu'il  était  en  proie  à  des  crises  nerveuses  qui 
jetaient  le  désordre  dans  les  organisations  les  plus 
robustes,  que  le  docteur  Vladimir  se  portait  garant 
de  sa  guérison,  qu'une  fois  rétabli  son  humeur 
changerait,  et  que  ce  serait  le  moment  d'assiéger 
cette  place  rendue  accessible... 

«  Cependant  il  ne  faut  rien  précipiter,  lui  ai- je 
dit,  ayons  le  courage  de  la  patience.  » 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  275 


ë 


J'ai  si  bien  raisonné  qu'il  a  fini  par  surmonter  son 
abattement.  Quand  je  le  vois  se  rendre  à  mes  rai- 
sons, il  me  prend  fantaisie  de  l'embrasser;  mais 
c'est  un  plaisir  que  je  me  refuse.  Je  sais  par  expé- 
rience ce  qu'il  en  coûte... 

Un  moment  après,  je  ne  sais  à  quel  propos,  il  m'a 
parlé  de  sa  sœur  morte  à  la  Martinique. 

«  Pourquoi  Dieu  l'a-t-il  enlevée  à  ma  tendresse? 
Hélas  !  lui  ai- je  dit,  elle  n'aurait  pu  supporter 
a  vie  où  l'on  vous  a  condamné  ! 

—  Et  pourquoi  donc  ? 

—  Parce  qu'elle  aurait  souffert  dix  fois  plus  que 
vous.  Songez-y,  des  nerfs  et  un  cœur  de  femme  !...  » 

Il  m'a  regardé  d'un  air  singulier;  apparemment 
il  ne  concevait  pas  qu'on  pût  souffrir  plus  que  lui. 
Là- dessus  il  m'a  parlé  longuement  des  femmes,  qui 
sont  pour  lui,  à  ce  qu'il  dit,  un  impénétrable  mys- 
tère, et  il  répétait  avec  insistance  : 

«  Vous  ne  les  méprisez  donc  pas  comme  lui? 

—  Je  n'aurais  garde,  il  me  souvient  d'avoir  eu 
une  mère  ! 

—  C'est  votre  seule  raison? 

—  Je  vous  dirai  un  jour  les  autres.  » 

Comme  je  partais,  et  que  déjà  j'enfourchais  la 
fenêtre,  il  m'a  saisi  impétueusement  par  le  bras  en 
me  disant  : 

«  Pourriez- vous  me  jurer  que  vous  seriez  moins 
heureux  si  vous  ne  me  connaissiez  pas? 

—  Je  le  jure  !...  » 

Son  visage  s'est  illuminé  et  ses  yeux  ont  lancé  des 
éclairs. 

17  août. 
La  sève  monte,  monte...  Ciel  et  terre,  soyez  bénis! 


2^6  LE  COMTE  KOSTIA 

8  août. 

Et  toi  aussi,  tu  te  métamorphoses,  mon  vieux 
Gilbert;  tu  rajeunis  à  vue  d'œil.  Un  esprit  nouveau 
est  entré  en  toi  ;  ton  sang  circule  plus  librement  ;  tu 
portes  plus  haut  la  tête,  ta  démarche  est  plus  vive, 
il  y  a  plus  de  lumière  dans  tes  yeux,  il  y  a  plus  de 
souffle  dans  ta  poitrine,  et  tu  sens  fermenter  dans 
ton  cœur  comme  un  céleste  levain...  Mon  vieil  ami, 
tu  es  sorti  de  ta  longue  inutilité...  Enfanter  une 
âme  !  oh  !  la  glorieuse  besogne  !  Dieu  bénisse  la 
mère  et  la  fille  ! 

9  août. 

Ce  qui  étonne  douloureusement  Stéphane,  c'est 
l'amitié  que  son  père  me  porte. 

{(  Il  a  donc  la  faculté  d'aimer,  et  il  ne  m'aime  pas? 
C'est  que  je  suis  haïssable  !  » 

Pauvre  innocent  !...  Il  est  certain  que  malgré  lui 
le  comte  en  est  venu  à  m' aimer.  Le  bon  père  Alexis 
me  disait  l'autre  soir  : 

«  Vous  êtes  un  habile  homme,  mon  enfant  ;  vous 
avec  jeté  un  charme  sur  Kostia  Petrovitch,  et  il  vous 
porte  une  affection  dont  il  ne  fit  jamais  l'aumône  à 
personne.  » 

Après  tout,  cela  se  comprend,  et  il  y  a  de  bonnes 
raisons  pour  qu'il  m'aime  un  peu.  Première  raison  : 
je  lui  suis  très  utile;  deuxième  raison  :  il  me  trouve 
commode  à  vivre,  d'autant  qu'il  ne  sait  pas  et,  je 
l'espère,  ne  saura  jamais...;  troisième  raison  :  j'ai 
du  jugement  et  de  la  critique,  et  cela  fait  qu'il  me 
passe  mon  idéalisme,  mes  marionnettes,  ce  qu'il 
appelle  mes  lanternes  ;  quatrième  raison  :  j'ai  dans 
l'esprit  un  tour  spinosiste  qui  lui  Sigrée  :   non  flere, 


LE  COMTE  KOSTIA  ^77 

non  indignari,  sed  intelligere;  cinquième,  sixième, 
septième  raisons  :  nous  portons  tous  les  deux  la 
Byzantine  dans  notre  cœur.  Oh  !  pour  le  coup,  voilà 
de  quoi  lier  deux  hommes  à  la  vie  et  à  la  mort... 

«  Mon  Stéphane  bien-aimé,  mon  enfant,  mon 
nourrisson,  ne  t'irrite  pas  contre  cette  amitié  qui 
t'étonne;  elle  sera  quelque  jour  notre  ancre  de 
salut.  » 

»ii  août. 
L'armoire  aux  livres  est  toujours  close,  il  prétend 
même  en  avoir  jeté  la  clef  par  la  fenêtre;  mais 
qu'avons-nous  besoin  de  livres?  Les  plantes  nous  en 
tiennent  lieu.  Son  herbier  peint  s'enrichit  chaque 
jour.  Il  compte  déjà  vingt  espèces  et  cinq  familles. 
Hier,  Stéphane  s'est  oublié  jusqu'à  le  regarder  d'un 
air  d'orgueil  satisfait...  Que  j'étais  heureux  !  Pour- 
tant j'ai  mis  ma  joie  au  secret.  Ce  qui  m'a  aussi  ravi, 
c'est  qu'il  s'est  décidé  à  écrire  de  souvenir  au  bas 
des  pages  les  noms  français  et  latins  de  chaque 
plante.  «  C'est  une  concession  que  j'ai  faite  au  pé- 
dant, »  m'a-t-il  dit;  ce  qui  n'empêche  pas  qu'il 
était  fier  d'avoir  écrit  sans  faute  ces  quarante 
noms.  Je  lui  ai  porté  en  dernier  lieu  des  renoncules  et 
des  anémones.  Il  a  pris  dans  sa  main  la  petite  éclaire 
en  s' écriant  : 

«  Laissez-moi  faire,  je  m'en  vais  vous  conter  l'his- 
toire de  cette  jeune  et  jaune  personne  !  » 

Et  il  m'en  a  détaillé  tous  les  caractères  avec  une 
merveilleuse  exactitude.  Quelle  vive  et  lumineuse 
inteUigence  !  mais  aussi  quelle  bouillante  humeur  ! 
Les  mains  lui  tremblaient  si  fort  que  je  lui  ai  crié  : 
i«  Du  sang-froid  !  du  sang-froid  !  C'est  d'une  main 
IMerme  et  assurée  qu'il  faut  soulever  le  voile  d'Isis  1...  » 


278  LE  COMTE  KOSTIA 

J'en  ai  été  quitte  pour  lui  expliquer  en  deux  mots 
qui  est  Isis,  ce  qui  l'a  médiocrement  intéressé... 
Son  chef-d'œuvre,  comme  reproduction  fidèle  de  la 
nature,  c'est  sa  renoncule  des  marais,  que  je  lui 
avais  désignée,  d'après  le  latin,  sous  le  nom  de 
renoncule  scélérate.  Il  a  représenté  avec  tant  de 
vie  ces  insignifiantes  fleurettes  jaunes  qu'il  est 
impossible  de  ne  s'en  pas  éprendre. 

((  Cette  empoisonneuse  m'a  inspiré,  disait-il.  A 
force  de  pratiquer  le  père  Alexis,  je  commence  à 
vouloir  du  bien  aux  scélérats  !  » 

Je  l'ai  vertement  tancé,  mais  il  ne  s'est  pas  ému 
de  mon  algarade. 

13  août. 

La  conduite  du  comte  est  atroce,  et  cependant  je 
la  comprends.  Son  orgueil,  son  caractère  entier, 
despotique,  l'horreur  d'avoir  été  trompé...  Et  d'ail- 
leurs est -il  bien  le  père  de  Stéphane?...  Ces  deux 
enfants  nés  après  six  ans  de  mariage,  et  quelques 
années  plus  tard  découvrir...  Il  est  des  soupçons 
moins  fondés.  Et  puis  cette  fatale  ressemblance  qui 
lui  remet  sans  cesse  sous  les  yeux  l'image  de  l'infi- 
dèle abhorrée!...  A  mesure  que  cette  ressemblance 
s'est  prononcée,  la  haine  a  dû  s'accroître...  Son 
rire  même,  ce  sourire  étrange  qui  n'est  qu'à  lui, 
Stéphane,  si  j'en  crois  le  père  Alexis,  l'a  hérité  de 
sa  mère...  J'ai  enterré  le  sourire/  Effroyable  cri  que 
j'entends  encore  !...  Du  reste,  dans  la  haine  barbare 
de  ce  père,  je  crois  démêler  plus  d'instinct  que  de 
système;  elle  vit  au  jour  le  jour.  Je  suis  sûr  que  le 
comte  Kostia  ne  s'est  jamais  demandé  :  Que  ferai- je 
de  mon  fils  quand  il  aura  vingt  ans?... 


LE  COMTE  KOSTIA  279 

14  août. 

Ivan,  à  qui  je  demandais  des  nouvelles  de  Sté- 
phane, m'a  dit  : 

«  Ne  vous  inquiétez  plus  de  lui.  Depuis  un  mois, 
il  est  beaucoup  mieux,  et  il  se  radoucit  de  jour  en 
jour;  voilà  ce  que  c'est  que  d'avoir  vu  la  mort  de 
près...  » 

ti5  août. 
M.  Leminof  m'a  bien  étonné  ce  matin. 
«  Mon  cher  Gilbert,  m'a-t-il  dit  à  brûle-pourpoint, 
je  ne  me  donne  pas  pour  un  homme  parfait;  mais  je 
suis  assurément  ce  qui  s'appelle  un  bonhomme,  et 
je  possède  par-dessus  le  marché  une  certaine  déli- 
catesse de  conscience  dont  je  suis  parfois  incom- 
modé. Sans  complirhent,  vous  êtes,  mon  cher  Gil- 
bert, un  homme  de  grand  mérite.  Eh  bien  !  je  vous 
exploite  indignement,  car  vous  êtes  à  l'âge  où  l'on 
se  fait  un  nom  et  une  carrière,  et  ces  années  déci- 
sives, vous  les  employez  à  travailler  pour  moi  et  à 
rassembler,  comme  un  manœuvre,  les  matériaux 
d'un  grand  ouvrage  qui  ne  vous  rapportera  ni  gloire 
ni  profit.  J'ai  une  proposition  à  vous  faire.  Devenez 
mon  collaborateur  :  nous  composerons  ensemble 
cet  ouvrage  monumental,  qui  paraîtra  sous  nos  deux 
noms,  et  qui,  je  le  jure  sur  ma  tête,  vous  procurera 
la  célébrité.  Nous  sommes  d'accord  sur  presque 
toutes  les  questions  de  faits,  et  quant  à  nos  dissenti- 
ments sur  les  idées...  mon  Dieu  !  nous  ne  sommes 
nés  ergoteurs  ni  l'un  ni  l'autre;  nous  finirons  par 
nous  entendre,  et  supposé  que  nous  ne  nous  enten- 
dions pas,  je  vous  donnerai  carte  blanche,  car,  à 
Karler  franc,  il  n'est  pas  d'idée  pour  laquelle  ie  vou- 


28o  LE  COMTE  KOSTIA 

lusse  mourir.  Çà,  qu'en  dites-vous,  mon  cher 
Gilbert?  Nous  ne  nous  séparerons  point  jusqu'à  ce 
que  la  besogne  soit  terminée,  et  j'imagine  que  nous 
mènerons  ensemble  joyeuse  vie.  » 

Malgré  ses  instances,  je  n'ai  pas  dit  oui;  il  a  seule- 
ment tiré  de  moi  la  promesse  que  je  lui  donnerais 
réponse  avant  un  mois...  Stéphane,  Stéphane,  que 
je  serai  maladroit  si  je  ne  fais  tourner  au  profit  de 
ta  délivrance  cet  heureux  incident  !  Oui,  un  jour 
viendra  où  il  me  sera  permis  de  dire  à  ton  père  : 
«  Au  nom  de  votre  santé,  au  nom  de  votre  repos, 
au  nom  de  vos  études,  qui  réclament  toute  la  liberté 
de  votre  esprit,  au  nom  de  l'œuvre  commune  que 
nous  avons  entreprise,  éloignez  de  votre  maison  cet 
enfant  dont  la  vue  vous  afflige  et  vous  irrite  ! 
Envoyez-le  dans  une  maison  d'éducation,  dans  un 
collège...  D'un  seul  coup  vous  ferez  deux  heureux...  » 

Juste  ciel  !  que  cette  place  forte  sera  rude  à  assié- 
ger !  Mais,  à  force  de  patience,  d'habileté,  de  vigi- 
lante attention...  N'ai-je  pas  déjà  emporté  d'assaut 
un  camp  retranché...  le  cœur  de  Stéphane?  Non,  je 
ne  désespère  pas  de  réussir...  Et  cependant  qu'il 
me  coûtera  cher,  le  succès  dont  je  me  flatte  !  Le 
voir  sortir  de  cette  maison,  me  séparer  à  jamais  de 
lui  !...  A  cette  idée^  mon  cœur  saigne  et  se  déchire... 


i6  août. 

Le  docteur  Vladimir  partira  dans  les  premiers 
jours  du  mois  prochain.  Je  n'en  serai  pas  fâché. 
Décidément  cet  homme  ne  me  plaît  point.  L'autre 
jour,  à  table,  il  regardait  Stéphane  avec  des  yeux 
qui  m'ont  fait  peur. 


LE  COMTE  KOSTIA  281 

17  août. 

Que  se  passe- t-il  dans  le  cœur  de  Stéphane?  Je 
suis  content  de  lui  à  tous  égards.  D'abord  il  m'aime 
beaucoup;  ensuite  il  travaille,  il  s'intéresse  chaque 
jour  davantage  à  son  herbier,  à  ce  qui  n'est  pas  nous. 
Son  intelligence  s'ouvre  et  s'épanouit  à  vue  d'œil  : 
c'est  une  floraison  qui  m'enchante;...  mais  il  est 
travaillé  par  moments  d'une  secrète  inquiétude  dont 
il  me  cache  la  cause...  L'autre  jour,  le  voyant  tres- 
saillir, je  lui  ai  dit  : 

«  Qu'avez- vous?  » 

Il  m'a  répondu  en  passant  ses  mains  sur  son 
front  : 

«  Ce  n'est  rien.  Parlons  de  renoncules,  de  gen- 
tianes, d'anémones...  » 

18  août. 

Le  ciel  est  propice  à  mes  expéditions  nocturnes. 
Il  n'est  pas  tombé  une  goutte  de  pluie  depuis  six 
semaines.  Le  vent  du  nord,  qui  soufïïe  quelquefois 
avec  violence  dans  la  journée,  s'abat  régulièrement 
sur  le  soir.  Quant  au  vertige,  plus  de  nouvelles.  O 
puissance  de  l'habitude  ! 

19  août. 

Quel  malheur  !  Avant-hier  Stéphane,  en  traver- 
sant le  vestibule  qui  précède  la  grande  salle,  est 
parti,  je  ne  sais  à  quel  propos,  d'un  grand  éclat  de 
rire.  Le  comte  a  fait  un  bond  sur  sa  chaise,  et  son 
visage  est  devenu  livide.  Aujourd'hui  Soliman  a  été 
vendu.  Tantôt  un  maquignon  l'emmenait.  Ivan,  que 
je  viens  de  rencontrer,  avait  de  grosses  larmes  dans 
les  yeux.  Pauvre  Stéphane,  qu'en  dira- t-il? 
10 


282  LE  COMTE  KOSTIA 

20  août. 

Chose  étrange  !  je  m'attendais  hier  à  le  trouver 
dans  le  désespoir.  Il  était  gai,  souriant. 

«  J'étais  sûr,  m*a-t-il  dit,  que  je  payerais  cher  ce 
malencontreux  éclat  de  rire.  Mon  père  s'est  trompé; 
ce  n'était  point  un  éclat  de  gaîté,  mais  une  convul- 
sion purement  nerveuse  qui  m'a  pris  en  pensant  à 
certaines  choses  et  dans  un  moment  où  je  n'étais 
pas  gai  du  tout...  Du  reste,  hormis  la  vie,  il  ne  pou- 
vait plus  m'enlever  que  deux  choses,  mon  cheval 
ou  mes  cheveux,  et.  Dieu  soit  loué  !  il  n'a  pas  été 
bien  inspiré  dans  son  choix,  et  ce  n'est  pas  à  l'en- 
droit le  plus  sensible  qu'il  a  frappé. 

—  Quoi  !  entre  Soliman  et  vos  cheveux... 

—  Ne  sont- ils  pas  beaux  ?  m'a-t-il  dit  d'un  ton  vif. 

—  Magnifiques  sans  aucun  doute  !  lui  ai- je  ré- 
pondu en  souriant. 

—  J'en  ai  toujours  été  un  peu  vain,  reprit-il  en 
les  faisant  flotter  sur  ses  épaules;  mais  j'y  tiens  bien 
davantage  depuis  que  je  sais  qu'ils  vous  plaisent. 

—  Oh  !  pour  cela,  lui  réphquai-je,  eussiez- vous 
la  tête  rase,  je  ne  vous  en  aimerais  pas  moins...  » 

Cette  réponse,  je  ne  sais  pourquoi,  l'a  piqué  au 
vif.  Pendant  le  reste  de  la  soirée,  il  a  été  soucieux 
et  sombre. 

23  août. 

Mais  oui,  que  se  passe- t-il  donc  en  lui?  Il  semble 
plus  résigné  à  son  sort;  il  ne  se  plaint  plus  ni  d'Ivan 
ni  de  son  père;  il  prétend  ne  point  regretter  ces 
longues  chevauchées  qu'il  faisait  deux  fois  la  se- 
maine à  travers  les  bois  ;  bref,  il  affecte  une  indiffé- 
rence étonnante  pour  tout  ce  qui  agitait  et  passion- 


LE  COMTE  KOSTIA  283 

naît  son  cœur.  Et  cependant  il  est  en  proie  à  des 
perplexités  qui  m'effrayent.  Je  crois  deviner  par 
moments  que  ses  regards  m'adressent  de  muets 
reproches.  Il  a  l'air  de  dire  : 

«  A  présent,  ma  tristesse  vient  de  toi,  mon  ami, 
mon  consolateur  !... 

Bah  !  quelque  caprice,  quelque  fantaisie...  Je 
réussirai  bien  à  le  confesser. 

25  août. 

J'ai  cru  bien  faire  en  lui  communiquant  les  ou- 
vertures que  m'a  faites  son  père  et  les  projets  qu'elles 
m'ont  suggéré.  Je  lui  ai  dit  : 

«  Quelle  joie  ce  serait  pour  moi  de  vous  arracher 
de  cette  prison,  et  cependant  que  cette  joie  serait 
mélangée  de  tristesse  !  Mais  où  que  vous  alliez,  nous 
trouverons  moyen  de  nous  écrire  et  de  nous  revoir. 
L'amitié  qui  est  entre  nous  est  un  de  ces  liens  que  la 
destinée  ne  peut  briser... 

—  Oh  !  oui,  m'a-t-il  répondu  d'un  ton  sarcastique, 
vous  viendriez  me  voir  une  fois  l'an,  le  jour  de  ma 
fête,  et  vous  auriez  bien  soin  de  m' apporter  un  bou- 
quet... » 

Et  là- dessus  il  est  parti  d'un  éclat  de  rire  qui  res- 
semblait beaucoup  à  celui  de  l'autre  jour. 

30  août. 

Qu'il  m'a  fait  souffrir  hier  !  Je  n'en  suis  pas  encore 
remis  !  Quoi  !  C  est  lui...  c  est  à  moi...  Dieu  !  quelle 
amertume  de  langage  !  quelle  âpreté  d'ironie  !... 
Comte  Kostia,  vous  vous  trompez,  cet  enfant  est 
bien  à  vous;  je  veux  qu'il  ait  les  traits  et  le  sourire 
'le  sa  mère,  mais  il  y  a  un  peu  de  votre  âme  dans  la 


284  LE  COMTE  KOSTIA 

sienne...  Quels  griefs  peut-il  donc  avoir  contre  moi? 
Je  n'en  devine  que  deux.  Dimanche  dernier,  vers 
trois  heures,  nous  nous  sommes  mis  tous  deux  à  la 
fenêtre.  Il  m'a  fait  par  signes  un  discours  très  animé 
et  beaucoup  trop  long,  contrairement  aux  règles  de 
prudence  que  je  lui  ai  prescrites.  Il  me  parlait,  je 
crois,  de  Soliman  et  d'une  promenade  à  pied  qu'il 
avait  refusé  de  faire  avec  Ivan.  Je  ne  lui  prêtais 
qu'une  attention  distraite,  car  j'étais  occupé  à  cher- 
cher du  regard  s'il  n'y  avait  là  personne  qui  pût 
nous  voir.  Tout  à  coup,  j'ai  aperçu  à  l'extrémité  du 
tertre,  assis  sur  un  rocher,  le  grand  Fritz  et  la  petite 
chevrière  à  laquelle  il  fait  la  cour.  Au  moment  où 
j'allais  répondre  à  Stéphane,  ils  ont  levé  les  yeux 
vers  moi.  Je  me  suis  mis  à  regarder  le  paysage,  et 
je  n'ai  pas  tardé  à  quitter  la  place.  De  sa  fenêtre, 
Stéphane  ne  pouvait  les  voir.  Il  n'aura  pas  compris 
le  motif  de  ma  retraite...  Autre  grief.  Pour  la  pre- 
mière fois  je  suis  demeuré  plus  de  trois  jours  sans 
l'aller  trouver,  mais  avant-hier  le  vent  était  si  vio- 
lent qu'il  a  renversé  une  cheminée  ici  tout  près,...  et 
c'est  pour  me  punir  d'un  si  grand  crime  qu'il  s'est 
permis  de  me  dire  que  j'étais  sans  doute  un  excellent 
botaniste,  un  philanthrope  sans  pareil,  mais  que  je 
n'entendais  rien  aux  délicatesses  du  sentiment.  Et 
puis  : 

«  Vous  êtes  de  ces  hommes  qui  portent  toute  la 
terre  dans  leurs  cœurs.  Vous  avez  beau  dire,  je  suis 
sûr  que  vous  avez  pour  le  moins  une  centaine 
d'amis  intimes? 

—  Vous  avez  raison,  ai- je  répliqué;  il  en  est  jus- 
qu'à cent  pour  qui  j'ai  risqué  ma  vie...  » 

Après  cela  est  venue  son  éternelle  tirade  sur  le 


LE  COMTE  KOSTIA  285 

suicide.  Je  l'ai  supplié  dix  fois  de  quitter  cet  odieux 
sujet;  avec  quelle  instance  il  y  revenait  !  Il  ne  par- 
lait que  de  laudanum,  de  morphine,  d'arsenic; 
affectait  de  me  consulter  avec  une  vive  curiosité 
sur  les  propriétés  de  toutes  les  espèces  de  toxiques. 

«  Quand  on  veut  s'expédier  en  bonne  forme, 
disait- il,  le  poison  est  la  meilleure  méthode,  et  je 
connais  quelqu'un  qui  s'y  tiendra.  » 

Puis,  prenant  entre  ses  mains  une  fleur  de  jus- 
quiame  qui  était  sur  la  table  : 

«  Que  ta  laideur  me  semble  belle  !  se  prit-il  à  lui 
dire.  J'aime  tes  larges  feuilles  découpées,  pareilles 
à  ces  mains  effrontées  qui  ne  lâchent  pas  prise; 
j'aime  ta  vilaine  tige  velue;  j'aime  aussi  toi^  acre  et 
repoussant  parfum;  mais,  si  tu  veux  le  savoir,  ce 
que  j'aime  surtout  en  toi,  c'est  que  ta  poitrine  est 
gonflée  de  poison  et  que  ta  face  est  livide  et  hideuse 
comme  la  mort  !...  » 

Je  lui  ai  arraché  des  mains  cette  malheureuse 
plante,  et,  l'ayant  jetée  par  la  fenêtre,  je  suis  parti 
sans  lui  dire  adieu...  A  vrai  dire,  je  l'ai  toujours 
soupçonné  d'être  plus  passionné  que  sensible;  mais 
ne  serait-il  que  passionné?  ou  bien,  quoiqu'il  s'en 
cache,  la  perte  de  son  cher  alezan... 

31  août. 

J'étais  injuste  envers  lui.  Son  cœur  est  inégal, 
orageux,  sujet  à  de  fâcheux  retours  de  défiance  et 
d'incrédulité;  mais  c'est  un  cœur  enfin  !  Hier  soir, 
malgré  l'orage,  malgré  le  ferme  propos  que  j'avais 
formé  de  rester  plusieurs  jours  sans  retourner  le 
voir,  je  n'ai  pu  y  tenir  :  je  me  suis  mis  en  route.  Le 
voyage  n'a  pas  été  facile;  la  pluie  et  le  vent  col- 


286  LE  COMTE  KOSTTA 

laient  mes  cheveux  sur  mon  visage;  l'air  était  plein 
de  bruits  funèbres,  et  les  chevrons  de  la  toiture 
tremblaient  et  craquaient  sous  moi...  Enfin  je  suis 
arrivé.  Quel  cri  de  joie  et  d'épouvante  il  a  poussé  en 
me  voyant  paraître  !  Avec  quel  élan  d'affection  il  a 
serré  mes  mains  dans  les  siennes  !  Comme  le  repentir 
se  peignait  bien  sur  sa  figure,  et  avec  quelle  effusion 
il  a  répandu  son  cœur  à  mes  pieds  !...  Je  ne  lui  ai 
point  demandé  d'explications  :  je  les  ai  en  hor- 
reur, et  il  est  des  cas  où  le  silence  est  le  meilleur 
truchement  des  âmes.  Je  l'ai  laissé  s'asseoir  par  terre, 
la  tête  appuyée  sur  mes  genoux  ;  il  est  demeuré  près 
d'une  heure  dans  cette  posture,  ne  disant  mot,  les 
yeux  fermés,  pendant  que  la  pluie  battait  les  car- 
reaux à  coups  précipités  et  que  la  meute  hurlante 
des  vents  promenait  ses  fureurs  dans  la  nuit 
sombre.  Quand  il  s'est  relevé  : 

«  Voilà,  m'a-t-il  dit,  les  moments  les  plus  heureux 
que  j'aie  encore  passés  dans  ce  monde.  » 

Mais  ce  qui  a  singulièrement  troublé  son  bonheur, 
c'est  qu'à  minuit,  comme  je  me  disposais  à  partir, 
l'orage  a  redoublé  de  violence.  Le  pauvre  enfant  a 
pâli  d'angoisse. 

«  Vous  voilà  bien  puni,  lui  ai- je  dit;  cela  vous 
apprendra  à  ne  plus  gâter  par  de  méchants  accès 
d'humeur  cette  belle  et  sainte  chose  qu'on  appelle 
l'amitié...  » 

Au  moment  où  je  venais  de  gravir  ma  flottante 
échelle,  secoué  par  le  vent,  lorsque,  debout  sur 
mon  étroit  balcon,  je  m'apprêtais  à  la  retirer,  le 
ciel  s'est  ouvert,  je  me  suis  senti  comme  fouetté 
par  un  tourbillon  de  flammes,  et,  à  trente  pas  de 
moi,  la  foudre  s'est  précipitée  sur  la  cime  d'un 


p  LE  COMTE  KOSTIA  287 

grand  arbre  avec  un  horrible  fracas.  Comment  il  se 
fait  que  je  ne  sois  pas  tombé,  j'en  suis  enco  e  à  me 
le  demander.  Ce  que  je  sais,  c'est  que  je  suis  rentré 
dans  ma  ch  mbre  trempé  jusqu'aux  os,  mais  le 
cœur  content. 

7  septembre. 

Pendant  ces  huit  derniers  jours,  je  l'ai  vu  trois 
fois.  Il  ne  m'a  donné  aucun  sujet  de  plainte  :  il  tra- 
vaille, il  réfléchit;  son  jugement  se  forme;  pas  un 
instant  d'humeur  ;  il  est  calme,  docile,  doux  comme 
un  agneau...  Oui,  mais  c'est  l'excès  même  de  sa 
douceur  qui  m'inquiète.  Il  y  a  dans  son  état  je  ne 
sais  quoi  qui  ne  me  paraît  pas  naturel,  et  j'en  suis 
réduit  à  regretter  ces  emportements,  ces  enfances 
dont  je  m'étais  appliqué  à  le  guérir...  Stéphane, 
vous  êtes  devenu  trop  différent  de  vous-même.  Il 
y  a  peu  de  temps  encore,  vos  pieds  ne  tenaient  pas 
à  la  terre  :  vif,  brusque,  ardent,  il  partait  tour  à 
tour  de  vos  lèvres  des  fusées  de  colère  ou  de  gaieté, 
et  en  un  instant  vous  passiez  du  désespoir  à  l'en- 
thousiasme; mais  dans  nos  derniers  tête-à-tête,  je 
ne  vous  reconnais  pas.  Plus  de  gestes  d'enfant  mu- 
lin,  plus  de  ces  familiarités  que  j'aimais  I  Vos  re- 
gards mêmes,  en  rencontrant  les  miens,  semblent 
moins  assurés;  quelquefois  ils  flottent  incertains 
autour  de  moi,  et  à  l'étonnement  qui  s'y  peint  je 
î:uis  tenté  de  croire  que  ma  taille  a  subitement 
grandi  de  quelques  coudées  et  que  vous  ne  pouvez 
plus  la  mesurer  d'un  coup  d'œil...  Et  puis  ces  soupirs 
qui  vous  échappent...  Et  cependant  vous  ne  vous 
plaignez  plus  de  rien;  votre  destinée  semble  vous 
être  devenue  étrangère.  Il  faut  qu'à  mon  insu...  Ah  ! 


288  LE  COMTE  KOSTIA 

malheureux  enfant  !  je  veux  savoir...  tu  parleras,  tu 
me  diras... 

lo  septembre. 

Ciel  !  quel  trait  de  lumière  !  Père  Alexis,  vous  ne 
m'aviez  pas  tout  dit!...  Plus  j'y  pense...  Ah!  Gil- 
bert, quelles  écailles  couvraient  tes  yeux  !...  Hier, 
je  lui  ai  porté  cette  copie  du  poème  des  Métamor- 
phoses que  je  lui  avais  promise.  Quelques  fragments 
que  je  lui  en  avais  récités  lui  avaient  inspiré  le  désir 
de  lire  toute  la  pièce,  non  sur  le  livre,  mais  trans- 
crite de  ma  main...  Nous  la  lisions  ensemble,  dis- 
tique par  distique.  Je  traduisais,  expliquais,  com- 
mentais. Quand  nous  arrivâmes  à  ces  vers  :  «  Qu'il 
te  souvienne  seulement  comment  la  liaison  qui  se  fit 
entre  nos  âmes  fut  un  germe  d'où  naquit  avec  le 
temps  une  douce  et  charmante  habitude,  et  bientôt 
l'amitié  révéla  sa  puissance  à  nos  cœurs,  jusqu'à  ce 
que  l'amour,  arrivant  le  dernier,  la  couronna  de 
fleurs  et  de  fruits...  A  ces  mots,  il  fut  pris  d'un 
frisson. 

((  N'allons  pas  plus  loin  !  me  dit-il  en  repoussant 
loin  de  lui  le  papier.  C'est  assez  de  poésie  pour  ce* 
soir!...  »  Et,  s' accoudant  sur  la  table,  il  ouvrit 
et  feuilleta  son  herbier;  mais  ses  regards  et  ses 
pensées  étaient  ailleurs.  Soudain  il  se  lève,  fait  quel- 
ques pas  dans  la  chambre,  puis,  se  retournant  vers 
moi  : 

«  Pensez- vous  aussi  que  Tamitié  puisse  jamais  se 
convertir  en  amour? 

—  Goethe  l'assure;  il  faut  l'en  croire.  » 

Tl  prit  une  fleur  sur  la  table,  la  contempla  un  ins- 
tant, et  l'ayant  laissée  tomber  à  terre  : 

«  Je  suis  un  ignorant  !  murmura-t-il  en  baissant 


r 


LE  COMTE  KOSTIA  289 


les  yeux.   Dites-moi   co   que  c'est   que  Tamour? 

—  C'est  la  folie  de  ramitié. 

—  Avez- vous  jamais  été  fou? 

—  Non,  et  j'imagine  que  je  ne  le  serai  jamais.  » 
Il  resta  une  minute  immobile,  les  bras  pendants; 

enfin,  les  relevant  lentement  et,  par  un  geste  dont  il 
est  coutumier,  croisant  ses  mains  par-dessus  sa 
tête,  il  détacha  ses  yeux  du  sol  et  me  regarda  fixe- 
ment... Oh  !  l'étrange  expression  !  Sa  vue  égarée, 
un'sourire  triste  et  mystérieux  errant  sur  ses  lèvres, 
sa  bouche  qui  voulait  parler  et  à  qui  la  voix  man- 
quait... Ce  visage,  depuis  hier  soir,  il  est  toujours 
devant  mes  yeux;  il  me  poursuit,  il  m'obsède,  en  cet 
instant  même  son  image  vient  s'imprimer  sur  le 
papier  où  j'écris...  Ce  serait  donc  un  déguisement 
forcé  que  cette  tunique  de  velours  noir?  Oui,  le 
caractère  de  Stéphane,  son  âme,  les  bizarreries  de  sa 
conduite,  tout  ce  qui  m'étonnait,  tout  ce  qui  m'ef- 
frayait, il  n'est  plus  rien  que  je  ne  m'explique  à  cette 
heure...  Gilbert  !  Gilbert  !  qu'as-tu  fait?  dans  quel 
abîme...  Et  pourtant  peut-être  me  trompé-je^  car 
^nfin  comment  croire?...  J'entends  sonner  la  cloche 
du  dîner...  Je  vais  le  revoir  !...  Je  tremble,  je  sens 
en  moi...  O  mon  pauvre  cœur  tourmenté,  cache  du 
moins  ton  désordre  à  tous  les  yeux  I 


XVII 


Quelques  heures  plus  tard,  Gilbert  s'introduisait 
dans  la  chambre  de  Stéphane  qui,  frappé  de  sa 


290  LE  COMTE  KOSTIA 

pâleur  et  du  trouble  de  sa  voix,  s'informa  anxieuse- 
ment de  ses  nouvelles. 

«  Je  vous  assure  que  je  me  porte  fort  bien,  lui 
répondit  Gilbert  en  maîtrisant  son  émotion. 

—  M'avez- vous  apporté  des  fleurs? 

—  Non,  je  n'ai  pas  eu  le  temps  d'en  aller  cher- 
cher. 

—  C'est-à-dire  que  vous  n'avez  pas  eu  le  temps 
dépenser  à  moi... 

—  Oh  !  pardon  !  je  peux  penser  à  vous  en  tra- 
vaillant, en  Hsant  du  grec,  même  en  do  mant.  Et 
tenez,  la  nuit  dernière,  je  vous  ai  vu  en  rêve  :  vous 
me  traitiez  de  pédant  et  me  jetiez  votre  barrette  à  la 
figure. 

—  Voilà  un  rêve  bien  extravagant. 

—  Ah  !  permettez...  Il  me  semble  qu'un  jour... 

—  Oui,  un  jour,  autrefois,  il  y  a  deux  siècles. 

—  Y  a-t-il  donc  longtemps  que  nous  nous  con- 
naissons? 

—  Il  n'y  a  peut-être  pas  deux  siècles,  mais  il  ne 
s'en  faut  guère.  Moi,  j'ai  déjà  vécu  trois  fois.  Ma 
première  vie,  je  l'ai  passée  auprès  de  ma  mère.  La 
seconde...  n'en  parlons  pas  !  La  troisième,  elle  a 
commencé  la  nuit  où,  pour  la  première  fois,  vous 
avez  enjambé  cette  fenêtre.  Et  il  y  a  bien  longtemps 
de  cela,  si  j'en  juge  par  tout  ce  qui  s'est  passé 
depuis  lors  dans  mon  âme,  dans  mon  imagination, 
dans  mon  esprit.  Est-il  donc  possible  que  ces 
deux  siècles  n'aient  duré  que  deux  mois?  Et  com- 
ment se  peut-il  que  dans  un  si  court  intervalle  il  se 
soit  fait  en  moi  de  si  grands  changements?  car  ils 
sont  tels  que  j'ai  peine  à  me  reconnaître. 

—  L'un  de  ces  changements,  dont  je  suis  fier. 


r 


LE  COMTE  KOSTIA  291 


c'est  que  vous  ne  me  jetez  plus  votre  barrette  à  la  tête. 
■ —  C'est  une  privau  é  que  je  prenais  seulement 
avec  le  pédant. 

—  Et  vous  vous  êtes  enfin  réconalié  avec  lui  ? 

—  J*ai  découvert  que  le  pédant  n'existe  pas.  Il  y 
a  en  vous  un  héros  et  un  philosophe. 

—  Voilà  une  découverte  que  je  n'attendais  pas  de 
vous,  et  qui  m'étonne  autant  qu'elle  me  flatte. 

—  Quand  je  vous  dis  que  j'ai  changé  du  tout  au 
tout  et  que  je  ne  me  reconnais  plus  ! 

—  Et  moi,  en  dépit  de  vos  transformations,  je 
vous  reconnais  fort  bien.  Mon  cher  Stéphane  a  con- 
servé son  penchant  à  exagérer  toutes  ses  impres- 
sions. Autrefois  j'étais  un  homme  à  étouffer  : 
aujourd'hui  je  suis  un  être  extraordinaire  qui  passe 
sa  vie  à  concevoir  et  à  exécuter  des  projets  hé- 
roïques. Nenni-da,  mon  poète,  je  ne  suis  ni  un  scé- 
lérat ni  un  paladin,  et  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  dire 
de  moi,  c'est  que  je  ne  suis  pas  un  sot,  que  je  ne 
manque  pas  de  cœur,  et  que  je  cours  sur  les  toits 
avec  une  remarquable  agilité.  Oh  !  sur  ce  dernier 
point,  je  me  rends  justice,  et  je  suis  prêt  à  soutenir 
envers  et  contre  tous  que  je  n'ai  pas  mon  pareil  pour 
gambader  sur  des  chevrons  ;  mais  ce  n'est  pas  tout, 
et  pour  épuiser  le  chapitre  de  mes  perfections,  il  sera 
bon  d'ajouter  que  j'ai  les  yeux  couleur  de  pervenche, 
que  je  fais  les  nœuds  de  cravate  à  merveille  et  que  je 
sais  distinguer  une  labiée  d'avec  une  papilionacée. 

—  Taisez-vous  !  s'écria  Stéphane  avec  son  impé- 
tuosité d'autrefois;  taisez- vous  !...  Je  vous  défends 
de  parler  sur  ce  ton  de  mon  saint  patron,  de  mon 
ange  gardien,  de  l'incomparable  ami  qui  m'a  sauvé 
du  désespoir,  de  la  folie  et  de  la  mort  I  » 


292  LE  COMTE  KOSTIA 

Puis,  se  radoucissant  : 

«Non,  je  n'exagère  rien;  je  dis  les  choses  telles 
qu'elles  sont,  et  la  preuve  que  vous  êtes  un  homme 
extraordinaire,  c'est  que  tout  ce  que  vous  faites 
vous  paraît  simple  et  naturel  !  » 

Et  comme  Gilbert  haussait  les  épaules  en  sou- 
riant : 

«  A  qui  en  avez- vous?  poursuivit-il.  Tâtez-moi  le 
pouls,  vous  verrez  bien  que  je  n'ai  pas  la  fièvre... 
Et  n'avez- vous  pas  remarqué  comme  je  suis  calme 
depuis  quelques  jours? 

—  Je  confesse  que  votre  calme  me  surprend; 
mais  est-ce  bien  du  calme?  Je  soupçonne  que  vous 
avez  seulement  couvert  le  brasier  et  que  le  feu 
couve  sous  la  cendre. 

—  Et  vous  tisonnez  cette  cendre  pour  en  faire 
sortir  des  étincelles.  A  votre  aise,  mais  je  vous  pré- 
viens que  vous  ne  réussirez  pas  et  que  je  demeure- 
rai insensible  à  toutes  vos  provocations. 

—  Ainsi,  depuis  une  semaine,  vous  vous  sentez 
réellement  le  cœur  et  l'esprit  plus  tranquilles? 

—  Oui,  et  j'en  ai  sujet.  Il  y  avait  en  moi  un  grand 
fauteur  de  séditions,  un  grand  ourdisseur  de  com- 
plots. C'était  mon  orgueil.  Eh  bien!  vous  savez... 
la  jolie  scène  que  je  vous  fis  il  y  a  dix  jours...  ce 
beau  discours  sur  la  jusquiame...  c'était  un  coup 
de  4ésespoir  de  mon  orgueil  qui  faisait  des  siennes 
jusqu'au  bout  et  qui,  se  sentant  blessé  à  mort, 
voulait  vendre  chèrement  sa   vie. 

—  Tout  cela  est  bien  mystérieux  pour  moi. 

—  Oui,  c'est  un  grand  mystère  qu'il  est  bien 
temps  que  je  vous  découvre. 

—  Parlez,  je  vous  écouterai  avec  une  religieuse 


LE  COMTE  KOSTIA  293 

attention,  »  dit  Gilbert,  qui  avait  peine  à  respirer. 

Stéphane  cacha  son  visage  dans  ses  mains  ;  puis, 
après  un  long  silence  : 

«  Non,  dit-il,  je  n'ai  pas  encore  le  courage  de 
parler.  Aussi  bien,  avant  de  vous  faire  une  révéla- 
tion que  vous  taxerez  peut-être  d'extravagance,  je 
veux  vous  prouver  encore  mieux  que  je  suis  de 
sens  rassis  et  comme  je  suis  devenu  sage  à  votre 
école.  Sachez  donc  qu'avant  de  vous  connaître,  la 
religion  n'était  à  mes  yeux  qu'une  magie  grossière  à 
laquelle  je  croyais  avec  une  déraison  passionnée.  Je 
considérais  la  prière  comme  un  sortilège  auquel 
j'attribuais  la  puissance  de  forcer  les  volontés 
divines;  chaque  jour,  je  sommais  le  ciel  d'accomplir 
un  miracle  en  ma  faveur,  et,  m'en  voyant  rebuté, 
mes  prières  inexaucées  retombaient  comme  du 
plomb  sur  mon  cœur.  Alors,  je  me  révoltais  contre 
les  intelligences  célestes,  qui  refusaient  de  se  rendre 
à  mes  enchantements,  ou  bien  je  recherchais  avec 
angoisse  à  quel  vice  de  forme,  à  quelle  précaution 
négligée,  à  quel  péché  d'omission  je  devais  imputer 
l'impuissance  de  mes  opérations  magiques  et  de 
mes  formules...  Ah!  saint  Georges,  saint  Serge,  si 
vous  pouviez  parler,  quels  récits  étranges  vous 
auriez  à  lui  faire  !  Vous  lui  rediriez  les  questions 
extravagantes  dont  je  vous  accablais,  les  absurdes 
prodiges  que  je  réclamais  de  vos  épées,  les  obsessions 
dont  je  lassais  votre  patience,  et  tour  à  tour  mes 
agenouillements,  mes  prosternations,  mes  sanglots, 
les  torrents  de  larmes  que  je  répandais  à  vos  pieds, 
ma  tête  battant  les  murailles  ou  balayant  les  dalles 
de  ses  cheveux  épars,  et  tout  à  coup  mes  révoltes, 
des  éclairs  de  fureur  jaillissant  de  mes  yeux,  des 


294  LE  COMTE  KOSTIA 

cris  de  rage,  des  emportements,  des  injures,  mes 
mains  en  délire  menaçant  le  ciel  et  mes  pieds 
broyant  vos  nimbes  d'"or  sous  leurs  trépignements 
insensés  !...  Ah  !  mon  ami,  que  je  sois  devenu  abso- 
lument incapable  de  pareilles  folies,  je  n'en  vou- 
drais pas  jurer;  mais  ce  que  je  sais  bien,  c'est  qu'un 
soir...  ce  soir-là,  mon  Gilbert,  votre  éloquence  si 
tranquille  à  la  fois  et  si  passionnée  avait  pris  un 
sublime  essor,  et  à  propos  d'une  pauvre  camomille 
au  front  pâle,  vous  aviez  cherché  à  me  révéler  quel- 
ques-unes des  grandes  lois  de  la  nature.  Je  vous 
avais  écouté  d'une  oreille  distraite;  mais  après  votre 
départ,  comme  il  m'arrive  souvent,  tout  ce  que  vous 
m'aviez  dit  me  revint  avec  force  à  l'esprit,  et,  ou- 
bliant mon  passé,  mon  présent,  oubliant  jusqu'à 
mon  existence,  je  m'élançai  loin  de  ce  château,  je 
m'envolai  dans  l'espace  jusqu'à  cette  étoile  bleuâtre 
que  de  ma  fenêtre  je  vois  scintiller  à  l'horizon,  et  du 
haut  de  ce  belvédère  aérien  je  me  mis  à  converser 
avec  cette  raison  suprême  qui  se  manifeste  égale- 
ment dans  les  fleurettes  des  bois  et  dans  les  splen- 
deurs des  nuits.  Alors,  sentant  soudain  une  douceur 
secrète  couler  au  fond  de  mon  être,  je  me  deman- 
dai :  Ce  que  j'éprouve  en  cet  instant,  ne  serait-ce 
pas  la  religion?  Et  je  me  répondis  :  Oui,  la  religion, 
c'est  de  se  trouver  bien  dans  la  vérité  !...  Mon  Gil- 
bert, ce  que  j'ai  senti  ce  jour-là,  peut-être  ne  le 
ressentirai- je  pas  de  longtemps;  mais  ne  suffit-il 
pas  qu'une  fois  dans  ma  vie  j'aie  goûté  de  si  saintes 
délices  pour  que  vous  ne  me  traitiez  plus  en  enfant 
déraisonnable  que  l'on  rougirait  de  prendre  au  sé- 
rieux? » 

Gilbert  ne  lui  répondit  que  par  un  serrement  de 


LE  COMTE  KOSTIA  295 

main.  «  Hélas  !  se  disait-il,  quand  il  me  révélera  son 
secret,  je  n'aurai  plus  le  droit  de  lui  dire  qu'il  est 
fou.  )) 

«  Vous  êtes  devenu  plus  traitable,  poursuivit 
Stéphane,  cela  me  donne  le  courage  de  continuer. 
Autrefois  donc,  vous  dirai- je  encore,  après  avoir 
prié,  je  m'asseyais  là  sur  cette  dalle,  au-dessous  de 
la  veilleuse,  et,  fermant  les  yeux,  je  m'abandonnais 
de  longues  heures  durant  à  de  folles  rêveries. 
C'étaient,  je  vous  assure,  de  véritables  visions,  tant 
je  réussissais  à  me  rendre  présentes  les  chimères  dont . 
je  berçais  mon  esprit.  Je  voyais  les  cieux  s'ouvrir 
et  le  Père  éternel  tenant  conseil  dans  son  palais. 
«  Espiits  célestes,  di  ait- il  en  passant  sa  main  sur 
«  sa  barbe  blanche,  il  est  bien  temps  de  venir  en  aide 
«  à  cet  enfant  !  »  Et  aussitôt  il  donnait  ses  ordres  à 
ses  messagers  et  à  ses  serviteurs.  Saint  Georges  se 
revêtait  de  son  éclatante  armure,  il  descendait  à 
travers  les  airs  avec  le  bruit  de  la  foudre;  d'un 
coup  de  sa  formidable  épée,  il  pourfendait  ce  sombre 
château;  les  murs  croulaient;  je  me  sentais  enlevé 
dans  l'espace,  des  anges  m'emportaient  sur  leurs 
ailes  de  feu  et  m'allaient  déposer  dans  quelque  île 
leurie  où  m'attendaient  ma  mère  et  la  félicité. 
Quelquefois  je  me  contentais  de  savourer  les  âpres 
plaisirs  de  la  vengeance.  Par  l'ordre  de  Dieu,  des 
diables  pénétraient  ici,  armés  de  leurs  fourches 
enflammées;  ils  saisissaient  Ivan  à  la  gorge,  le  met- 
taient sur  la  roue,  sur  le  gril...  Vaines  et  hideuses 
imaginations  qui  ne  servaient  qu'à  irriter  ma  peine 
et  à  redoubler  mes  terreurs  !  Eh  bien,  mon  Gilbert, 
l'autre  soir,  vous  me  parliez  ici  d'une  joie  qui  ne 
it  rien  à  la  fortune  et  sur  qui  elle  ne  peut  rien. 


w 


296  LE  COMTE  KOSTIA 

joie  divine  que  rhomme  peut  savourer  au  sein  même 
de  la  souffrance  et  qui  charme  ses  plus  mornes 
ennuis...  A  peine  m'eûtes-vous  quitté  que  j'allai 
m'assoir  aux  pieds  des  saints,  et,  après  leur  avoir 
récité  mes  oraisons,  je  me  livrai  à  la  rêverie;  mais 
cette  fois  je  n'imaginai  plus  le  Père  éternel  oubliant 
l'univers  pour  ne  s'occuper  que  de  mon  sort,  je  ne 
vis  non  plus  de  diables  torturant  mon  geôlier. . ,  Ce 
qui  s'offrit  à  mes  regards,  ce  fut  le  Christ...  Vêtu 
d'un  manteau  noir,  il  se  tenait  debout  au  milieu 
du  ciel,  et  les  soleils  se  pressaient  en  foule  autour  de 
lui  pour  mieux  voir  son  visage,  comme  des  enfants 
curieux  qui  font  la  haie  pour  regarder  passer  un  roi 
dans  la  rue.  La  terre  silencieuse  le  contemplait 
aussi,  l'océan  secouait  en  frissonnant  sa  crinière 
d'écume,  les  palmiers  se  balançaient  doucement  sur 
leurs  rochers,  et  de  grands  aigles,  l'aile  étendue, 
tournoyaient  lentement  en  traçant  dans  le  vague  des 
airs  un  long  sillage  de  feu.  Alors  il  écarta  les  plis  de 
son  manteau  et  laissa  voir  une  large  blessure  par  où 
s'échappait  un  sang  rouge,  et  lui  regardant  couler 
ce  sang,  un  sourire  si  doux  se  fit  jour  sur  ses  lèvres 
qu'on  eût  dit  une  aube  nouvelle  se  levant  sur  l'uni- 
vers. Et  cependant  son  sang  coulait  toujours,  et  les 
astres,  l'océan,  les  palmiers  du  désert,  les  aigles  du 
ciel  s'écrièrent  tous  éperdus  :  «  Seigneur,  qui  donc 
et  es- vous?...  ))  Alors  une  voix  suave  comme  le 
«  soupir  lointain  d'un  orgue  leur  répondit  :  «Je  suis 
«  la  joie  dans  la  passion  !  » 

A  ces  mots,  les  yeux  de  Stéphane  s'allumèrent, 
et  regardant  fixement  Gilbert  : 

«  Et  maintenant  ne  suis- je  qu'un  esprit  chimé- 
rique, un  enfant  à  demi,  ou   un  cerveau  malade 


LE  COMTE  KOSTIA  «97 

qui  se  repaît  de  billevisées,  un  incorrigible  brise- 
raison?...  Non,  vous  convenez  que  j'ai  profité  de 
vos  leçons,  qu'il  m'est  entré  un  grain  de  sagesse 
dans  la  tête,  et  que,  sans  avoir  vu  le  fond  des  choses, 
à  tout  le  moins  j'ai  des  intervalles  lucides...  S'il  en 
est  ainsi,  mon  Gilbert,  crois  comme  parole  d'Évan- 
gile ce  que  je  vais  te  dire  :  Tu  as  travaillé  de  toutes 
tes  forces  à  guérir  mon  âme,  et  il  n'est  pas  dans  le 
monde  de  plus  habile  médecin  que  toi.  Et  pourtant 
toutes  tes  peines  eussent  été  perdues,  si  tu  n'avais 
eu  à  tes  côtés  un  allié  tout-puissant  que  tu  ne  con- 
nais point,  et  que  je  vais  te  révéler...  Ah  !  dis-moi, 
quand  pour  la  première  fois  tu  as  pénétré  dans  cette 
chambre,  n'as-tu  pas  senti  qu'un  esprit  céleste  s'y 
glissait  à  ta  suite?  Tu  es  parti,  il  est  resté,  il  ne  m'a 
plus  quitté,  il  ne  me  quittera  jamais...  Regarde,  ces 
murailles  ne  te  parlent-elles  pas  de  lui?  Ces  saints  ne 
remuent-ils  pas  les  lèvres  pour  te  murmurer  son 
nom?  Et  l'air  qu'on  respire  ici  n'est-il  pas  plein  de 
ces  parfums  délicieux  que  répandent  sur  leur  pas- 
sage les  envoyés  du  ciel?  Que  ce  génie  me  parut 
d'abord  étrange  !  Son  visage  m'était  inconnu,  jamais 
ses  traits  ne  m'étaient  apparus  dans  mes  songes. 
Inquiet,  confondu,  je  lui  disais  :  Qui  donc  es-tu?  quel 
est  ton  nom?  Et  un  jour,  Gilbert,  un  jour,  c'est  par 
ta  bouche  qu'il  m'a  répondu...  Gilbert,  Gilbert,  oh  ! 
la  bizarre  compagnie  que  vous  m'aviez  donnée  en  sa 
personne  !  Parfois  il  s'asseyait  auprès  de  moi,  pâle, 
lugubre  et  vêtu  de  deuil,  et  il  me  soufflait  au  cœur 
des  tristesses  empoisonnées  dont  je  n'avais  jamais 
soupçonné  l'amertume.  Et  me  sentant  pris  d'un 
inexprimable  désir  de  mourir  :  Je  te  connais,  lui 
disais- je,  tu  dois  être  le  frère  de  la  mort...  Mais 


298  LE  COMTE  KOSTIA 

tout  à  coup,  se  transformant,  il  m*apparaissait 
tenant  à  la  ma  n  une  marotte  dont  il  agitait  les  gre- 
lots, et  il  m  chantait  des  chansons  qui  remplissaient 
mes  oreilles  de  fiévreux  bourdonnements.  La  tête  me 
tournait,  des  fumées  passaient  devant  mes  yeux, 
mes  regards  vacillants  s'enivraient  de  visions,  et  il 
me  semblait  à  moi,  pauvre  enfant  nourri  da  fiel  et 
de  larmes,  que  la  vie  était  une  fête  éternelle  sur 
laquelle  le  ciel  se  penchait  en  souriant.  Alors  je 
disais  au  génie  :  A  cette  heure  je  vous  connais  mieux, 
vous  êtes  le  frère  de  la  foHe...  Mais  il  se  transformait 
encore,  et  soudain  je  le  voyais  se  dresser  devant 
moi  enveloppé  de  longues  ailes  blanches  comme  un 
séraphin;  sérieux  et  doux  à  la  fois,  une  raison  di- 
vine paraissait  dans  ses  regards,  et  la  sérénité  qui 
brillait  sur  son  front  annonçait  un  habitant  du  ciel. , . 
Dans  ces  moments-là,  mon  Gilbert,  sa  voix  était 
plus  pénétrante  et  plus  persuasive  que  la  tienne;  il 
me  répétait  tes  paroles  et  me  donnait  la  force  d'y 
croire,  il  gravait  tes  leçons  dans  mon  esprit,  il 
insinuait  ta  sagesse  dans  ma  folie,  ton  âme  dans  mon 
âme;  et  sache-le  bien,  si  le  lis  a  bu  les  sucs  de  la 
terre,  si  he  lis  a  grandi,  si  le  lis  doit  fleurir  un  jour, 
ce  n'est  pas  à  l'impuissant  soleil  que  tu  m'as  ap- 
porté dans  ta  poitrine  qu'il  en  faut  rendre  grâce, 
mais  à  lui,  l'esprit  céleste,  à  lui  qui  alluma  dans 
mon  coeur  une  flamme  sainte  dont  plaise  à  Dieu 
qu'il  embrase  aussi  le  tien  !  » 

Et  à  ces  mots,  se  levant  : 

«  En  ai-je  assez  d  t?  s'éc  ia-t- 1  d'une  voix  entre- 
coupée, et  m'as-tu  enfin  compris? 

—  Non,  répondit  résolument  Gilbert,  cet  esprit 
céleste,  je  ne  le  connais  point  1  » 


LE  COMTE  KOSTIA  299 

Stéphane  se  tordit  les  bras  : 

«  Cruel,  tu  ne  veux  donc  rien  deviner?  »  mur- 
mura-t-il  d'un  air  égaré. 

Et,  s'approchant  de  la  fenêtre,  il  y  demeura  quel- 
ques instants  accoudé.  Quand  il  se  retourna  vers 
Gilbert,  ses  yeux  étaient  mouillés  de  pleurs;  mais, 
par  un  de  ces  changements  à  vue  qui  lui  étaient 
familiers,  il  avait  le  sourire  sur  les  lèvres. 

«  Ce  que  je  n'ose  vous  dire,  je  Tai  écrit  tout  à 
rheure,  »  reprit-il. 

Et  tirant  une  lettre  de  son  sein  : 

«  C'est  une  dernière  ressource  que  je  me  suis  mé- 
nagée. J 'espérais  que  vous  me  dispenseriez  d'y  avoir 
recours.  O  cœur  dur  !  à  quels  abaissements  réduis- tu 
ma  fierté  !...  » 

Et  il  lui  présenta  la  lettre;  mais  se  ravisant  : 

«  J'y  veux  ajouter  quelques  mots.  » 

Et  il  courut  s'asseoir  à  sa  table,  et  comme  sa 
plume  était  tombée  à  terre  et  qu'il  ne  la  pouvait 
retrouver,  il  tailla  vivement  un  crayon  avec  un  poi- 
gnard très  affilé  qu'il  prit  au  fond  d'un  tiroir. 

«  Quel  singulier  canif  vous  avez  là  !  lui  dit  Gilbert 
en  s' approchant. 

—  C'est  un  stylet  russe  de  la  fabrique  de  Toula.  H 
appartient  à  Ivan,  qui  me  le  prêta  avant-hier  à  la 
promenade  pour  déraciner  une  plante.  Il  a  oublié 
de  me  le  reprendre. 

—  Vous  m'obligerez  en  le  lui  rendant,  répondit 
Gilbert;  c'est  un  joujou  que  je  n'aime  pas  à  voir 
dans  vos  mains.  » 

Stéphane  fit  un  signe  d'assentiment,  et  se  pencha 
sur  son  papier.  La  lettre  qu'il  avait  écrite  quelques 
■Uieures  auparavant  était  ainsi  conçue  : 


30Q  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Mon  Gilbert,  écoute  une  histoire.  J'avais  onze 
ans  quand  mon  frère  Stéphan  mourut.  A  peine 
était-il  enseveli,  que  mon  père  me  fit  appeler  auprès 
de  lui.  Il  tenait  dans  ses  mains  des  vêtements  sem- 
blables à  ceux  que  je  porte  aujourd'hui,  et  il  me 
dit  :  «  Stéphane,  comprenez-moi  bien.  C'est  ma  fille 
«  qui  vient  de  mourir,  c'est  mon  fils  qui  vit  encore.  » 
Et  comme  je  m'obstinais  à  ne  pas  comprendre, 
ayant  fait  apporter  un  cercueil,  il  le  plaça  sur  une 
table  et  me  coucha  dedans,  et,  refermant  peu  à  peu 
le  couvercle,  il  me  disait  :  «  Ma  fille,  êtes-vous 
«  morte?  »  Quand  le  couvercle  fut  entièrement 
fermé,  je  me  décidai  à  parler  et  je  criai  :  «  Mon 
«  père,  votre  fille  est  morte.  Qu'il  soit  fait  comme 
«  vous  l'entendez  !...  »  Alors  il  me  retira  du  cer- 
cueil, éperdue  d'horreur  et  d'épouvante,  et  il 
s'écria  :  «  Stéphane,  souvenez-vous  que  ma  fille  est 
«  morte.  S'il  vous  arrivait  de  l'oublier  jamais...  »  Il 
n'en  dit  pas  davantage,  mais  ses  regards  achevèrent 
son  discours...  Gilbert,  en  cet  instant,  la  fille  de 
mon  père  ressuscite  pour  te  dire  qu'elle  t'aime  d'un 
invincible  amour  qu'elle  ne  te  peut  cacher  plus 
longtemps.  Dans  ma  simplicité,  j'ai  cru  d'abord  que 
je  vous  aimais  comme  vous  m'aimiez;  mais  vous- 
même  avez  pris  soin  de  me  désabuser.  Un  jour,  vous 
m'avez  parlé  de  notre  séparation  prochaine,  et  vous 
me  disiez  :  «  Nous  nous  reverrons  quelquefois.  »  Et 
vous  n'entendiez  pas  le  cri  de  mon  cœur  qui  vous 
répondait  :  Passer  un  jour  sans  te  voir,  quel  enfer  ! 
Quand  j'eus  bien  reconnu  que  votre  amitié  était  un 
dévouement,  une  vertu,  une  sagesse,  et  que  la 
mienne  était  une  folie,  alors  la  fille  de  mon  père 
pensa  mourir,  si  durs  étaient  les  tourments  que  lui 


r 


LE  COMTE  KOSTIA  301^ 


infligea  son  orgueil  en  révolte.  Ah  !  que  n*eussé-je 
donné,  mon  Gilbert,  pour  que,  devinant  qui  j'étais, 
tu  tombasses  à  mes  genoux  en  t'écriant  :  Moi  aussi, 
je  sais  aimer  follement  !...  Mais  point;  tu  n'as  rien 
compris,  rien  soupçonné.  Mes  cheveux,  la  resseni- 
blance  de  ma  mère  empreinte  sur  mon  visage,  ce 
sourire  qu'on  assure  avoir  passé  de  ses  lèvres  sur 
les  miennes...  O  le  plus  aveugle  des  hommes  !  que 
je  te  haïssais  par  instants  !...  Mais  ne  semble- t-il 
pas  en  vérité  qu'il  y  ait  une  fatalité  qui  me  pour- 
suive? Cette  main  armée  de  griffes  qui,  s'appesan- 
tissant  sur  mon  épaule,  me  força  de  me  prosterner 
devant  toi,  aujourd'hui  je  ne  sens  plus  ses  ongles 
dans  mes  chairs,  et  cependant  mes  genoux  vacil- 
lent, faiblissent,  se  dérobent  sous  moi,  et  de  nou- 
veau tu  me  vois  tomber  à  tes  pieds...  Oh  !  oui,  mon 
pauvre  orgueil  est  bien  mort.  La  foudre  grondait 
quand  il  rendit  son  dernier  soupir.  Il  te  souvient, 
je  pense,  de  ette  nuit  d'orage...  Collée  à  la  vitre, 
je  dévorais  du  regard  les  ténèbres  pour  te  découvrir 
au  sein  de  la  tourmente...  Tout  à  coup,  les  cieux 
s'embrasèrent,  et  je  t'aperçus  debout  sur  le  rebord 
de  ta  fenêtre,  te  penchant  fièrement  sur  l'abîme 
auquel  tu  semblais  jeter  un  défi.  Enveloppé  d'une 
lumière  étincelante,  tu  m'apparus  comme  un  esprit 
bienheureux,  et  je  m'écriai  :  C'est  un  des  élus  de 
Dieu  !  je  puis  sans  honte  lui  demander  grâce  et 
merci  !...  Et  à  présent,  mon  Gilbert,  ne  t'avise  pas 
de  me  dire  que  mon  amour  est  une  maladie,  et 
qu'en  la  soignant  bien...  Mon  Dieu  !  tout  cela  ne 
servirait  de  rien,  les  saints  eux-mêmes  ont  refusé 
de  me  guérir  !  Ne  cherche  pas  non  plus  à  m'épou- 
vanter,  ne  me  parle  pas  d'obstacles  insurmontables. 


302  LE  COMTE  KOSTIA 

de  ^impossibilité  de  notre  union,  des  dangers  qui 
nous  menacent...  L'avenir  !  nous  en  causerons  plus 
tard;  à  cette  heure,  je  ne  veux  savoir  qu'une  chose, 
c'est  que  tu  es  capable  de  m'aimer  comme  je 
t'aime...  Ami,  si  la  haine  se  peut  changer  en  amour, 
cela  serait-il  donc  impossible  à  l'amitié?  Gilbert, 
Gilbert,  oubliez  ce  qu'a  fait  de  moi  la  barbarie  raffi* 
née  d'un  père;  oubliez  mes  emportements,  mes 
violences,  mes  mutineries  d'enfant  mal  élevé; 
oubliez  la  véhémence  de  mon  langage,  la  brusquerie 
de  mes  gestes;  oubliez  la  fontaine,  ma  cravache 
levée  sur  vous;  oubliez  ces  jeunes  villageois  par  qui 
je  me  faisais  baiser  les  pieds;  oubliez  jusqu'à  cette 
barrette  que  je  vous  jetai  à  la  figure,  car,  le  ciel 
m'en  soit  témoin  !  je  sens  s'éveiller  dans  mon  sein 
un  cœur  de  femme;  il  secoue  son  long  sommeil,  il 
remue,  il  soupire,  il  parle,  et  le  premier  nom  qu'il 
prononce,  le  seul  qu'il  veuille  jamais  savoir,  c'est  le 
tien  !... 

«  Que  te  dirai- je  encore?  Je  veux  t'apparaître 
dans  tes  rêves  parée  comme  pour  une  fête,  vêtue  de 
blanc,  le  sourire  aux  lèvres,  des  perles  autour  du 
cou,  autour  de  ma  tête  les  fleurs  que  tu  aimes,  des 
anémones  blanches,  des  gentianes  bleues...  Seule- 
ment, prends-y  garde,  dans  ma  couronne  il  s'est 
glissé  des  fleurs  de  jusquiame.  Arrache-les  toi-même 
de  mes  cheveux,  de  crainte  que  leurs  parfums  ne 
me  versent  au  cœur  un  poison  mortel  !...  Mais  non, 
je  ne  veux  pas  t 'effrayer.  Stéphane  est  sage,  elle  est 
raisonnable,  elle  ne  demande  pas  l'impossible;  elle 
te  donne  le  temps  de  respirer,  de  te  recueillir. 
Demeure,  si  tu  le  veux,  une  semaine,  quinze  jours, 
un  mois,  mon  Dieu  !  sans  reparaître  ici,  jusqu'à  ce 


LE  COMTE  KOSTIA  303 

qu'il  se  lève,  ce  jour  bienheureux  où  tu  pourras 
t'écrier  avec  ton  poète  adoré  :  «  A  son  tour,  Pamitié 
«  révéla  sa  puissance  à  mon  cœur,  et  enfin  Tamour, 
«  venant  le  dernier,  la  couronna  de  fleurs  et  de  fruits,  b 

A  cette  lettre,  Stéphane  ajouta  les  mots  que  voici . 

«  Et  si  ce  jour,  Gilbert,  si  ce  jour  ne  devait  jamais 
venir  !...  » 

Mais  ici  elle  hésita,  sa  main  tremblait;  elle 
regarda  tour  à  tour  Gilbert  et  le  couteau;  puis,  se 
levant . 

«  Je  ne  sais  comment  finir  ma  lettre,  lui  dit-elle. 
Vous  suppléerez  aisément  à  ce  qui  manque.  Gardez - 
vous  de  la  lire  ici  ;  emportez-la  dans  votre  tourelle, 
vous  Ty  méditerez  plus  à  loisir...  » 

Et  à  ces  mots,  lui  ayant  remi  le  papier,  elle  laissa 
échapper  un  éclat  de  rire  convulsif. 

«  Toujours  ce  même  rire  que  je  déteste  !  dit  Gil- 
bert en  s'efforçant  de  cacher  Tangoisse  qui  le 
dévorait. 

—  Voulez- vous  savoir  ce  qu'il  signifie?  lui  dit  la 
jeune  fille  en  le  regardant  en  face.  Lorsqu'il  y  a 
trois  ans  nous  passâmes  à  Baden-Baden,  le  père 
Alexis  eut  la  fantaisie  de  me  conduire  dans  la  maison 
de  jeu,  et  en  entrant  j'entendis  un  éclat  de  rire  qui 
devait  ressembler  beaucoup  à  ceux  qui  vous  cho- 
quent si  fort...  Qui  donc  se  permet  de  rire  ainsi? 
dis-je  au  bon  père.  Il  alla  aux  informations,  et  me 
rapporta  que  le  rieur  était  un  homme  qui  venait  de 
gagner  des  sommes  énormes,  et  qui  se  disposait  à 
jouer  quitte  ou  double...  Quitte  ou  double  !  ajoutâ- 
t-elle; jouer  à  quitte  ou  double  !  vSi  j'allai   perdre  !  » 

Toul  à  coi^p  ses  prunelles  se  dilatèrent,  son  regard 
devint  étincelant,  elle  renversa  la  tête  en  arrière, 


30^  LE  COMTE  KOSTIA 

et,  étendant  les  bras  vers   Gilbert,  elle  s'écria  : 

«  Tu  sais  qui  je  suis,  et  tu  m'as  condamnée  dans 
ton  cœur.  Ah  !  penses-y  à  deux  fois,  tu  tiens  ma  vie 
dans  tes  mains.  » 

Et,  après  avoir  reculé  de  quelques  pas,  elle  se  re- 

ourna  brusquement,  s'enfuit  à  travers  la  chambre, 

ouvrit  à  la  hâte  une  petite  porte  latérale  e  disparut. 

Comment  Gilbert  s'y  prit-il  pour  retourner  chez 
lui?...  Tout  ce  qu'il  en  sait  lui-même,  c'est  qu'au 
sortir  de  la  lucarne,  hors  de  sens,  oubliant  toute 
idée  de  péril,  il  commit  pour  la  première  fois 
l'insigne  imprudence  de  traverser  debout  ce  toit  où 
d'ordinaire  il  avait  peine  à  cheminer  assis.  Ne 
voyant  et  n'entendant  rien,  absorbé  tout  entier  dans 
une  seule  pensée,  il  s'élance  devant  lui  au  pas  de 
course.  A  son  allure  et  à  son  maintien,  la  lune,  qui 
brillait  au  ciel,  dut  le  prendre  pour  un  fou  ou  pour 
un  somnambule.  Il  atteignait  l'extrémité  du  toit, 
quand,  une  ardoise  brisée  venant  à  glisser  sous  son 
pied,  il  tomba  lourdement,  et  c'était  fait  de  lui,  si 
dans  sa  chute  sa  main  n'avait  rencontré  par  miracle 
le  bout  traînant  de  son  échelle,  à  laquelle  il  eut  la 
force  de  se  retenir.  Les  ardoises  sont  friables,  et 
quand  elles  heurtent  contre  un  corps  dur,  elles  se 
brisent  en  mille  morceaux.  Celle  que  Gilbert  venait 
de  précipiter  dans  l'espace  rencontra  une  pointe  de 
rocher  qui  la  fit  voler  en  éclats,  et  l'un  des  éclats 
frappa  à  la  main,  sans  le  blesser,  un  homme  qui 
d'aventure  rôdait  à  cette  heure  au  haut  du  ravin.' 

La  destinée  avait  voulu  que  ce  soir-là  M.  Leminof 
eut  une  lettre  pressée  à  expédier  par  la  poste,  et 
vers  neuf  heures,  contrairement  à  tous  les  us  et 
coutumes  de  sa  maison,  il  avait  envoyé  Fritz  à  uu 


LE  COMTE  KOSTIA  365^ 

fgros  bourg,  distant  d'une  lieue,  où  le  courrier  pas- 
sait pendant  la  nuit.  Malheureusement,  à  son  retour, 
Fritz  vit  briller  une  lumière  dans  la  chaumière  de  sa 
Dulcinée.  L'appétit,  l'occasion,  quelque  diable  aussi 
le  poussant,  il  quitte  la  route,  marche  droit  à  la 
cabane,  ouvre  la  porte,  qui  n'était  fermée  qu'au 
loquet,  entre  à  pas  de  loup,  et  surprend  sa  belle 
assise  sur  un  escabeau  et  ravaudant  son  linge.  Il 
s'assied  auprès  d'elle,  lui  conte  fleurette,  et  bientôt 
de  s'émanciper  !  La  donzelle,  espiègle  et  fort  dégour- 
die, au  lieu  d'éveiller  son  père,  qui  dormait  dans  la 
pièce  voisine,  se  précipite  vers  la  porte,  s'élance 
dehors,  et  gagne  à  la  course  le  sentier  serpentant 
qui  longeait  la  crête  du  ravin.  Cent  fois  plus  agile 
que  Fritz,  elle  prend  l'avance,  puis  elle  fait  halte, 
l'appelle,  et  dans  le  moment  où  il  croit  la  saisir,  elle 
s'échappe  et  court  de  plus  belle.  Elle  continue  ce  jeu 
jusqu'à  ce  que,  se  sentant  lasse,  elle  s'éclipse  derrière 
un  buisson,  et,  riant  sous  cape,  voit  passer  devant 
el  e  l'amoureux  géant,  qui  continue  de  monter, 
trempé  de  sueur,  faisant  force  glissades,  et  craignant 
à  tout  coup  de  tomber  dans  le  précipice.  Enfin,  à 
force  de  grimper,  le  voilà  parvenu  à  l'endroit  où  le 
sentier  s'arrête,  à  deux  pas  de  la  corniche,  hau  e  de 
quarante  pieds.  Le  moyen  que  sa  fantasque  prin- 
cesse ait  escaladé  cette  muraille  !  Tout  à  coup,  il 
entend  une  voix  argentine  qui  l'appelle  d'en  bas. 
Dans  son  dépit,  il  se  donne  un  grand  coup  de  poing 
sur  le  front;  mais  au  moment  où  il  va  redes- 
cendre, son  oreille  est  frappée  d'un  bruit  singulier, 
un  éclat  d'ardoise  effleure  sa  main  et  lui  arrache  un 
cri  de  surprise.  Il  lève  vivement  la  tête,  et  à  la 
fâ,veur  des  claités  de  la  lune  il  aperçoit  sur  sa  droite 


3o6  LE  COMTE  KOSTIA 

une  ombre  suspendue  dans  les  airs.  11  la  voit  mon- 
ter, s'arrêter  sur  le  bord  d'une  fenêtre,  se  pencher  et 
bientôt  disparaître  à  ses  yeux. 

«  Oh  !  oh  !  dit-il  tout  ébahi,  voilà  qui  est  particu- 
lier !  M.  le  secrétaire  s'en  va  donc  la  nuit  faire 
des  rondes  sur  les  toits?  Et  à  cet  effet  nous  nous 
sommes  procuré  des  échelles  de  corde.  Je  me  trompe 
bien,  ou  Son  Excellence  M.  le  comte  goûtera  peu 
cette  invention.  Peste  !  le  luron  a  bon  pied  et  bon 
œil  !  Pour  risquer  ainsi  sa  peau,  il  faut  qu'il  y  ait 
gros  à  gagner...  Ma  foi  !  fiez- vous  donc  à  ces  faces 
de  chattemite  !  » 

Le  grand  Fritz  était  si  stupéfait  de  sa  découverte, 
qu'il  s'assit  un  moment  sur  une  pierre  pour  en  con- 
férer avec  lui-même.  La  belle  idée  dont  accoucha 
son  épaisse  cervelle  fut  que  M.  le  secrétaire  appar- 
tenait à  l'illustre  confrérie  des  ambidextres,  et  que 
ses  tournées  nocturnes  avaient  pour  but  la  recherche 
d'un  trésor  caché.  Fier  de  sa  sagacité  et  enchanté  de 
l'occasion  qui  s'offrait  à  lui  de  satisfaire  ses  ressen- 
timents, il  redescendit  le  sentier,  non  sans  peine, 
et,  sourd  à  la  voix  et  aux  éclats  de  rire  de  la  che- 
vrière,  qui  le  provoquait  à  de  nouveaux  ébats,  il 
regagna  la  route  et  se  dirigea  à  grands  pas  vers  le 
château. 

«  Oh  çà!  monsieur  le  secrétaire,  se  disait  le 
drôle  avec  un  méchant  sourire,  vous  m'avez  préci- 
pité à  bas  d'un  escalier  et  vous  avez  pensé  me  faire 
mettre  à  la  porte  de  cette  maison.  Que  diriez- 
V0U3  si  je  vous  en  faisais  sortir  par  la  fenêtre?  » 


LE  COMTE  KOSTIA  307 


XVIII 


Le  lendemain  (c'était  le  second  dimanche  de  sep- 
tembre),  Gilbert  sortit  vers  dix  heures  du  matin  et 
dirigea  ses  pas  du  côté  d'un  réduit  solitaire  et  sau- 
vage. C'était  une  étroite  clairière,  au  bord  d'une 
petite  mare  desséchée  par  les  ardeurs  de  Tété,  et 
près  de  laquelle  il  avait  souvent  herborisé  pour  Sté- 
phane. Entre  des  massifs  d'arbres  qui  s'écartaient  de 
toutes  parts,  sous  un  pan  de  ciel  bleu,  un  fond  de 
limon  noirâtre,  inégal  et  crevassé,  des  herbages,  des 
scirpes,  des  joncs  flétris;  çà  et  là  quelques  flaques 
d'eau  croupissante  dont  la  surface  était  ridée  par  les 
ébats  de  l'araignée  aquatique  ;  plus  loin,  une  grande 
touffe  de  longs  roseaux  empanachés  qui  frisson- 
naient au  moindre  souffle  et  berçaient  sur  leurs  que- 
nouilles tremblantes  des  papillons  rouge  assoupis  et 
des  libellules  rêveuses  ;  sur  les  berges  escarpées  de  la 
mare,  des  fleurs  tristes,  des  épiaires,  le  trèfle  d'eau, 
le  plantain  des  sables;  dans  un  coin,  un  saule  aux 
racines  déchaussées,  qui  se  penchait  sur  .l'étang 
tari  comme  pour  y  chercher  son  image  disparue; 
alentour,  des  orties,  des  ronces,  des  bruyères  sèches, 
des  genêts  défleuris;  cette  atmosphère  moite  et 
épaisse  qui  est  propre  aux  lieux  humides,  la  lumière 
du  jour  légèrement  voilée  par  les  vapeurs  de  la 
terre,  une  odeur  de  plantes  en  fermentation,  de 
longs  silences  interrompus  par  des  bruits  sourds; 
un  air  d'abandon,  de  désœuvrement,  de  lassitude, 
la  langueur  mélancolique  d'une  vie  qui  s'éteint   et 


^qS  LE   COMTE  KOSTIA 

qui  se  regrette...  et  comme  le  ressouvenir  de  quel- 
que chose  qui  fut  et  ne  renaîtra  jamais...  Jamais! 
c'est  bien  là  le  mot  que  murmurait  tout  bas  aux 
oreilles  de  Gilbert  cette  agreste  solitude.  Jamais  ! 
se  répétait-il  à  lui-même,  et  son  cœur  était  oppressé 
par  le  sentiment  de  l'irréparable.  Il  s'assit  sur  le 
gazon,  à  quelques  pas  du  saule,  et,  les  coudes  ap- 
puyés sur  ses  genoux,  la  tête  dans  ses  mains,  il  se 
plongea  dans  une  longue  et  douloureuse  méditation. 
Je  dirai  tout  :  il  ressentait  par  intervalles  au  fond 
de  son  être,  tout  au  fond,  le  frémissement  d'une 
joie  secrète  qu'il  n'eût  osé  se  confesser;  mais  c'était 
là  un  mouvement  passager  de  son  âme  qu'il  ne 
réussissait  pas  à  démêler  au  milieu  du  tourbillon 
qui  l'agitait.  Et  puis,  dans  un  tel  moment,  il  ne  son- 
geait guère  à  se  demander  ce  qu'il  pouvait  sentir  ou 
ne  pas  sentir.  Son  esprit  était  ailleurs.  Tantôj:,  il 
cherchait  à  se  représenter  toutes  les  phases  succes- 
sives de  cette  douloureuse  existence  dont  il  possédait 
désormais  la  clef;  tantôt,  il  éprouvait  une  tendre 
admiration  pour  l'énergie  et  la  souplesse  de  cette 
jeune  âme  dont  une  infortune  sans  nom  n'avait  pu 
briser  le  ressort.  Et  maintenant  l'abandonner, 
rompre  des  nœuds  si  étroits  et  si  doux,  n'était-ce  pas 
la  condamner  au  désespoir,  la  livrer  en  proie  à  la 
violence  de  ses  passions  exaltées  par  le  malheur?  Ne 
devait-il  pas  tenter  au  moins  d'arracher  de  ce  cœur 
enivré  cette  flèche  fatale,  ce  funeste  amour  qui  était 
à  ses  yeux  un  péril,  une  extravagance,  une  cala- 
mité?... Et  de  réflexion  en  réflexion,  d'inquiétude  en 
inquiétude,  il  en  revenait  toujours  à  déplorer  son 
propre  aveuglement.  Les  bizarreries  de  conduite  de 
Stéphane,  certaines  saillies  de  caractère,  l'abandoû 


LE  COMTE  KOSTIA  3^9 

passionné  de  son  langage,  sa  figure,  ses  cheveux, 
ses  regards,  les  grâces  de  son  sourire,  comment  ne 
s'était-il  pas  rendu  à  tant  d'indices  qui  combat- 
taient son  erreur?  Et  ce  manque  de  pénétration 
qui  procédait  du  tour  peu  romanesque  de  son  esprit, 
il  le  taxait  de  grossièreté  de  sens  et  se  l'imputait  à 
crime... 

Il  était  profondément  enfoncé  dans  sa  rêverie 
quand  le  cri  d'un  corbeau  le  réveilla.  Il  rouvrit  les 
yeux,  et  lorsqu'il  eut  perdu  de  vue  l'oiseau  croas- 
sant qui  traversa  la  clairière  à  tire-d'aile,  il  regarda 
un  instant  un  beau  papillon  diapré  qui  voltigeait 
autour  du  saule;  puis,  apercevant  dans  l'herbe,  à 
la  portée  de  sa  main,  une  jolie  parnassie  de  marais, 
il  la  détacha  soigneusement  du  sol  avec  sa  racine  et 
se  mit  à  l'observer  d'un  œil  attentif.  Il  admirait  la 
teinte  pourprée  de  son  pistil  et  l'or  de  ses  étamines 
qui  se  mariaient  agréablement  à  l'éclatante  blan- 
cheur de  la  corolle,  et  il  se  surprit  à  dire  : 

«  Voilà  une  charmante  fleur  que  je  n'ai  pas  encore 
montrée  à  mon  Stéphane  :  il  faut  que  je  la  lui 
porte...  » 

Mais  aussitôt,  revenant  à  lui-même  et  jetant  au 
loin  avec  dépit  l'innocente  fleurette,  il  s'écria  : 

«  O  destinée,  que  vos  jeux  sont  bizarres  ! 

—  Oui,  la  destinée  est  bizarre  !  »  lui  répondit  une 
voix  qui  ne  lui  était  pas  inconnue  ;  et  avant  qu'il  eût 
le  temps  de  se  retourner,  le  docteur  Vladimir  s'était 
assis  à  ses  côtés. 

Vladimir  Paulitch  avait  fort  bien  employé  sa 
matinée.  Au  sortir  du  lit,  il  avait  reçu  en  audience 
privée  le  grand  Fritz,  qui,  n'osant  s'adresser  direc- 
tement à  son  maître,  dont  les  sourcils  le  faisaient 


310  LE  COMTE  KOSTIA 

trembler,  était  venu  prier  le  docteur  de  recevoir  ses 
révélations  et  de  vouloir  bien  les  transmettre  à  Son 
Excellence.  Sitôt  que,  d'un  ton  échauffé  et  mysté- 
rieux, il  se  fut  ouvert  de  son  important  secret  : 

«  Il  n'y  a  rien  là  d'étonnant,  lui  avait  répondu  froi- 
dement Vladimir.  Ce  jeune  homme  est  somnambule, 
et  la  conclusion  de  votre  petite  histoire,  c'est  qu'il 
faut  griller  sa  fenêtre.  J'en  parlerai  au  comte  Kostia.» 

Sur  quoi  Fritz  s'était  retiré  la  tête  basse,  fort 
capot  du  tour  que  prenait  l'aventure.  Après  son 
départ,  Vladimir  Paulitch  avait  eu  la  fantaisie 
d'aller  se  promener  sur  le  monticule  gazonné,  et 
chemin  faisant  il  se  disait  : 

«  Mes  soupçons  seraient-ils  donc  fondés  ?  » 

Il  avait  passé  une  heure  parmi  les  rochers,  étu- 
diant les  lieux,  examinant  l'aspect  du  château  de  ce 
côté-là  et  tout  particulièrement  les  divers  accidents 
de  la  toiture.  Comme  il  contemplait  la  tour  carrée 
qu'habitait  Stéphane,  il  la  vit  paraître  à  sa  croisée  et 
demeurer  quelques  instants,  les  yeux  attachés  sur 
la  tourelle  de  Gilbert. 

«  Oh  !  pour  le  coup,  je  sais  à  quoi  m'en  tenir  !  se 
dit-il;  mais,  pour  risquer  ainsi  sa  tête,  il  faut  que 
notre  idéaliste  soit  éperdûment  amoureux.  Il  ira 
bien  jusqu'au  bout  de  son  rôle.  Tâchons  de  le  voir  et 
de  lui  parler.  » 

En  remontant  au  château,  Vladimir  avait  vu  Gil- 
bert s'enfoncer  dans  les  bois,  et,  sans  être  aperçu, 
il  l'avait  suivi  de  loin. 

«  Oui,  la  destinée  est  bizarre  !  répéta-t-il,  et  il 
faut  ou  lui  résister  en  face  et  la  braver  résolument 
ou  se  soumettre  humblement  à  ses  caprices  et 
faire  le  mort.  Il  n'y  a  que  cela  de  raisonnable,  et  les 


LE  COMTE  KOSTIA  311 

demi- mesures  sont  le  cachet  des  sots.  Quant  à 
moi,  j'ai  toujours  été  partisan  du  Sequere  Deum 
que  j'interprète  ainsi  :  Abandonne- toi  aux  impul- 
sions de  la  fortune,  et  marche  devant  toi  les  yeux 
bandés.  » 

Et  comme  Gilbert  ne  répondait  mot  : 
«  Oserais- je  vous  demander,  poursuivit-il,  ce  qui 
vous  faisait  dire  tout  à  l'heure  que  les  jeux  de  la 
fortune  sont  bizarres? 

—  Je  pensais,  répondit  tranquillement  Gilbert,  à 
l'empereur  Constantin  le  Grand,  lequel,  comme  vous 
savez... 

—  Ah  !  c'est  trop  fort,  interrompit  Vladimir.  Eh 
quoi  !  par  une  belle  matinée,  au  milieu  des  bois,  en 
face  d'une  petite  mare  desséchée  qui  ne  manque  pas 
de  poésie,  assis  dans  l'herbe  et  une  jolie  fleur  blan- 
che à  la  main,  c'était  l'empereur  Constantin  qui 
faisait  le  sujet  de  vos  méditations?  Quant  à  moi,  je 
n'ai  pas  la  tête  aussi  rassise,  et  je  vous  confesserai 
que  tantôt,  en  rôdant  parmi  ces  fourrés,  je  n'étais 
occupé  que  des  jeux  bizarres  de  ma  propre  destinée 
et,  chose  singulière,  j'éprouvais  le  besoin  de  les 
conter  à  quelqu'un. 

—  Vous  m'étonnez,  repartit  Gibert;  je  ne  vous 
croyais  pas  si  expansif . 

—  Et  qui  de  nous,  repartit  Vladimir,  ne  dément 
jamais  son  caractère?  En  Russie,  les  devoirs  de  mon 
état  m'obligent  d'être  obscur,  ténébreux,  cousu  de 
mystères  de  la  tête  aux  pieds,  un  grand  pontife  de 
la  science  ne  parlant  que  par  sentences  et  d'un  ton 
d'oracle;  mais  ici  je  ne  suis  plus  tenu  de  faire  mon 
métier,  et  par  une  réaction  de  la  nature,  me  trou- 
vant seul  dans  un  bois  avec  un  homme  de  sens  et 


313  LE  COMTE  KOSTIA 

de  cœur,  la  langue  me  démange  comme  une  pie 
borgne.  Voyons,  si  je  vous  racontais  mon  histoire, 
me  promettez- vous  d'être  discret? 

—  Sans  doute.  Pourtant,  s'il  vous  faut  à  tout  prix 
un  confident,  à  quoi  tient-il  que,  lié  comme  vous 
l'êtes  avec  le  comte  Kostia... 

—  Ah  !  justement,  quand  vous  saurez  mon  his- 
toire, vous  comprendrez  par  quelle  raison,  dans 
mes  tête-à-tête  avec  Kostia  Petrovitch,  je  lui  parle 
souvent  de  lui  et  rarement  de  moi.  » 

Et  à  ces  mots  Vladimir  Paulitch  retroussa  ses 
manchettes,  et  montrant  ses  poignets  à  Gilbert  : 

«  Regardez  bien  !  lui  dit-il.  Ne  voyez- vous  là 
aucune  marque,  aucune  cicatrice? 

— ■  J'ai  beau  regarder... 

—  C'est  bizarre.  Il  y  a  pourtant  quarante  années 
que  je  porte  les  menottes,  car  tel  que  vous  me  voyez, 
moi,  Vladimir  Paulitch,  moi  l'un  des  premiers  mé- 
decins de  la  Russie,  moi  le  savant  physiologiste,  je 
suis  le  rebut  de  la  terre,  je  suis  Tégal  d'Ivan;  en 
quatre  mots  je  suis  un  serf  ! 

—  Vous  un  serf  !  s'écria  Gilbert  stupéfait. 

—  Ne  vous  étonnez  pas  trop;  ces  aventures-là 
sont  communes  en  Russie,  »  dit  Vladimir  Paulitch 
en  souriant  du  bout  des  lèvres. 

Et  il  reprit  : 

«  Oui,  monsieur,  je  suis  un  des  serfs  du  comte 
Kostia,  et  jugez  si  je  lui  suis  reconnaissant  de  ce 
qu'il  lui  a  plu  dans  sa  bonté  de  façonner,  avec 
l'humble  argile  dont  la  nature  avait  pétri  l'un  de 
ses  moujiks,  la  glorieuse  statue  du  docteur  Vladimir 
Paulitch?  Cependant,  de  toutes  les  faveurs  dont  il 
m'a  comblé,  celle  qui  me  touche  le  plus,  c'est  que. 


LE  COMTE  KOSTIA  3?S 

grâce  à  sa  discrétion,  tout  à  l'heure  encore  il  n'y 
avait  dans  le  monde  que  deux  hommes,  lui  et  moi, 
qui  me  connussent  pour  ce  que  je  suis.  Depuis  deux 
minutes,  il  y  en  a  trois. 

«  Mes  parents,  poursuivit-il,  étaient  des  paysans 
de  l'Ukraine,  et  mon  premier  métier  fut  de  garder  les 
moutons;  mais  j'étais  né  médecin.  Un  malade, 
homme  ou  mouton,  était  à  mon  sens  le  plus  intéres- 
sant des  spectacles.  Je  me  procurai  quelques  livres, 
j'acquis  une  légère  teinture  d'anatomie  et  de  chimie, 
et  tour  à  tour  je  faisais  des  dissections  ou  je  recher- 
chais des  simples,  dont  j'expérimentais  les  vertus 
avec  une  ardeur  infatigable.  Pauvre,  dénué  de  toutes 
ressources,  élevé  dès  l'enfance  dans  de  sottes  supers- 
titions dont  j'avais  peine  à  m'afïranchir,  vivant  au 
milieu  d'hommes  grossiers,  ignorants,  avilis  par 
l'esclavage,  rien  ne  put  me  rebuter,  me  décourager. 
Je  me  sentais  né  pour  déchiffrer  le  grand  livre  de  la 
nature  et  pour  lui  arracher  ses  secrets.  J'eus  le 
bonheur  de  découvrir  des  spécifiques  contre  le  tac  et 
la  clavelée.  Gela  me  rendit  célèbre  trois  lieues  à  la 
ronde.  Après  les  quadrupèdes,  je  m'essayai  sur  les 
bipèdes.  J'opérai  quelques  cures  heureuses.  On 
venait  de  toutes  parts  me  consulter.  Fier  comme 
Artaban,le  petit  berger,  assis  à  l'ombre  d'un  arbre, 
rendait  ses  infaillibles  oracles,  et  on  l'en  croyait 
d'autant  plus  volontiers  que  la  nature  avait  mis 
dans  ses  yeux,  ces  regards  obscurs  et  voilés  dont  le 
mystère  impose  aux  sots.  La  terre  à  laquelle  j'appar- 
tenais était  possédée  par  une  vieille  parente  du 
comte  Kostia.  A  sa  mort,  elle  lui  laissa  son  bien.  Il 
vint  visiter  son  nouveau  domaine  ;  il  entendit  parler 
de  moi,  me  fit  appeler  auprès  de  lui,  m'interrogea, 

II 


314  LE  COMTE  KOSTIA 

fut  frappé  de  mes  dons  naturels  et  de  mon  génie  pré- 
coce. Il  projetait  déjà  de  fonder  un  hôpital  dans 
celui  de  ses  villages  où  est  sa  résidence  d'été,  il 
pensa  qu'il  pourrait  un  jour  tirer  parti  de  moi.  Je 
pars  avec  lui,  il  m'emmène  à  Moscou.  Cachant  à  tout 
le  monde  ma  situation,  il  me  fait  instruire  avec  le 
plus  grand  soin.  Maîtres,  livres,  argent,  j'avais  tout 
à  foison.  Ma  félicité  était  si  grande  que  j'osais  à 
peine  y  croire,  et  il  m'arrivait  parfois  de  me  mordre 
le  doigt  pour  m'assurer  que  j  e  ne  rêvais  pas.  Quand 
j'eus  vingt  ans,  Kostia  Petrovitch  me  fit  entrer  à 
l'Ecole  de  médecine;  quelques  années  plus  tard,  je 
dirigeais  son  hôpital  et  une  maison  de  santé  qu'il 
fonda  par  mon  conseil.  Mes  talents  et  mon  bonheur 
ne  tardèrent  pas  à  me  faire  connaître.  On  parla  de 
moi  à  Moscou;  j'y  fus  appelle  en  consultation.  Me 
voilà  en  passe  de  faire  fortune  et,  ce  qui  me  touchait 
davantage,  recherché,  fêté,  courtisé,  adulé  !  Le 
petit  berger,  le  moujik,  était  devenu  roi  et  plus  que 
roi,  car  un  médecin  qui  a  la  main  heureuse  est 
adoré  comme  un  dieu  par  ses  clients,  et  je  ne  crois 
pas  qu'une  jolie  femme  gratifie  ses  amants  de  la 
moitié  des  sourires  qu'elle  prodigue  à  pleines 
lèvres  au  magicien  de  qui  dépendent  sa  vie  et  sa  jeu- 
nesse. Dans  ce  temps-là,  monsieur,  j'étais  encore 
dévot.  Jugez  de  la  place  que  tenait  le  comte  Kostia 
dans  mes  prières,  et  avec  quelle  ferveur  je  le 
recommandais  à  l'intercession  des  saints  et  de  la 
bienheureuse  Marie...  La  prospérité  a  néanmoins 
ceci  de  mauvais,  qu'elle  porte  l'homme  à  se  mécon- 
naître. Enivré  de  ma  gloire  et  de  mes  succès,  j'ou- 
bliai trop  ma  jeunesse  et  mes  moutons,  et  cet  oubli 
pensa  me  perdre.  Je  fus  appelé  à  donner  des  soins 


I 


LE  COMTE  KOSTIA  315 

à  un  officier  de  cavalerie  retiré  du  service.  Il  avait 
une  fille  qui  se  nommait  Pauline;  elle  était  belle  et 
charmante.  Je  me  croyais  insensible  à  Tamour,  et 
cependant  à  peine  Teus-je  entrevue  que  je  m'épris 
pour  elle  d'une  violente  passion.  Songez  que  j'avais 
vécu  jusqu'alors  dans  une  continence  de  moine 
ascétique;  la  science  avait  été  mon  adorée  et  superbe 
maîtresse.  Quand  les  passions  s'allument  dans  un 
cœur  chaste,  elles  y  deviennent  des  fureurs.  J'ai- 
mais Pauline  avec  rage,  avec  idolâtrie.  Un  jour  elle 
me  fit  comprendre  que  ma  folie  ne  lui  déplaisait 
point.  Je  me  déclarai  à  son  père,  j'obtins  son  agré- 
ment, et  pensai  mourir  de  bonheur.  Le  lendemain, 
j'allai  trouver  le  comte  Kostia,  je  lui  contai  mon 
aventure,  je  le  suppliai  de  m'affranchir.  Il  se  mit  à 
rire,  me  montra  qu'une  telle  extravagance  était 
indigne  de  moi.  Le  mariage  n'était  point  mon  fait. 
Une  femme,  des  enfants,  bagage  inutile  dans  ma 
vie  !  Les  petits  bonheurs  et  les  petits  tracas  domes- 
tiques éteindraient  le  feu  de  mon  génie,  tueraient 
en  moi  l'esprit  de  recherche  et  l'audace  de  la  pen- 
sée. D'ailleurs  ma  passion  était-elle  sérieuse?  De 
l'humeur  dont  il  me  connaissait,  j'étais  incapable 
d'aimer.  C'était  un  méchant  tour  que  me  jouait  mon 
imagination.  Que  je  demeurasse  huit  jours  sans 
voir  Pauline,  et  ma  guérison  était  assurée  !...  Pour 
toute  réponse,  je  me  précipitai  à  ses  pieds,  je 
collai  ma  bouche  sur  ses  mains,  j'arrosai  de  larmes 
ses  genoux,  je  baisai  la  terre  devant  lui...  Il  riait 
toujours,  et  finit  par  me  demander  en  ricanant  si 
pour  posséder  Pauline,  il  était  nécessaire  de  l'épou- 
ser. 
«  Mon  amour  était  un  culte.  A  ces  paroles  insul- 


3i6  LE  COMTE  KOSTIA 

tantes,  la  colère  me  prit;  je  me  répandis  en  impré- 
cations, en  menaces.  Bientôt  pourtant,  rendu  à  moi- 
même,  je  le  conjurai  d'excuser  mes  emportements, 
et,  reprenant  le  langage  d'une  servile  humilité,  je 
m'efforçai  d'amollir  par  mes  larmes  ce  cœur  de 
bronze.  Peines  perdues  !  il  demeurait  inflexible.  Je 
me  roulai  sur  le  plancher  en  m'arrachant  les  che- 
veux. Et  lui  de  rire  toujours!...  Ce  dut  être,  mon- 
sieur, une  scène  curieuse.  Représentez-vous  qu'à 
cette  époque  j'étais  assez  recherché  dans  ma  mise. 
J'avais  un  jabot  brodé,  de  fort  belles  manchettes  en 
point  d'Alençon;  je  portais  des  bagues  à  tous  les 
doigts,  et  mon  habit  était  de  la  dernière  fraîcheur 
et  d'une  coupe  fort  élégante.  Songez  aussi  que  d'ha- 
bitude, mon  maintien,  ma  démarche,  mon  air  de 
tête  respiraient  la  hauteur  et  l'arrogance.  Les  par- 
venus ont  beau  faire,  ils  se  décèlent  toujours.  J'avais 
le  verbe  haut,  le  ton  dominateur;  je  m'enveloppais 
de  mystérieuses  obscurités  que  déchiraient  par 
yistants  les  éclairs  de  mon  génie,  et  comme  j'avais 
accompli  quelques  guérisons  extraordinaires  qui 
ressemblaient  fort  à  des  miracles  ou  à  des  tours  de 
sorcier,  mes  poses  d'hiérophante  ne  semblaient 
point  trop  déplacées,  et  j'avais  des  dévots  qui  en- 
courageaient les  licences  de  mon  orgueil  par  l'excès 
de  leur  humilité...  Et  voilà  que  tout  à  coup,  cet 
homme  d'importance,  ce  miraculeux  personnage,  il 
était  là,  couché  à  plat  ventre,  implorant  la  merci 
d'un  maître  inexorable,  et  il  se  tordait  comme  un 
ver  de  terre,  sous  le  pied  qui  lui  broyait  le  cœur  !... 
Enfin  Kostia  Petrovitch  perdit  patience;  il  me  saisit 
dans  ses  puissantes  mains,  me  remit  sur  mes  pieds, 
et  me  poussant  violemment  contre  la  muraille   : 


LE  COMTE  KOSTTA  317 

«  Vladimir  Paulitch,  s'écria-t-il  d'une  voix  ton- 
«  nante,  fais-moi  grâce  de  tes  contorsions  de  femme- 
«  lette  et  rappelle- toi  qui  je  suis  et  qui  tu  es.  Un 
«  jour  j'aperçus  sur  un  grand  chemin  un  méchant 
«  morceau  de  charbon;  je  le  ramassai,  au  risque  de 
«  me  salir  les  doigts,  et,  comme  je  suis  un  peu  chi- 
«  miste,  je  le  mis  dans  mon  creuset  et  le  convertis  en 
«  diamant.  Et  au  moment  où  je  viens  de  sortir  mon 
«  bijou  et  où  je  le  porte  en  bague  à  mon  doigt,  tu  me 
«  demandes  de  m'en  défaire  !  Ah  !  mon  fils,  sur  mon 
«  honneur,  je  ne  sais  à  quoi  il  tient,  que  je  ne  te  ren- 
«  voie  vers  tes  moutons.  Allons,  fais  un  effort  sur  ta 
«  passion,  sois  raisonnable,  rentre  en  toi-même. 
«  Attends  ma  mort,  mon  testament  t'affranchira; 
«  mais  jusque-là,  ne  t'en  déplaise,  tu  seras  ma  chose 
«  et  ma  propriété.  Garde- toi  de  l'oublier,  ou  je  te 
«  brise  en  morceaux  comme  ce  verre  !  »  —  Et,  sai- 
sissant une  fiole  sur  la  table,  il  la  lança  contre 
la  muraille  et  la  fit  voler  en  éclats... 

«  En  ce  moment-là,  monsieur,  le  comte  Kostia 
montrait  un  peu  trop  de  vivacité,  mais  au  fond  il 
avait  raison.  Etait-il  juste  qu'il  perdît  tout  le  fruit 
de  ses  peines?  Pensez-y,  ce  lui  était  une  grande 
jouissance  d'orgueil  que  de  pouvoir  se  dire  :  Le 
grand  docteur  si  fêté,  si  admiré,  il  est  ma  chose  et 
ma  propriété...  Son  mot  était  juste,  il  me  portait 
en  bague  à  son  doigt.  Et  puis  il  prévoyait  l'avenir. 
Voilà  deux  années  de  suite  qu'il  lui  a  suffi  de  remuer 
le  bout  de  son  index  pour  que  j'accourusse  en  hâte 
du  fond  de  la  Russie,  soulager  ses  pauvres  nerfs 
tourmentés. 

«  Vous  savez  comme  est  fait  le  cœur  de  l'hom- 
me. S'il  avait  eu  l'imprudence   de  m'affranchir , 


3i8  LE  COMTE  KOSTIA 

Tan  dernier  je  serais  venu  par  bon  procédé;  mais 
cette  fois-ci...  » 

Pendant  que  Vladimir  parlait,  Gilbert  se  disait  en 
lui-même  : 

«  Cet  homme  est  bien  le  compatriote  du  comte 
Leminof.  » 

Et  puis,  se  rappelant  Taimab^e  et  généreux  Mos- 
covite avec  lequel  il  avait  été  lié  autrefois,  il  con- 
cluait équitablement  que  la  Russie  est  grande,  et 
que,  la  nature  se  plaisant  aux  contrastes,  ce  grand 
pays  produit  tour  à  tour  les  âmes  les  plus  dures  ou 
les  plus  tendres  qui  soient  au  monde. 

«  Encore  un  coup,  poursuivit  Vladimir,  le  comte 
Kostia  avait  raison;  le  malheur  est  que  la  passion 
n'entend  pas  raison.  Je  le  quittai  la  mort  dans 
Tâme,  mais  fermement  résolu  à  lui  tenir  tête  et  à 
pousser  ma  pointe.  Vous  voyez  que  dans  cette  occa- 
sion j'observais  mal  la  grande  maxime  Sequere 
fatum.  Je  me  flattais  de  surmonter  le  courant.  Vaine 
illusion!  Mais  si  Ton  n'en  avait  point,  serait-on 
amoureux?... 

«  Pauline  habitait  une  petite  ville  située  à 
deux  lieues  de  notre  village.  Dès  que  j'avais  quelque 
loisir,  je  montais  à  cheval  et  volais  auprès  d'elle. 
Le  surlendemain  de  la  terrible  scène,  je  fis  avec 
cette  aimable  fille  et  son  père  une  promenade  en 
voiture.  Comme  nous  allions  sortir  de  la  ville,  je 
fus  saisi  d'un  subit  tressaillement...  Je  venais  d'aper- 
cevoir sur  le  trottoir  le  comte  Kostia,  qui,  tenant 
sous  son  bras  sa  canne  à  pommeau  d'or,  s'achemi- 
nait paisiblement  à  notre  rencontre.  Il  me  reconnut, 
sourit  agréablement,  et  fit  signe  au  cocher  d'arrêter 
ses  chevaux  et  à  moi  de  descendre. 


LE  COMTE  KOSTIA  319 

«  —  Peste  de  Tindiscret  !  Fouette,  cocher  !  s'écria 
gaiement  Pauline. 

«  Mais  j'avais  déjà  ouvert  la  portière... 

«  —  Excusez-moi,  lui  dis- je,  je  suis  à  vous  dans 
un  instant...  » 

«  Et  en  disant  ces  mots  j'étais  si  pâle  qu'elle  pâlit 
aussi,  comme  assaillie  d'un  sinistre  pressentiment. 
Kostia  Petrovitch  ne  me  retint  pas  longtemps. 
Après  m'avoir  salué  avec  une  politesse  cérémonieuse, 
il  me  dit  d'un  ton  goguenard  : 

«  Vladimir,  elle  est,  ma  foi,  charmante.  Ce  qui  me 
«  chagrine,  c'est  que,  si  ton  mariage  n'est  pas  rompu 
«  avant  ce  soir,  demain  cette  jolie  fille  apprendra  de 
«moi  qui  tu  es...  » 

«  Et  là-dessus,  me  saluant  de  nouveau,  il  s'éloi- 
gna en  fredonnant  une  ariette... 

«  L'argent,  monsieur,  m'avait  toujours  paru  si  peu 
de  chose  auprès  de  la  gloire  et  de  la  science,  et 
d'ailleurs  mon  amour  pour  Pauline  était  si  pur  de 
tout  alliage,  que  je  n'avais  jamais  eu  l'idée  de  m'in- 
former  de  sa  fortune  ni  de  la  dot  qu'elle  devait 
m'apporter.  Le  soir  de  ce  même  jour,  comme  nous 
prenions  le  thé  en  famille  dans  le  salon  de  mon 
futur  beau-père,  j'affectai  de  mettre  sur  le  tapis 
cette  importante  question,  et  je  fis  paraître  des  vues 
si  intéressées  et  une  si  sordide  cupidité  que  le  vieil 
officier  finit  par  s'en  indigner.  Pauline  a  l'âme  fière; 
elle  nous  écouta  quelque  temps  en  silence,  enfin,  se 
levant,  elle  m'écrasa  d'un  regard  de  mépris,  et,  le 
bras  étendu,  me  montra  du  doigt  la  porte...  Ce 
diable  de  regard,  monsieur,  je  ne  l'ai  pas  oublié,  il 
m'a  longtemps  poursuivi;  aujourd'hui  encore  il 
m'arrive  de  le  voir  en  rêve... 


320  LE  COMTE  KOSTIA 

«  En  rentrant  chez  moi,  j'essayai  de  me  tuer,  mais 
je  m*y  pris  maladroitement,  je  me  manquai.  Ce 
sont  de  ces  choses  où  l'on  ne  réussit  jamais  du  pre- 
mier coup.  Ce  qui  m'empêcha  de  recommencer,  c'est 
que  le  Sequere  fatum  me  revint  à  la  mémoire.  Je  dis 
aux  flots  qui  battaient  ma  poitrine  épuisée  :  «  Em- 
«  portez-moi  où  il  vous  plaira  !  vous  êtes  mes  maîtres, 
«je  suis  esclave...  »  Et  croyez-moi,  monsieur, 
cette  douloureuse  mésaventure  ne  laissa  pas  de  me 
profiter.  Elle  me  fit  faire  de  salutaires  réflexions. 
Pour  la  première  fois  je  m'avisai  de  réfléchir, 
je  dépouillai  mon  esprit  de  tous  les  préjugés  qui  lui 
restaient,  je  pris  congé  de  toutes  les  chimères,  je 
vis  le  monde  et  la  vie  tels  qu'ils  sont,  et  je  prononçai 
que  le  ciel  est  vide.  Mes  manières  ne  tardèrent  pas 
à  se  ressentir  de  Tassagissement  de  mon  esprit.  Plus 
d'arrogance,  adieu  les  forfanteries.  Je  n'abdiquai 
pas  mon  orgueil,  mais  il  devint  plus  trait able  et 
plus  commode,  il  renonça  à  piaffer,  à  faire  la  roue; 
le  paon  se  changea  en  un  homme  de  bonne  compa- 
gnie. Et  voilà,  monsieur,  à  quoi  sert  l'expérience 
assistée  du  Sequere  fatum.  Elle  m'a  rendu  sage,  hon- 
nête homme  et  athée...  Aussi,  peu  de  temps  après,  je 
disais  un  beau  matin  au  comte  Kostia  : 

«  De  tous  vos  bienfaits,  le  plus  précieux  fut  de  me 
«  délivrer  de  Pauline.  Cette  femme  m'aurait  perdu. 
«  Ah  !  comte  Kostia,  comme  je  ris  dans  ma  barbe 
«  en  me  ressouvenant  des  ridicules  litanies  dont 
«  je  régalai  un  jour  vos  oreilles  !  Vous  me  connais- 
«  siez  bien.  Amour  de  tête,  feu  de  paille  !  Kostia 
«  Pétrovitch,  grâce  à  vous,  mon  esprit  a  acquis  des 
«  clartés  dont  il  vous  aura  une  reconnaissance  éter- 
«  nelle...  » 


LE  COMTE  KOSTIA  321 

«  Cette  déclaration  le  toucha,  il  m'en  aima  davan- 
tage. Il  a  toujours  eu  un  faible  pour  les  hommes  qui 
entendent  raison.  Jusqu'alors,  en  dépit  des  marques 
d'affection  qu'il  me  prodiguait,  il  m'avait  toujours 
fait  sentir  la  distance  qui  était  entre  nous.  A  partir 
de  ce  jour,  j'entrai  dans  son  intimité,  je  participai 
à  ses  secrets,  et  ce  qui  resserra  encore  notre  amitié, 
c'est  que  j'eus  un  jour  occasion  de  lui  sauver  la  vie 
au  péril  de  la  mienne. 

—  Et  Pauline?  dit  le  curieux  et  sympathique  Gil- 
bert. 

—  Ah  !  Pauline  vous  intéresse  !...  Rassurez-vous. 
Six  mois  après  notre  rupture,  elle  fit  un  riche  ma- 
riage. Elle  habite  encore  sa  petite  ville,  elle  est  heu- 
reuse et  n'a  rien  perdu  de  sa  beauté.  Je  la  rencontre 
quelquefois  dans  la  rue  en  compagnie  de  son  mari 
et  de  ses  enfants,  et  j'ai  le  plaisir  de  la  voir  détour- 
ner la  tête...  Et  moi  aussi,  monsieur,  j'ai  des 
enfants  :  ce  sont  mes  élèves.  On  les  appelle,  à  Moscou, 
les  petits  Vladimir,  et  l'un  d'eux  deviendra  un  jour 
un  grand  Vladimir.  Je  lui  ai  révélé  tous  mes  secrets, 
car  je  ne  veux  pas  qu'ils  meurent  avec  moi,  et  ma 
fin  pourrait  bien  être  proche.  J'ai  encore  un  impor- 
tant travail  à  mettre  au  net;  aussitôt  ma  besogne 
achevée,  que  la  mort  me  prenne  !  La  vie  du  petit 
berger  de  l'Ukraine  a  été  trop  agitée  pour  durer 
longtemps.  Courte  et  bonne,  voilà  ma  devise.  » 

Et,  à  ces  mots,  se  penchant  brusquement  vers 
Gilbert  et  le  regardant  dans  le  blanc  des  yeux  : 

«  A  propos,  lui  dit-il,  pensiez-vous  réellement  à 
Constantin  l'empereur  quand  vous  vous  êtes  écrié  : 
O  destinée,  que  vos  jeux  sont  bizarres?  » 

Peu  s'en  fallut  que  Gilbert  ne  se  laissât  déconcer- 


322  LE  COMTE  KOSTIA 

ter  par  cette  vive  apostrophe;  mais  il  fut  prompt  à 
se  remettre. 

«  Ah  !  ah  !  pensait- il,  ce  n'est  pas  pour  rien  que 
tu  m'as  conté  ton  histoire;  tu  avais  des  intentions. 
Qui  sait  si  ce  n'est  point  le  comte  Leminof  qui  t'a 
chargé  de  me  confesser?  » 

Vladimir  déploya  pour  faire  parler  Gilbert  tout 
ce  qu'il  possédait  d'habileté;  ses  questions  insi- 
dieuses ne  tarissaient  pas  :  Gilbert  demeura  impé- 
nétrable. De  temps  en  temps  ils  se  regardaient 
fixement  l'un  l'autre,  chacun  cherchant  à  troubler 
son  adversaire  et  à  surprendre  son  secret;  mais  en 
vain  leurs  regards  croisaient  le  fer,  ils  étaient  tous 
les  deux  si  sûrs  à  la  parade  que  pas  une  botte  ne 
portait.  Enfin  Vladimir  perdit  patience. 

«  Mon  cher  monsieur,  s' écria- 1- il,  j'ai  la  faiblesse 
d'ajouter  foi  aux  songes,  et  j'en  ai  fait  un  l'autre 
nuit  qui  m'a  fort  troublé.  Je  rêvai  que  le  comte 
Kostia  avait  une  fille  et  qu'il  la  rendait  fort  malheu- 
reuse parce  qu'elle  avait  le  double  tort  de  n'être  pas 
sa  fille  et  de  ressembler  d'une  manière  frappante 
à  une  femme  dont  il  ne  chérissait  pas  le  souvenir. 
Vous  voyez  que  les  rêves  sont  aussi  bizarres  que  les 
jeux  de  la  fortune.  Ce  qui  est  plus  grave,  c'est  que 
le  malheur  et  la  beauté  de  cette  enfant  avaient  for- 
tement touché  votre  cœur  et  que  vous  aviez  conçu 
pour  elle  une  vive  passion. 

«  Que  faut-il  faire?  »  me  dites- vous  un  jour. 

«  Alors  je  vous  contai  mon  histoire,  et  je  vous 
dis  :  Vous  voyez  de  quelle  trempe  est  le  caractère 
de  Kostia  Petrovitch.  N'espérez  pas  le  fléchir,  il  se 
ferait  un  jeu  de  vous  briser  le  cœur.  Si  j'avais  été 
aussi  amoureux  que  vous  l'êtes,  j'aurais  enlevé  Pau- 


LE  COMTE  KOSTIA  323 

line  et  me  serais  enfui  avec  elle  au  bout  du  monde. 
Un  enlèvement  !  voilà  votre  seule  ressource.  Et 
notez...  (c'est  dans  mon  rêve  que  je  vous  parlais 
ainsi),  et  notez  que  si  vous  exécutez  heureusement 
ce  hardi  coup  de  main,  le  comte,  d'abord  furieux  de 
voir  sa  victime  lui  échapper,  finira  certainement  par 
en  prendre  son  parti.  La  vue  de  cette  enfant  lui 
fait  horreur;  la  tyrannie  même  qu'il  exerce  sur  elle 
l'agite  et  porte  le  désordre  dans  ses  nerfs.  Dès 
qu'elle  l'aura  quitté,  il  respirera  plus  librement,  se 
portera  mieux  et  pardonnera  au  ravisseur  qui  aura 
délivré  sa  vie  du  ferment  de  haine  qui  la  troublait. 
Alors  vous  pourrez  traiter  avec  lui,  et  je  serai  bien 
trompé  si  votre  chère  maîtresse  tarde  à  devenir 
votre  femme...  C'est  ainsi,  je  vous  le  répète,  que 
je  vous  parlais  dans  mon  rêve  et  j'ajoutai  :  «  Ne 
«  perdez  pas  un  instant;  il  y  a  péril  en  la  demeure. 
«  Kostia  Petrovitch  a  conçu  des  soupçons;  demain 
«  peut-être  il  sera  trop  tard  !...  » 

—  Et  là- dessus  vous  vous  êtes  réveillé,  »  inter- 
rompit Gilbert  en  éclatant  de  rire. 

Puis  se  levant  : 

«  Vos  rêves  n'ont  pas  le  sens  commun,  mon  cher 
docteur  :  car,  sans  compter  que  M.  Leminof  n'a  pas 
de  fille,  le  don  d'aimer  m'a  été  refusé  par  la  nature, 
et  le  seul  enlèvement  dont  je  sois  capable,  c'est 
celui  des  taches  d'encre  d'un  in-folio.  Avec  un  peu 
de  chlore,  voyez- vous...  » 

Puis,  ayant  fait  quelques  pas  pour  ramasser  la 
parnassie  qu'il  avait  jetée  loin  de  lui  : 

«  Parlons  de  choses  plus  sérieuses,  continua- t-il 
en  reprenant  avec  Vladimir  le  sentier  qui  condui- 
sait au  château.  Cette  jolie  fleur  n'est-elle  pas  une 


324  LE  COMTE  KOSTIA 

capparidée?  et  n'est-il  pas  vrai  que  les  cappa- 
ridées...  » 

Chemin  faisant,  ils  ne  s'entretinrent  que  d'éta- 
mines  hypogynes.  Arrivés  à  l'entrée  de  la  terrasse, 
ils  se  séparèrent  amicalement.  Vladimir  regarda  Gil- 
bert s'éloigner,  et  il  murmura  entre  ses  dents  : 

«  Ah  !  tu  n'as  pas  voulu  parler,  tu  me  refuses  ta 
confiance  et  tu  n'enlèves  que  les  taches  d'encre  ! 
Alors  que  ta  destinée  s'accomplisse  !  » 

Dirai- je  tous  les  mouvements  divers  qui  agitaient 
le  cœur  de  Gilbert?  On  les  devinera  sans  peine.  A 
toutes  les  inquiétudes  qui  le  dévoraient,  il  venait  de 
s'en  ajouter  une  autre  plus  poignante  encore,  la 
crainte  que  tout  ne  fût  découvert.  «  En  dépit  de  mes 
précautions,  se  disait-il,  quelque  espion  aposté  par 
le  comte  m'aurait-il  aperçu  courant  sur  les  toits?  Il 
n'y  a  pas  d'apparence.  Je  croirais  plutôt  que  les  yeux 
de  lynx  de  Vladimir  Paulitch  ont  su  lire  sur  le  visage 
de  Stéphane.  A  table,  il  l'observe  curieusement. 
Peut-être  aussi  mes  regards  m'ont-ils  trahi.  Cet 
esprit,  grossier  dans  sa  subtilité,  a  pris  pour  un 
amour  vulgaire  la  tendre  et  généreuse  pitié  que 
m'inspirait  une  grande  infortune.  Sans  doute  il  s'en 
est  ouvert  au  comte,  et  c'est  par  son  ordre  qu'il  a 
tenté  de  forcer  ma  confiance  et  de  m' arracher  des 
aveux.  Stéphane  !  Stéphane  !  tous  mes  efforts  n'au- 
ront-ils donc  abouti  qu'à  faire  fondre  sur  votre  tête 
de  nouveaux  malheurs?...  »  Ce  qui  le  calma  un  peu, 
ce  fut  la  réflexion  qu'il  fit  qu'elle  l'avait  autorisé  de 
son  propre  mouvement  à  demeurer  au  moins  deux 
semaines  sans  retourner  auprès  d'elle.  «  D'ici  là, 
pensait-il,  j'aviserai  à  quelque  expédient.  Il  importe 
avant  tout  de  faire  perdre  la  piste  à  ce  basset  qui 


LE  COMTE  KOSTIA  325 

est  sur  nos  traces.  Aussi  bien  n'est-il  plus  ici  pour 
longtemps.  Son  départ  me  sera  un  grand  soulage- 
ment, car  c'est  un  dangereux  personnage.  Pourvu 
seulement  que  Stéphane  soit  sage  !  » 

Le  dîner  se  passa  bien;  Vladimir  n'y  parut  pas. 
Le  comte  fut  gai,  aimable.  Stéphane,  quoique  très 
pâle,  était  aussi  calme  que  les  jours  précédents,  et 
ses  regards  n'essayèrent  pas  de  rencontrer  ceux  de 
Gilbert,  qui  sentit  diminuer  ses  alarmes;  mais, 
quand  on  se  fut  levé  de  table,  Kostia  Petrovitch 
étant  sorti  de  la  chambre  le  premier,  sa  fille  eut  le 
temps,  avant  de  le  suivre,  de  se  retourner  vive- 
ment, de  tirer  de  sa  manche  un  petit  papier  roulé 
et  de  le  jeter  aux  pieds  de  Gilbert,  qui  le  ramassa. 
Quelle  ne  fut  pas  sa  douleur  quand,  après  s'être 
enfermé  à  double  tour  dans  sa  rotonde,  il  lut  les 
hgnes  suivantes  : 

«  L'esprit  de  ténèbres  est  rentré  en  moi  !  Je  n'ai 
pu  fermer  l'œil  de  la  nuit  dernière.  J'ai  la  tête  en  feu. 
^J'ai  peur,  je  doute,  je  me  désespère.  Mon  Gilbert, 

faut  à  tout  prix  que  je  te  voie  ce  soir,  car  il  n'est 
ien  dont  je  ne  me  sente  capable.  O  mon  admirable 

li  !  viens  du  moins  me  consoler,  viens  ôter  de 
levant  mes  yeux  le  couteau  qui  est  resté  ouvert  sur 
la  table...  » 

Gilbert  passa  deux  heures  dans  une  indescriptible 
mgoisse.  Tant  qu'il  fit  jour,  il  demeura  debout 
iccoudé  sur  la  tablette  de  basalte,  espérant  toujours 
[ue  Stéphane  paraîtrait  à  sa  fenêtre  et  qu'il  pourrait 
l'entretenir  par  signes;  mais  il  attendit  en  vain.  Et 
déjà  la  nuit  commençait  à  s'épaissir.  Il  délibérait, 
il  balançait,  il  hésitait.  Enfin  dans  ce  combat  inté- 
rieur, une  pensée  finit  par  dominer  toutes  les  autres. 


326  LE  COMTE  KOSTIA 

Il  croyait  voir  Stéphane  échevelée,  le  déses- 
poir dans  les  yeux;  il  croyait  voir  aussi  dans  ses 
mains  un  couteau  dont  la  lame  effilée  jetait  dans  la 
nuit  de  funèbres  éclairs...  Épouvanté  de  ces  hor- 
ribles images,  il  ferme  son  cœur  à  tous  les  conseils 
de  la  prudence,  il  suspend  son  échelle,  il  descend,  il 
traverse  les  toits,  enjambe  la  fenêtre,  s'élance  dans 
la  chambre...  Stéphane  l'attendait,  accroupie  aux 
pieds  des  saints.  Elle  se  lève,  bondit,  saisit  avec  un 
geste  convulsif  le  couteau  qui  était  sur  la  table,  en 
dirige  la  pointe  vers  son  cœur,  et  s'écrie  d'une  voix 
vibrante  : 

«  Gilbert,  pour  la  première  et  la  dernière  fois, 
m' aimes- tu?...  » 

Effrayé,  tremblant,  hors  de  lui,  Gilbert  lui  ouvre 
ses  bras.  Elle  rejette  le  poignard  loin  d'elle,  pousse 
un  cri  de  joie,  de  délire,  s'élance  d'un  bond  vers 
son  ami,  l'enlace  de  ses  bras,  et  se  suspendant  à  ses 
lèvres,  elle  s'écrie  : 

«  Il  m'aime  !  Il  m'aime  !  Je  suis  sauvée  !...  » 

Gilbert,  tout  en  lui  rendant  ses  caresses,  cherche 
à  calmer  sa  fièvre  et  ses  emportements...  Mais  tout 
à  coup  il  a  pâli.  De  l'alcôve  voisine  vient  de  sortir 
un  soupir  pareil  à  celui  qu'il  entendit  dans  l'un  des 
corridors  du  château. 

«  Nous  sommes  perdus  !  murmure-t-il  d'une  voix 
étouffée.  On  est  venu  nous  surprendre.  » 

Mais  elle,  se  cramponnant  à  lui,  et  le  visage  illu- 
miné d'une  joie  insensée  : 

»  Tu  m'aimes  !  je  suis  heureuse.  Que  m'importe 
le  reste?...  » 

En  cet  instant,  la  porte  de  Talcôve  s'ouvre,  et  le 
comte  Kostia  paraît  sur  le  seuil,  terrible,  menaçant^ 


f 


LE  COMTE  KOSTIA  327 

la  lèvre  contractée  par  un  sinistre  sourire.  A  cette 
vue,  sa  fille  releva  lentement  la  tête,  puis  elle  fit 
quelques  pas  au-devant  de  lui,  et  pour  la  première 
fois  elle  osa  regarder  en  face  ce  père  qui,  depuis 
tant  d'années,  la  tenait  ployée  et  frissonnante  sous 
sa  main  de  fer.  Alors,  semblable  à  une  jeune  lionne 
au  poil  hérissé,  faisant  flotter  sur  ses  épaules  ses 
cheveux  en  désordre,  le  corps  frémissant,  les  sourcils 
froncés,  l'œil  en  feu,  d'une  voix  sombre  et  rauque  : 

(i  Ah  !  vraiment,  c'est  donc  bien  vous,  monsieur  ! 
s'écria-t-elle ;  soyez  le  bienvenu!...  Vous  ici,  grand 
Dieu  !  En  vérité,  ces  murailles  doivent  être  surprises 
de  vous  voir...  Oui,  entendez-moi,  vieilles  murailles 
sourdes,  l'homme  que  vous  voyez  là  sur  le  seuil  de 
cette  porte,  c'est  mon  père  !  Ah  !  dites-moi,  ne  l'au- 
riez-vous  pas  deviné  à  la  tendresse  qui  paraît  dans 
ses  regards,  à  ce  sourire  de  bonté  qui  se  dessine 
sur  ses  lèvres?..  »  —  Et  elle  ajouta  :  «  Père  déna- 
turé, vous  souvient-il  encore  que  vous  aviez  jadis 
une  fiUe?  Cherchez  bien,  vous  la  trouverez  peut- 
être  au  fond  de  vos  souvenirs...  Eh  bien  !  cette  fille 
que  vous  avez  tuée,  elle  vient  de  sortir  de  son  cer- 
cueil, et  celui  qui  l'a  ressuscitée,  c'est  l'homme  que 
voici!...  »  Et  s'exaltant  toujours  plus  :  «  Oh! 
comme  je  l'aime,  cet  homme  divin  !  et  en  l'aimant, 
fille  attentive  à  vous  complaire,  qu'ai-je  fait  autre 
chose  que  d'exécuter  vos  volontés?  car  enfin  n'est- 
ce  pas  vous-même  qui  un  jour  m'avez  précipitée  à 
ses  genoux?...  J'y  suis  restée  !...  » 

Mais,  à  ces  mots,  épuisée  par  l'excès  de  son  émo- 
tion, ses  forces  l'abandonnèrent  :  elle  poussa  un 
cri,  ferma  les  yeux,  s'affaissa  sur  elle-même.  Cepen- 
dant   Gilbert   s'était   déjà   élancé   vers   elle    :    il 


328  LE  COMTE  KOSTIA 

Tenleva  dans  ses  bras  et  la  déposa  inanimée  dans  un 
fauteuil  ;  puis  il  se  plaça  devant  elle,  lui  faisant  un 
rempart  de  son  corps.  Quand  il  reporta  ses  regards 
sur  le  comte,  il  ne  put  s'empêcher  de  frémir,  car  il 
crut  revoir  le  somnambule  !  Les  traits  de  Kostia 
Petrovitch  s'étaient  décomposé^^,  ses  yeux  étaient 
injectés  de  sang  et  ses  prunelles  ardentes  et  fixes 
semblaient  près  de  sortir  de  leurs  orbites.  Il  se 
baissa  lentement  et  ramassa  le  couteau,  après  quoi 
il  demeura  quelque  temps  immobile,  sans  donner 
aucun  signe  de  vie,  si  ce  n'est  que  par  intervalles 
il  passait  sa  langue  sur  ses  lèvres,  comme  pour 
apaiser  la  soif  de  sang  qui  le  consumait...  Enfin  il 
se  mit  en  marche,  la  tête  haute,  le  bras  et  le  cou- 
teau suspendus  en  l'air,  et  ne  demandant  qu'à  frap- 
per. Alors,  le  voyant  venir  à  lui,  Gilbert  recou- 
vra tout  son  calme,  et  il  s'écria  d'une  voix  claire  et 
forte  : 

«  Comte  Leminof,  rappelez  à  vous  votre  raison, 
qui  est  près  de  vous  échapper  !...  » 

Et  comme  l'effroyable  fantôme  avançait  toujours, 
il  découvrit  brusquement  sa  poitrine  et  s'écria  d'une 
voix  plus  forte  encore  : 

«  Comte  Kostia  !  frappe,  voici  mon  cœur  !  Mais 
tes  coups  n'arriveront  pas  jusqu'à  moi...  le  spectre 
de  Morlof  est  entre  nous  !  » 

A  ces  mots,  le  comte  poussa  un  rugissement  de 
bête  fauve,  suivi  d'un  gémissement  long  et  plaintif. 
Un  combat  terrible  s'engagea  en  lui;  son  front 
crispé,  les  mouvements  convulsifs  qui  agitaient 
son  corps  par  saccades,  et  les  flots  d'écume  qui 
débordaient  sur  les  lèvres,  témoignaient  de  la 
violence  de  l'effort  qu'il  se  faisait.  Enfin  la  raison 


LE  COMTE  KOSTIA  3^9 

l'emporta;  son  bras  retomba  et  laissa  échapper  le 
couteau,  les  muscles  de  son  visage  se  détendirent, 
ses  traits  reprirent  par  degrés  leur  expression 
naturelle;  il  se  retourna  du  côté  de  Talcôve  et 
s'écria  : 

«  Ivan,  viens  donner  des  soins  à  ta  jeune  maî- 
tresse, qui  s'est  évanouie.  » 

Ivan  parut.  Qui  se  chargera  de  peindre  le  regard 
qu'il  jeta  à  Gilbert?  Cependant  le  comte  était  rentré 
dans  l'alcôve;  il  en  rapporta  une  bougie  éteinte 
qu'il  ralluma  tranquillement  ;  puis,  avec  un  geste 
aisé  : 

«  Mon  cher  monsieur,  dit-il  à  Gilbert,  il  me  sem- 
ble que  nous  sommes  de  trop  ici.  Veuillez  sortir 
avec  moi  par  l'escalier,  car  à  Dieu  ne  plaise  que  vous 
retourniez  chez  vous  par-dessus  les  toits.  S'il  vous 
arrivait  malheur,  Byzance  et  moi  nous  en  serions 
inconsolables  !  » 

Gilbert  était  ainsi  fait,  qu'en  ce  moment  M.  Lemi- 
nof  lui  inspirait  plus  de  pitié  que  de  colère.  Il  obéit, 
et,  le  précédant  de  quelques  pas,  il  traversa  l'alcôve 
Bt  le  vestibule  et  descendit  l'escalier.  Quand  il  fut 
à  l'entrée  du  corridor,  se  retournant  et  s' adossant 
contre  la  muraille  : 

J'aurais  deux  mots  à  vous  dire,  »  murmura-t-il 

stement. 

Le  comte,  s' arrêtant  sur  la  dernière  marche,  s'ac- 
couda nonchalamment  sur  la  balustrade  et  lui 
répondit  en  souriant  : 
l^ft  «  Parlez,  je  suis  prêt  à  vous  entendre;  vous  savez 
l^nue  j'ai  toujours  du  plaisir  à  causer  avec  vous. 
I^K  —  Je  vous  supplie,  lui  dit  Gilbert,  de  pardonner 
I^Bi  votre  fille  l'amertume  de  son  langage.  Elle  parlait 


cor 


330  LE  COMTE  KOSTIA 

dans  le  délire.  Je  vous  jure  qu'au  fond  de  cœur  elle 
vous  respecte,  et  que  vous  n'auriez  qu'à  le  vouloir 
pour  qu'elle  vous  aimât  comme  un  père.  » 

M.  Leminof  ne  répondit  que  par  un  haussement 
d'épaules  qui  signifiait  : 

((  Que  m'importe? 

—  Je  tiens  à  vous  dire  encore,  reprit  Gilbert,  que 
votre  colère  doit  retomber  tout  entière  sur  moi  seul. 
C'est  moi  qui  suis  allé  trouver  cette  enfant,  qui  me 
haïssait;  je  l'ai  contrainte  de  me  recevoir,  je  lui  ai 
imposé  mes  soins  et  je  n'ai  eu  ni  cesse  ni  repos  que 
je  n'eusse  gagné  son  affection.  » 

Le  comte  haussa  encore  les  épaules,  comme  pour 
dire  : 

«  Je  vous  crois;  mais  en  quoi  cela  change-t-il  la 
situation? 

—  Quant  à  moi,  poursuivit  Gilbert  je  vous  af- 
firme, sur  mon  honneur,  qu'hier  seulement  j'ai  arra- 
ché à  votre  fille  son  secret.  » 

Le  comte  lui  répondit  : 

«  Je  vous  crois  sans  peine;  mais  dites-moi,  je 
vous  prie,  est-il  vrai  qu'à  cette  heure  vous  aimez 
cette  petite  fille  comme  elle  vous  aime?  » 

Gilbert  réfléchit  un  instant  ;  puis,  ne  prenant  con- 
seil que  des  intérêts  et  de  la  dignité  de  Stéphane,  il 
répondit  : 

«  Oui,  j'ai  conçu  pour  elle  une  pure  et  chaste  pas- 
sion. » 

Une  joie  ironique  parut  sur  le  visage  du  comte. 

«  A  merveille  !  dit-il;  c'est  tout  ce  que  je  désirais 
savoir.  Nous  n'avons  plus  rien  à  nous  dire.  » 

Gilbert  redressa  la  tête  : 

«  Un  mot  encore,  monsieur  !  s'écria- t-il.  Je  n.9 


LE  COMTE  KOSTIA  331 

vous  quitte  pas  avant  que  vous  m'ayez  juré  que 
vous  ne  toucherez  pas  à  un  des  cheveux  de  votre 
fille,  et  que  vous  ne  vous  vengerez  pas  sur  elle  de  ma 
généreuse  imprudence  ! 

—  Peste  !  dit  le  comte  en  riant,  vous  le  prenez 
sur  un  ton  superbe;  mais  je  vous  dois  de  la  recon- 
naissance. Tantôt,  votre  sang-froid  m'a  empêché  de 
commettre  un  crime  qui  eût  été  une  sottise,  car  il 
n'y  a  que  les  sots  qui  se  vengent  à  coups  de  cou- 
teau. Aussi  je  vous  accorderai  plus  encore  que  vous 
ne  demandez.  Désormais  ma  fille  n'aura  plus  à  se 
plaindre  de  moi,  et  je  m'occuperai  paternellement 
de  son  bonheur.  Il  lui  déplaît  d'être  sous  la  garde 
d'Ivan;  il  ne  sera  plus  que  son  humble  serviteur. 
J'entends  qu'elle  soit  libre  comme  l'air,  et  toutes  ses 
fantaisies  me  seront  sacrées.  Je  commencerai  par  lui 
rendre  son  cheval,  s'il  n'est  pas  encore  vendu.  Je 
ferai  plus  :  je  lui  permettrai  de  reprendre  les  vête- 
ments de  son  sexe.  Mais  je  mets  à  tant  de  faveurs 
deux  conditions  :  la  première,  c'est  que  vous  resterez 
ici  au  moins  six  mois  encore;  la  seconde  c'est 
que  vous  n'essayerez  ni  de  voir  ma  poupée,  ni  de  lui 
parler,  ni  de  lui  écrire  sans  mon  agrément.  » 

Gilbert  poussa  un  profond  soupir. 

«  Je  vous  le  jure  sur  mon  honneur  !  répondit-il. 

—  Donnant,  donnant  !  reprit  M.  Leminof.  J'ai 
votre  parole,  et  j'y  crois  comme  à  mot  d'Évan- 
gile. » 

Quand  le  comte  rentra  dans  son  cabinet,  le  doc- 
teur Vladimir,  qui  l'attendait  avec  impatience, 
l'examina  des  pieds  à  la  tête  comme  s'il  eût  cherché 
à  découvrir  sur  ses  vêtements  ou  sur  ses  mains  quel- 
que tache  de  sang;  puis,  comprimant  son  émotion  : 


332  LE  COMTE  KOSTIA 

((  Eh  bien  !  lui  dit-il  froidement,  comment  l'affaire 
s'est  elle  passée? 

—  Fort  bien  !  dit  le  comte  en  se  jetant  dans  un 
fauteuil.  Je  n'ai  tué  personne.  La  raison  de  ce  jeune 
homme  m'a  rendu  la  mienne.  » 

Vladimir  Paulitch  pâlit. 

«  Ainsi,  dit-il  avec  un  sourire  forcé,  cet  auda- 
cieux séducteur  en  a  été  quitte  pour  une  algarade  ! 

—  Vous  n'avez  pas  le  sens  commun,  Vladimir 
Paulitch!  Que  parlez- vous  de  séduction?  Les  Gil- 
bert sont  pour  vous  une  énigme.  Ils  ne  sont  pas  nés 
sous  la  même  planète  que  les  docteurs  Vladimir  et 
les  comtes  Leminof.  Il  y  a  là-dedans  de  l'humani- 
taire, du  chevalier  errant,  de  la  sœur  grise,  du  saint 
Vincent  de  Paul  !  Avec  cela,  notre  philanthrope  a  la 
passion  des  marionnettes,  et  dès  son  arrivée,  il  me 
prévint  qu'il  s'entendait  à  les  faire  jouer.  Il  faut 
croire  qu'il  a  voulu  se  donner  à  lui-même  la  repré- 
sentation de  quelque  acte  sacramentel,  de  quelque 
mystère  du  moyen  âge.  La  pièce  a  bien  débuté.  Les 
personnages  principaux  étaient  la  foi,  l'espérance  et 
la  charité.  Par  malheur,  l'amour  s'est  mis  de  la  par- 
tie, et  le  mystère  s'est  transformé  en  un  drame  de 
cape  et  d'épée.  J'en  suis  fâché  pour  lui  :  ces  drames- 
là  finissent  toujours  mal. 

—  Vous  vous  trompez,  comte  Kostia,  répondit 
ironiquement  Vladimi"  :  ils  se  terminent  souvent 
par  un  mariage. 

—  Vladimir  Paulitch  !  s'écria  le  comte  en  frap- 
pant du  pied,  tu  as  le  don  de  m'exaspérer.  Aujour- 
d'hui tu  as  passé  plus  d'une  heure  à  souffler  dans 
mon  âme  le  feu  de  la  vengeance.  Tu  hais  ce  jeune 
homme.  Je  crois,  sur  mon  honneur,  que  tu  es  jaloux 


LE  COMTE  KOSTIA  333 

de  lui.  Crains- tu  donc  que  je  ne  le  mette  dans 
mon  testament  au  lieu  et  place  du  petit  berger  de 
l'Ukraine?...  Penses-en  ce  qu'il  te  plaira,  mon  cher 
docteur;  ce  qui  est  certain,  c'est  que  si  j'avais  eu 
l'affreuse  maladresse  de  tuer  cet  aimable  compa- 
gnon de  mes  études,  dans  ce  moment  je  le  pleure- 
rais avec  des  larmes  de  sang,  car,  je  ne  sais  qu'y 
faire,  il  m'est  cher  en  dépit  de  tout  ;  mais  qui  aime 
bien,  châtie  bien,  et  je  ne  puis  m'empêcher  de  le 
plaindre  en  songeant  à  toutes  les  souffrances  que  je 
lui  vais  faire  endurer.  Là- dessus  va  te  coucher,  doc- 
teur. Demain  matin,  tu  t'en  iras  de  ton  pied  léger 
à  trois  lieues  d'ici,  de  l'autre  côté  de  la  montagne, 
jusqu'à  une  jolie  auberge  dont  je  t'indiquerai  le  che- 
min. Je  m'y  rendrai  à  cheval.  J'ai  besoin  d'exercice 
et  de  distraction.  Nous  nous  retrouverons  là  et 
dînerons  ensemble.  Entre  la  poire  et  le  fromage, 
nous  causerons  physiologie,  et  tu  te  mettras  en 
quatre  pour  me  divertir. 

—  Mais  y  pensez- vous?  s'écria  Vladimir  surpris  au 
dernier  point.  Vous  allez  permettre  à  ces  deux 
amants. 

—  O  le  pauvre  esprit,  en  dépit  de  sa  sagesse  !  inter- 
rompit le  comte.  En  matière  de  vengeances,  tu  ne 
connais  que  le  calicot  et  la  cotonnade.  Moi,  je  me  plais 

»  ourdir  les  miennes  avec  des  fils  d'or  et  de  soie  !  » 
Etant  rentré  dans  sa  chambre,  Vladimir  Paulitch 
dit  à  lui-même  : 
«  Ces  deux  hommes  sont  par  trop  raisonnables. 
La  pièce  ne  marche  pas.  II  faut  que  je  me  charge  du 
dénoûment.  » 


334  LE  COMTE  KOSTIA 


XIX 


Ivan  entra  de  grand  matin  dans  la  chambre  de 
Gilbert.  La  figure  du  pauvre  serf  faisait  peine  à  voir. 
Il  avait  les  yeux  rouges  et  gonflés,  et  tous  ses  traits 
étaient  bouffis.  Partout  sur  son  visage  on  aperce- 
vait la  marque  sanglante  de  ses  ongles,  dont  il  avait 
labouré  son  front  et  ses  joues.  Il  prévint  Gilbert  que 
vers  midi  le  comte  Kostia  sortirait  avec  Vladimir 
Paulitch  et  serait  absent  le  reste  du  jour. 

«  Il  me  laissera  ici  pour  vous  surveiller  et  lui 
rendre  compte  à  son  retour  de  tout  ce  que  j'aurai  vu 
et  entendu.  Je  ne  suis  pas  méchant;  mais,  après  ce 
qui  s'est  passé,  vous  seriez  fou  d'attendre  de  moi  la 
moindre  complaisance.  Mes  yeux,  mes  oreilles  et 
ma  langue  feront  leur  devoir.  Sachez  d'aiUeurs  que 
le  hârine  est  aujourd'hui  d'une  humeur  très  sombre. 
Il  a  les  lèvre  blanches,  et  il  passe  fréquemment 
sa  main  gauche  sur  ses  sourcils,  ce  qui  est  un  signe 
certain  que  son  âme  est  à  l'orage. 

—  Mon  cher  Ivan,  répondit  Gilbert,  moi  aussi  je 
serai  absent  tout  le  jour;  comme  tu  le  vois,  ton  office 
de  surveillant  en  sera  plus  facile.  » 

Ivan  poussa  un  soupir  de  soulagement.  Il  lui  sem- 
bla qu'une  montagne  tombait  de  dessus  sa  poitrine. 

«  Je  vois  avec  joie,  dit-il,  que  vous  vous  repentez 
de  votre  péché  et  que  vous  promettez  d'être  plus 
sage  à  l'avenir.  Ah  !  si  mon  jeune  père  pouvait 
entendre  raison  comme  vous  1 


LE  COMTE  KOSTIA  335 

—  Ton  jeune  père,  comme  tu  Tappelles,  sera 
aussi  raisonnable  que  moi.  Mais  fais-moi  la  grâce 
de  me  dire... 

—  Oh!  rassurez- vous  ;  son  évanouissement  n'a 
pas  été  long.  A  peine  m'étais- je  approché  de  lui  qu'il 
a  rouvert  les  yeux  et  m'a  demandé  si  vous  étiez 
encore  vivant.  Sur  ma  réponse  il  s'est  écrié  :  «  Ah  ! 
«  mon  Dieu  !  que  je  suis  heureux  !  Il  a  la  vie  sauve 
«  et  il  m'aime  !  »  En  parlant  ainsi,  il  a  voulu  se 
lever  ;  mais  il  était  si  faible  qu'il  est  retombé.  Alors 
je  l'ai  transporté  sur  son  lit,  et  il  m'a  dit  :  «  Ivan, 
«  voilà  quatre  nuits  que  je  n'ai  fermé  l'œil...  »  Et  à 
ces  mots  il  a  souri,  et,  au  milieu  de  son  sourire,  il 
s'est  endormi.  Il  dort  encore. 

—  Pour  que  Stéphane  soit  sage,  reprit  Gilbert,  il 
faut  qu'elle  s'occupe,  qu'elle  travaille  des  doigts  et 
de  l'esprit...  Tiens,  prends  cette  fleur  blanche,  ajou- 
ta-t-il  en  lui  présentant  la  parnassie  qu'il  avait 
cueillie  la  veille.  Tu  lui  diras  de  ma  part  de  la  peindre 
aujourd'hui  dans  son  herbier.  » 

Et  comme  Ivan  examinait  la  plante  d'un  air  de 
défiance  : 

«  Va,  ne  crains  rien  !  Je  n'y  ai  point  caché  de  bil- 
let. Je  suis  un  homme  d'honneur,  mon  cher  Ivan,  et 
je  ne  reprends  jamais  ma  parole.  » 

Ivan  enfouit  la  fleur  dans  une  de  ses  manches,  et 
il  sortit  en  murmurant  : 

«  Comment  tout  cela  finira- t-il?  Ah!  puisse  la 
très  ^a  nte  Trinité  regarder  enfin  en  pitié  cette  mai- 
son, ou  nous  sommes  tous  perdus  !  » 

Gilbert  sortit.  Laissant  sur  sa  droite  le  plateau  et 
ses  épais  fourrés,  il  gagna  la  grande  route  et  suivit 
longtemps  le  bord  du  Rhin.  Il  passa  toute  la  journée 


336  LE  COMTE  KOSTIA 

à  courir.  Mille  pensées  lui  roulaient  confusément 
dans  Tesprit;  mais  il  en  revenait  toujours  à  se 
dire  : 
«  J*y  perdrai  la  vie  ou  je  sauverai  cette  enfant  !  » 
Comme  le  soleil  commençait  à  décliner  vers  Tho- 
rizon,  il  retourna  au  château.  Il  chercha  le  père 
Alexis,  il  le  trouva  dans  la  chapelle.  Le  bon  père 
avait  appris  d'Ivan  ce  qui  s'était  passé  la  veille.  Il 
adressa  les  plus  vifs  reproches  à  Gilbert;  toutefois, 
après  avoir  entendu  ses  explications,  il  se  radoucit, 
et  d'un  ton  d'indulgence  grondeuse  il  lui  rappela  le 
vieux  proverbe  :  «  A  chacun  son  métier,  »  «  Les 
bœufs,  ajouta-t-il,  sont  nés  pour  tirer  la  charrue, 
les  oiseaux  pour  voler,  les  abeilles  pour  faire  du 
miel;  la  vocation  des  Gilbert  est  de  lire  de  gros 
livres  et  d'en  faire,  celle  des  père  Alexis  d'édifier  et 
de  consoler  leur  prochain.  Tu  as  empiété  sur  mon 
emploi,  tu  as  voulu  courir  sur  mes  brisées.  Et  à 
quoi  ont  abouti  tes  efforts?  A  gâter  ma  besogne. 
N'avais-tu  donc  pas  remarqué  comme  cette  enfant 
se  portait  mieux  depuis  deux  mois,  comme  elle  était 
plus  tranquille,  plus  douce,  plus  résignée?  Je 
l'avais  si  bien  prêchée  qu'elle  avait  fini  par  entendre 
raison.  Et  toi,  tu  es  venu  lui  mettre  en  tête  une  folle 
amourette  qui  vous  coûtera  à  tous  les  deux  bien 
des  larmes  !  » 

Mais  là- dessus,  lui  saisissant  le  bras  avec  force  : 
«  Et  quel  besoin  avions-nous  de  ton  aide,  le  bon 
Dieu  et  moi?  Avais- tu  donc  oublié?...  Ouvre  les 
yeux,  regarde  !  Aujourd'hui,  mon  enfant,  aujour- 
d'hui même  j'ai  mis  la  dernière  main  à  mon  grand 
ouvrage.  » 

Et  il  lui  montrait  du  doigt  deux  longues  files  de 


LE  COMTE  KOSTIA  337 

figures  blêmes,  surmontées  de  nimbes  d'or,  que 
deux  lampes  suspendues  à  la  voûte  éclairaient  d'un 
:our  mystérieux.  Semblable  à  un  général  qui  fait  le 
dénombrement  de  ses  troupes  : 

«  Regarde  ces  trois  barbes  blanches,  lui  disait-il; 
c'est  Isaïe,  c'est  Jérémie,  c'est  Èzéchiel.  De  ce  côté, 
voilà  les  saints  guerriers  martyrs.  Voilà  saint  Pro- 
cope,  voilà  saint  Théodore,  qui  brûla  le  temple  de 
Cybèle...  Sa  torche  n'est  pas  si  bien  éteinte  qu'elle 
ne  se  puisse  rallumer...  Et  ces  archanges  qui  sont 
là,  penses-tu  que  leurs  bras  soient  engourdis  et  que 
leurs  épées  se  soient  à  jamais  endormies  dans  leurs 
fourreaux  ?  » 

Et  à  ces  mots,  tombant  à  genoux  : 

«  Et  vous,  sainte  Mère  de  Dieu,  souffrez  que  votre 
indigne  serviteur  vous  somme  de  tenir  votre 
parole  !  Que  votre  droite  auguste  paraisse  enfin  ! 
Qu'à  la  vue  de  votre  sourcil  froncé  il  s'accomplisse 
un  mystère  d'épouvante  et  de  larmes  dans  les  coeurs 
endurcis  !  Que  le  col  de  l'orgueilleux  soit  brisé,  et 
que  sa  tête  altière,  courbée  par  le  souffle  de  vos 
lèvres  comme  par  un  vent  de  tempête,  ploie  jusqu'à 
terre  et  balaye  de  ses  cheveux  la  poussière  de  ce 
parvis  !  » 

En  ce  moment,  on  entendit  une  voix  qui  criait  : 

«  Père  Alexis,  père  Alexis,  où  êtes- vous?  » 

Le  prêtre  pâlit,  frissonna.  Il  essaya  en  vain  de  se 
relever,  l'un  de  ses  genoux  resta  cloué  au  sol. 

«  Ah  !  mon  enfant,  s'écria- t-il,  n'as- tu  pas  entendu 
une  voix  divine  qui  me  répondait  !  » 

Mais,  l'aidant  à  se  remettre  sur  ses  pieds,  Gilbert 
lui  dit  avec  un  sourire  triste  : 

«  Il  n'y  a  rien  de  divin  dans  cette  voix-là.  Elle  a 


338  LE  COMTE  KOSTIA 

un  accent  provençal  fort  prononcé,  et,  si  je  ne  me 
trompe,  c'est  celle  du  cuisinier  Jasmin,  qui  est  là 
dans  la  cour,  une  lanterne  à  la  main,  et  qui  vous 
appelle. 

—  Tu  as  peut-être  raison,  lui  répondit  le  bon  père 
en  secouant  la  tête  et  passant  la  main  sur  son  front 
baigné  de  sueur.  Allons  voir  ce  que  nous  veut  ce 
cher  Jasmin.  Peut-être  m'apporte- t-il  mon  dîner. 
Je  l'avais  pourtant  prévenu  que  je  me  proposais  de 
jeûner  aujourd'hui.  » 

Jasmin  ne  les  vit  pas  plutôt  sortir  de  la  chapelle 
qu'il  accourut  vers  eux  et  dit  au  pope  : 

«  Je  ne  sais,  mon  père,  ce  qui  vient  d'arriver  à 
Ivan;-  mais  tantôt  j'étais  entré  dans  sa  loge  pour 
lui  porter  son  repas,  je  l'ai  trouvé  étendu  sur  son  lit. 
Je  l'ai  appelé,  je  l'ai  secoué,  impossible  de  le  ré- 
veiller. » 

Un  frisson  parcourut  tout  le  corps  de  Gilbert. 
S'emparant  de  la  lanterne  de  Jasmin,  il  s'élança  à 
la  course;  en  deux  secondes  il  fut  auprès  d'Ivan. 
Jasmin  avait  dit  vrai  :  le  serf  dormait  d'un  profond 
et  pesant  sommeil.  A  force  de  le  tirer  par  le  bras, 
Gilbert  réussit  à  lui  faire  ouvrir  un  œil;  mais  il  le 
referma  bientôt,  se  tourna  vers  la  muraille  et  se  ren- 
dormit de  plus  belle. 

«  Il  faut  qu'on  lui  ait  donné  un  narcotique  !  »  dit 
Gilbert,  parlant  à  l'oreille  du  père  Alexis,  qui  venait 
de  le  rejoindre. 

Et  s'adressant  à  Jasmin,  qui  avait  suivi  le  pope  : 

«  Personne  n'est-il  venu  ici  cette  après-midi? 

—  Je  vous  demande  pardon,  dit  le  cuisinier.  Le 
docteur  Vladimir  est  revenu  de  la  promenade  vers 
cinq  heures.  Cela  m'a  fort  surpris,  le  comte  Kostia 


LE  COMTE  KOSTIA  339 

m'ayant  prévenu  avant  de  partir  que  M.  Stéphane 
seul  dînerait  ici  aujourd'hui. 

—  Et  dans  ce  moment  le  docteur  est-il  à  table? 

—  Pardon,  pardon  !  Il  n*a  pas  voulu  dîner.  Il  m'a 
dit,  par  manière  de  plaisanterie,  qu'avant  peu  il  s'en 
irait  faire  un  repas  prié  dans  l'autre  monde. 

—  Mais  où  est-il  donc?  Dans  son  cabinet? 

—  Au  bout  de  deux  heures,  il  est  ressorti  accom- 
pagné de  M.  Stéphane. 

—  Et  de  quel  côté  sont-ils  allés?  s'écria  Gilbert  en 
lui  secouant  violemment  le  bras. 

—  Ah  !  pardon,  monsieur,  prenez  garde  !  Vous 
allez  me  disloquer  le  bras  !  répondit  le  gros  Provençal. 

—  Jasmin,  mon  bon  Jasmin,  réponds-moi  donc  : 
où  sont- il  s  allés? 

—  Ah  !  je  m'en  souviens;  ils  ont  pris  le  chemin 
des  bois.  » 

Et  Gilbert  de  courir.  Le  père  Alexis  eut  beau  lui 
crier  : 

«  Attends-moi,  mon  enfant,  je  t'accompagnerai. 
Je  suis  un  homme  de  bon  conseil...  » 

Autant  en  emportait  le  vent.  Gilbert  était  déjà 
dans  les  bois. 

La  tête  nue,  pâle,  hors  d'haleine,  il  courait  à 
toutes  jambes.  La  nuit  était  venue,  et  la  lune  com- 
mençait d'argenter  les  feuillages  qui  frémissaient 
au  souffle  du  vent.  Gilbert  était  aveugle  aux  clartés 
de  la  lune,  il  était  sourd  aux  soupirs  du  vent.  Il 
n'entendait  rien  qu'un  bruit  décroissant  de  pas  dans 
le  lointain,  il  ne  voyait  rien  qu'un  nuage  de  sang  qui 
flottait  devant  ses  yeux  et  lui  marquait  son  chemin  ; 
la  seule  pensée  qui  se  fît  jour  dans  son  esprit,  en 
proie  aux  ténèbres,  était  celle-ci  : 


340  LE  COMTE  KOSTIA 

«  Je  n'ai  pas  compris  cet  homme;  c'est  une 
alliance  offensive  qu'il  me  proposait  hier.  J'ai  refusé 
de  le  venger,  il  se  venge  lui-même,  et  un  serf  russe 
qui  se  venge  est  capable  de  tout...  » 

Et  il  courait,  courait  toujours;  il  eût  couru  jus- 
qu'au bout  du  monde,  si,  à  l'un  des  coudes  du  che- 
min, il  n'eût  aperçu  tout  à  coup  à  quelques  pas 
devant  lui,  éclairée  de  la  lune,  Stéphane  immobile 
et  debout.  Gilbert  s'arrêta,  étendit  les  bras,  poussa 
un  cri.  Elle  tressaillit,  se  retourna,  et,  courant  à  lui  : 

«  Gilbert,  s*écria-t-elle,  m'aimes-tu?  » 

Il  ne  lui  répondit  qu'en  la  pressant  contre  sa  poi- 
trine, et,  apercevant  en  ce  moment  le  docteur  Vla- 
dimir, qui  était  assis  sur  le  rebord  du  fossé,  la  tête 
dans  ses  mains  : 

«  Cet  homme  ici,  avec  vous  !...  balbutia- t-il. 

—  Je  ne  sais,  dit-elle  d'une  voix  tremblante,  si 
c'est  un  fou  ou  un  scélérat  ;  mais  ce  qui  est  sûr,  c'est 
qu'il  va  mourir,  car  il  s'est  empoisonné. 

—  Que  dites- vous  donc?  fit  Gilbert  en  contem- 
plant d'un  œil  effaré  la  face  morne  du  docteur,  que 
la  lune  éclairait  en  plein;  ah  !  je  vous  en  conjure, 
expliquez-moi... 

—  Que  sais- je?  dit-elle,  depuis  hier  soir,  je  crois 
rêver.  Il  me  semble  cependant  que  cet  homme  est 
venu  me  trouver  dans  ma  chambre.  Il  avait  eu  la 
précaution  d'endormir  Ivan...  J'étais  triste  à  mou- 
rir. Il  m'a  persuadé  que  vous,  mon  Gilbert,  vous 
m'attendiez  à  l'un  des  carrefours  de  cette  forêt  pour 
vous  enfuir  avec  moi  dans  une  contrée  lointaine... 
Partons  !  partons  !  me  suis- je  écriée.  Mais,  chemin 
faisant,  j'ai  réfléchi,  j'ai  conçu  des  soupçons,  et  à 
ce  tournant  de  la  route  j'ai  dit  à  mon  sinistre  com- 


LE  COMTE  KOSTIA  341 

pagnon  :  Amenez-moi  mon  Gilbert  ici,  je  ne  vais 
pas  plus  loin  !...  Alors  il  m'a  regardée  avec  des 
yeux  effrayants,  et  je  crois  qu'il  m'a  dit  :  Que  m'im- 
porte ton  Gilbert?  Suis-moi,  ou  tu  es  morte!...  Et 
en  parlant  ainsi  il  fouillait  dans  son  sein,  comme 
pour  y  chercher  une  arme  cachée;  mais,  si  je  ne 
me  trompe,  je  l'ai  regardé  fixement  en  croisant  les 
bras,  et  je  lui  ai  dit  :  Tue- moi,  mais  tu  ne  me  feras 
pas  faire  un  pas  de  plus  !...  » 

Vladimir  releva  la  tête. 

«  Que  les  ressemblances  sont  trompeuses  !  dit-il 
d'une  voix  sourde.  J'ai  connu  autrefois  une  femme 
qui  avait  le  même  tour  de  visage,  et  un  soir,  par  la 
seule  puissance  de  mon  regard,  je  l'obligeai  de  tom- 
ber à  mes  pieds  en  s'écriant  :  «  Vladimir  Paulitch, 
fais  de  moi  ce  qu'il  te  plaira  !...  »  Mais  votre  jeune 
amie  a  l'âme  faite  d'une  bien  autre  étoffe.  Vous  me 
croirez  si  vous  voulez,  monsieur,  le  fait  est  que  son 
charmant  visage  me  frappa  subitement  d'un  respect 
involontaire.  Il  me  sembla  que  sa  tête  était  ornée 
d'un  bandeau  royal.  Son  front  respirait  une  noble 
fierté,  la  colère  gonflait  ses  narines,  et  pendant 
qu'un  sourire  de  mépris  errait  sur  ses  lèvres,  ses 
regards  annonçaient  la  candeur  d'une  âme  aussi 
pure  que  le  rayon  de  lune  qui  nous  éclaire!...  A 
cette  vue,  je  me  suis  pris  à  penser  à  la  femme  dont 
je  vous  parlais  hier,  j'ai  conçu  un  mouvement  d'hor- 
reur pour  le  guet-apens  que  j'avais  prémédité,  et 
moi,  docteur  Vladimir,  je  me  suis  prosterné  aux 
pieds  de  cette  enfant  en  lui  disant  :  Pardonne- 
moi,  je  suis  un  misérable  I...  Après  quoi  j'ai 
avalé  une  assez  forte  dose  d'un  poison  de  ma 
composition   auquel    je    ne    connais    point   d'an- 


342  LE  COMTE  KOSTIA 

tidote,  et  dans  deux  heures  d'ici  je  ne  serai 
plus.  » 

Gilbert  le  regardait  fixement  : 

«  Ah  !  grand  Dieu  !  pensait-il,  ce  n'est  pas  la  vie 
de  Stéphane,  c'est  son  honneur  qui  était  en  danger  ! 
Mais  le  miracle  promis  s'est  opéré;  seulement  c^ 
n'est  pas  celui  qu'attendait  le  père  Alexis,  puisqu'il 
a  été  l'œuvre  du  Dieu  de  la  nature.  » 

Stéphane  s'approcha  de  lui,  et  joignant  les  mains  : 

({  Gilbert,  Gilbert,  murmura-t-elle,  fuyons,  fuyons 
ensemble,  il  en  est  temps  encore  !  » 

Mais  lui  : 

«  Je  devine  tout  !  » 

Et  se  tournant  vers  Vladimir  : 

«  Monsieur,  suivez-moi  !  lui  dit-il  d'un  ton  d'au- 
torité. Il  est  bon  que  le  comte  Kostia  recueille  vos 
derniers  soupirs.  » 

Vladimir  réfléchit  un  instant,  puis  se  levant  : 

«  Vous  avez  raison,  il  faut  que  je  le  revoie  avant 
de  mourir;  mais  donnez-moi  le  bras,  car  le  poison^ 
commence  à  opérer,  et  j'ai  les  jambes  fort  engour- 
dies. » 

Ils  se  mirent  en  marche.  Stéphane  les  précédait 
de  quelques  pas.  Par  intervalles,  Vladimir  s'écriait  : 

«  Mourir  !  ne  plus  respirer  !  ne  plus  vo'r  le  soleil  ! 
ne  plus  se  souvenir  !  oubl'er  tout  !...  » 

Et  il  ajoutait  : 

«  Une  seule  chose  trouble  mon  bonheur;  je  ne 
suis  pas  assez  vengé  !  » 

Enfin  la  voix  expira  sur  ses  lèvres  et  les  jambes 
lui  manquèrent.  Il  fallut  que  Gilbert  le  chargeât 
sur  son  épaule.  Il  était  près  de  succomber  sous  le 
faix,  quand  il  vit  venir  à  lui  le  père  Alexis  toutj 


LE  COMTE  KOSTIA  343 

essoufflé.  Il  ne  lui  laissa  pas  le  temps  de  reprendre 
haleine  : 

((  Prenez  cet  homme  par  les  pieds  !  lui  cria-t-il. 
Je  le  soutiendrai  par  les  épaules.  En  route,  mon 
bon  père,  en  route  !  Il  y  va  de  notre  vie  à  tous  !  » 

Le  père  Afexis  s'empressa  de  faire  ce  que  Gilbert 
lui  demandait.  Ils  se  remirent  en  route.  Ils  mar- 
chaient tous  la  tête  basse  et  se  renfermaient  dans 
un  funèbre  silence,  à  l'exception  de  Stéphane,  qui, 
sa  barrette  enfoncée  sur  ses  yeux,  prononçait  par 
instants  des  mots  sans  suite,  et  tour  à  tour  observait 
Gilbert  à  la  dérobée  ou  échangeait  de  mornes 
regards  avec  la  lune.  Arrivés  au  château,  ils  traver- 
sèrent la  cour,  montèrent  Tescalier  sans  rencontrer 
personne  ;  mais  en  entrant  dans  le  vestibule  du  pre- 
mier étage,  dont  toutes  les  lanternes  étaient  allu- 
mées, ils  entendirent  un  bruit  de  pas  dans  le  corri- 
dor qui  conduisait  à  la  tour  carrée. 

«  M.  Leminof  est  de  retour  !  dit  Gilbert  en  tres- 
saillant. Père  Alexis,  transportez  cet  homme  dans 
sa  chambre.  Je  vais  parler  au  comte.  Dans  un  ins- 
tant je  vous  l'amènerai.  » 

Et,  saisissant  Stéphane  par  le  bras  : 

'((  Au  nom  du  ciel,  éloignez-vous,  lui  dit-il  à 
Toreille.  Descendez  sur  la  terrasse,  tenez-vous  ca- 
chée !  Il  ne  faut  pas  que  votre  père  vous  voie  avant 
de  m' avoir  entendu  ! 

—  Crois- tu  donc  que  j'ai  peur?  »  répondit-elle. 

Et,  lui  échappant,  elle  s'élança  à  la  course  dans  le 
corridor. 

Cependant  le  père  Alexis  venait  d'entrer  dans  la 
chambre  de  Vladimir  Paulitch,  qu'il  soutenait  avec 
peine  dans  ses  bras  tremblants.  Au  moment  où  il  le 


344  LE  COMTE  KOSTIA 

déposait  sur  son  lit,  une  voix  arriva  jusqu'à  eux, 
qui  proférait  ces  mots  terribles  : 

«  Ah  !  c'est  trop  me  braver  !...  Qu'elle  périsse  !  » 

Et  un  cri  aigu  déchira  les  airs,  suivi  du  bruit 
sourd  d'un  corps  qui  tombait  lourdement  sur  le 
carreau. 

Le  père  Alexis  regarda  Vladimir  avec  horreur. 

«  Ce  n'était  pas  assez  de  la  mère,  s'écria-t-il,  tu 
viens  de  tuer  la  fille  !  » 

Et  il  s'élança  éperdu  hors  de  la  chambre. 

Vladimir  se  mit  sur  son  séant.  Une  joie  atroce  illu- 
minait son  visage;  recouvrant  l'usage  de  la  parole  : 

«  Ma  vengeance  est  complète  !  »  murmura- t-il. 

Mais  à  ces  mots  un  gémissement  lui  échappa;  le 
poison  commençait  à  lui  brûler  les  entrailles.  Pour- 
tant il  oublia  sa  souffrance  quand  il  vit  paraître  le 
comte,  suivi  du  pope,  et  tenant  à  la  main  une  épée 
qu'il  jeta  dans  un  coin. 

«  Comte  Kostia,  s'écria  le  mourant,  qu'as- tu  fait 
de  ta  fille? 

—  Je  l'ai  tuée,  »  répondit-il  d'un  ton  bref  en 
l'interrogeant  du  regard. 

Vladimir  garda  un  instant  le  silence. 

«  Mon  bon  maître,  reprit-il,  te  souvient-il  de  cette 
Pauline  que  j'aimais?  Te  souvient- il  aussi  de  m'avoir 
vu  me  rouler  à  tes  pieds  en  te  criant  :  Grâce  !  grâce 
pour  elle  et  pour  moi?  Mon  bon  maître,  aurais- tu 
oublié  ce  coin  de  rue  où  tu  me  dis  un  jour  :  Cette 
femme  est  charmante;  mais  si  votre  mariage  n'est 
pas  rompu  avant  ce  soir,  demain  elle  apprendra  de 
moi  qui  tu  es  !...  Ce  jour-là,  Kostia  Petrovitch,  vous 
aviez  l'air  heureux  et  souriant...  Dites,  Kostia 
Petrovitch,  vous  en  souvient-il?  » 


LE  COMTE  KOSTIA  345 

Le  comte  ne  répondit  que  par  un  sourire  dédai- 
gneux. 

«  O  le  plus  simple  et  le  plus  crédule  des  hommes  ! 
poursuivit  Vladimir,  comment  avez-vous  pu  penser 
que  je  viderais  jusqu'à  la  lie  ce  calice  de  douleur  et 
de  honte,  et  que  je  ne  me  vengerais  pas  de  celui  qui 
avait  souri  en  me  le  faisant  boire? 

—  Six  mois  plus  tard,  tu  me  sauvas  la  vie  !  fit  le 
comte  en  haussant  légèrement  les  épaules. 

—  C'est  que  tes  jours  m'étaient  chers.  Tu  ne  con- 
nais donc  pas  les  tendresses  de  la  haine  !  Je  voulais 
que  tu  vécusses  et  que  ta  vie  fût  un  enfer...  » 

Et  il  ajouta  d'une  voix  haletante  : 
((  L'amant  de  la  comtesse  Olga...  c'était  moi.  » 
Le  comte  chancela  comme  frappé  de  la  foudre.  Il 
s'appuya  au  dossier  d'une  chaise  pour  ne  pas  tom- 
ber; puis  s'élançant  vers  la  table,  il  se  saisit  d'un 
carafon  plein  d'eau,  et,  buvant  à  même,  il  le  vida 
d'un  seul  trait.  Alors  d'un  ton  convulsif  : 

«  Tu  mens  !  dit-il.  La  comtesse  Olga  n'a  pu  se 
donner  à  un  serf  ! 

—  Un  peu  plus  de  mémoire,  Kostia  Petrovitch. 
Vous  oubliez  qu'à  ses  yeux,  je  n'étais  pas  un  serf, 
mais  un  docteur  illustre,  une  façon  de  grand 
homme...  Cependant  je  te  veux  consoler.  La  com- 
tesse Olga  ne  m'aimait  pas  plus  que  je  ne  l'aimais. 
Mes  regards  mystérieux,  mes  menaces  avaient 
comme  ensorcelé  cette  pauvre  tête;  elle  était  mou- 
rante de  peur  dans  mes  bras,  et  quand  au  sortir 
d'un  si  doux  entretien  elle  m'eut  entendu  m'écrier  :  ' 
«  Olga  Vassilievna,  votre  amant  est  un  serf!...  »  à 
ce  coup,  elle  pensa  mourir  de  honte  et  d'horreur.  » 

Le  comte  jeta  à  son  serf  un  regard  d'indicible 

12 


346  LE  COMTE  KOSTIA 

dégoût,  et,  faisant  un  effort  surhumain  pour  lui 
adresser  une  fois  encore  la  parole  : 

«  Impossible  !  dit-il.  Cette  lettre  que  tu  m'adressas 
à  Paris... 

—  Je  craignais  que  votre  déshonneur  ne  vous 
demeurât  caché,  et  d'ailleurs  que  m'importait  de 
vivre?  » 

M.  Leminof  se  tourna  vers  le  prêtre,  qui  était 
resté  debout  au  fond  de  la  chambre. 

«  Père  Alexis,  cet  homme  dit-il  vrai?  » 

Le  pope  s'inclina  silencieusement. 

({  Et  c'est  ainsi,  prêtre  imbécile,  que  tu  as  enduré 
mort  et  martyre  pour  prolonger  les  jours  d'un  ver 
de  terre  ! 

—  Je  me  souciais  peu  de  sa  vie,  répondit-il  avec 
dignité,  mais  beaucoup  de  ma  conscience  et  de  l'in- 
violable mystère  de  la  confession. 

-^  Et  deux  années  de  suite  tu  as  souffert,  sans 
m'en  avertir,  que  mon  ennemi  mortel  vînt  loger  sous 
mon  toit? 

—  J'ignorais  son  histoire  et  qu'il  eût  des  raisons 
de  vous  haïr.  Je  m'imaginais  qu'une  folle  passion 
l'avait  rendu  traître  à  l'amitié,  et  que  dans  son 
repentir  il  cherchait  à  expier  sa  faute  par  les  soins 
empressés  dont  il  vous  entourait. 

—  Pauvre  hère  !  »  fit  le  comte  en  l'écrasant  d'un 
regard  de  pitié. 

Alors  Vladimir  reprit  d'une  voix  de  plus  en  plus 
faible  : 

«  Depuis  l'heure  maudite  où  j'ai  rampé  à  tes  pieds 
sans  pouvoir  attendrir  par  mes  larmes  ton  cœur  de 
pierre,  j'avais  pris  la  vie  en  dégoût.  Sentir  que  je 
t'appartenais,  c'était  un  supplice  de  tous  les  ins- 


LE  COMTE  KOSTIA  ^^ 

tants  !  Que  si  tu  me  demandes  pourquoi  j'ai  si  long- 
temps différé  ma  mort,  je  te  répondrai  que  puisque 
tu  avais  une  fille,  ma  vengeance  n'était  pas  com- 
plète. Je  l'ai  laissée  grandir,  cette  enfant;  mais, 
quand  Thorloge  du  destin  a  sonné  l'heure  que  j'at- 
tendais, le  courage  m'a  subitement  failli,  et  j'ai 
conçu  des  scrupules  dont  tu  me  vois  encore  étonné... 
Que  dis- je?  je  bénis  ma  faiblesse,  puisque  je  t'ai 
ramené  ici  une  victime  pure  et  sans  tache,  et  que  sa 
virginale  innocence  ajoute  à  l'horreur  de  ton  for- 
fait... Ah  !  dis-moi,  le  fer  dont  tu  lui  as  déchiré  le 
cœur  n'est-il  pas  celui  dont  tu  transperças  Morlof? 
Oh  !  l'épée  véritablement  prédestinée  !  » 

L'œil  du  comte  Kostia  s'illumina.  Il  eut  comme 
un  pressentiment  qu'il  allait  enfin  être  délivré  de  ce 
doute  fatal  qui  depuis  tant  d'années  empoisonnait 
sa  vie,  et  attachant  sur  Vladimir  ses  yeux  de  vau- 
tour : 

«  Cette  enfant,  dit- il,  n'était  pas  ma  fille  l  » 

Vladimir  déboucla  son  col,  en  déchira  la  doublure 
avec  ses  ongles,  en  retira  un  papier  plié  en  huit 
qu'il  jeta  aux  pieds  du  comte  : 

«  Ramasse  cette  lettre  !  lui  cria-t-il.  L'écriture 
t'en  est  connue.  Je  voulais  te  la  faire  tenir  par  ta 
fille  déshonorée.  Va  la  lire  près  de  ta  fille  morte.  » 

M.  Leminof  ramassa  la  lettre,  la  dépHa  et  la  lut 
jusqu'au  bout  d'un  regard  ferme  et  calme.  Les  pre- 
mières lignes  en  étaient  ainsi  conçues  : 

«  Vil  moujik,  tes  embrassements  impurs  m'ont 
rendue  mère.  Sois  heureux  et  fier.  Tu  m'as  révélé 
que  la  maternité  peut  être  une  torture.  Dans  mon 
ignorante  simphcité,  je  n'avais  connu  jusqu'à  ce 
jour  que  celle  qui  est  une  ivresse,  un  orgueil,  une 


348  LE  COMTE  KOSTIA 

vertu,  celle  que  Dieu  et  son  Église  regardent  avec 
complaisance,  celle  que  les  anges  abritent  de  leurs 
ailes  blanches.  Quand  pour  la  première  fois  je  sentis 
mon  Stéphan  et  ma  Stéphane  remuer  dans  mon  sein, 
mes  entrailles  tressaillirent  d'allégresse,  et  je  ne  pus 
trouver  assez  de  paroles  pour  bénir  le  ciel  qui 
récompensait  enfin  une  attente  de  six  années;  mais 
à  cette  heure  ce  n'est  pas  un  enfant  que  je  porte  dans 
mon  sein,  c'est  un  crime,  et  je  voudrais  l'en  arracher 
avec  des  tenailles  et  te  le  j  eter  tout  fumant  à  la  face. . .» 

Cette  lettre  de  quatre  pages  répandit  la  lumière 
et  porta  la  conviction  dans  l'esprit  du  comte 
Kostia. 

«  Elle  était  bien  ma  fille,  dit- il  froidement...  Heu- 
reusement que  je  ne  l'ai  pas  tuée.  » 

Il  sortit  de  la  chambre,  et  l'instant  d'après  il  repa- 
rut acccompagné  de  Gilbert  et  portant  dans  ses  bras 
sa  fille  échevelée  et  blême,  mais  vivante.  Il  s'avança 
jusqu'au  milieu  de  la  chambre.  Là,  comme  se  par- 
lant à  lui-même  : 

«  Ce  jeune  homme  est  mon  bon  génie.  Il  m'a 
arraché  mon  épée.  Dieu  soit  loué  !  il  nous  a  sauvés, 
elle  et  moi.  Cette  chère  enfant  a  eu  peur;  elle  est 
tombée  à  la  renverse,  mais  elle  ne  s'est  fait  aucun 
mal.  Vous  le  voyez  bien,  elle  est  vivante,  elle  a  les 
yeux  ouverts,  elle  entend,  elle  respire.  Demain  elle 
sourira...  demain  nous  serons  tous  heureux.  » 

Puis,  l'entraînant  au  chevet  du  lit  et  appelant  à 
lui  Gilbert,  il  mit  leurs  mains  droites  l'une  dans 
l'autre,  et,  debout  derrière  eux,  étreignant  leurs 
épaules  de  ses  bras  puissants,  passant  son  cou  entre 
leurs  deux  têtes,  il  les  força  malgré  eux  de  s'incliner 
avec  lui  sur  le  moribond. 


LE  COMTE  KOSTIA  34^ 

Gilbert  et  Stéphane  fermaient  les  yeux.  Ceux  du 
comte  et  de  Vladimir  étaient  tout  grands  ouverts  et 
s'entre- dévoraient.  Les  prunelles  du  maître  flam- 
boyaient comme  des  torches;  celles  du  serf  étaient 
caves,  vitreuses,  et  l'épouvante  les  remplissait, 
mêlée  à  Thorreur  du  sépulcre.  Comme  pétrifié,  il 
murmurait  d'une  voix  mourante  : 

«  Je  me  suis  perdu.  J'ai  défait  mon  œuvre.  De- 
main, demain,  ils  seront  heureux...  » 

Un  dernier  regard  chargé  de  haine  jaillit  de  son 
œil,  qu'envahissait  déjà  l'ombre  éternelle,  après 
quoi  tous  ses  traits  se  contractèrent,  sa  bouche  se 
tordit,  et,  ayant  poussé  un  effroyable  cri,  il  rendit 
l'âme. 

Alors  le  comte  se  redressa  lentement.  Ses  deux 
bras,  dont  il  tenait  les  deux  jeunes  gens  serrés 
comme  dans  un  étau  vivant,  se  détendirent,  et  Sté- 
phane se  laissa  tomber  sur  le  sein  de  Gilbert.  Inter- 
dite, sans  couleur,  l'œil  effaré,  ivre  à  la  fois  de  joie 
et  de  terreur,  se  cramponnant  à  son  ami  comme 
fait  un  naufragé  à  sa  planche  de  salut  : 

((  Dans  la  vie  à  laquelle  vous  me  condamnez,  mon 
père,  dit-elle  d'une  voix  indistincte,  les  joies  sont 
aussi  terribles  que  les  douleurs  !  » 

Le  comte  dit  à  Gilbert  : 

«  Rassurez-la  ;  qu'elle  se  remette  de  son  émotion. 
Elle  est  à  vous,  je  vous  l'ai  donnée;  ne  craignez  pas 
que  je  vous  la  reprenne...  » 

Puis,  se  retournant  vers  le  lit  : 

«  Quelle  rude  épine  la  mort  vient  de  m 'arracher 
du  cœur  !  » 

Au  milieu  de  tant  d'émotions  tragiques,  qui  était 
content  ?  Le  père  Alexis,  et  il  ne  songeait  pas  à  s'en 


350  LE  COMTE  KOSTIA 

cacher.  Il  allait  et  venait,  il  remuait  les  meubles,  il 
passait  sa  main  sur  sa  barbe,  il  se  frappait  la  poi- 
trine à  tour  de  bras,  et  bientôt,  dans  le  transport  de 
sa  passion,  il  se  jeta  sur  Stéphane,  il  se  jeta  sur 
Gilbert,  il  les  caressa,  il  les  embrassa.  Enfin,  s'étant 
précipité  au  chevet  du  lit  funèbre,  sous  les  yeux  du 
comte,  il  prit  la  tête  du  mort  entre  ses  deux  mains 
et  le  baisa  à  la  bouche  et  sur  les  deux  joues  en  lui 
disant  : 

«  Mon  pauvre  frère,  tu  as  peut-être  été  plus  mal- 
heureux que  coupable.  Puisse  Dieu,  dans  l'insonda- 
ble mystère  de  ses  miséricordes  infinies,  te  donner 
un  jour,  comme  moi,  le  baiser  de  paix  !  » 

Et  aussitôt,  s* agenouillant  : 

«  Sainte  Mère  de  Dieu,  soyez  bénie  !  s'écria-t-il. 
Vous  en  avez  fait  plus  que  je  n'osais  vous  deman- 
der. » 

Au  même  instant,  Ivan,  enfin  sorti  de  sa  longue 
léthargie,  apparut  sur  le  seuil  de  la  porte.  Pendant 
quelques  minutes,  il  y  demeura  cloué  par  Tétonne- 
ment  et  promena  autour  de  lui  des  regards  éperdus  ; 
puis,  se  jetant  aux  pieds  de  son  maître  en  s'arra- 
chant  les  cheveux  : 

«  Seigneur  père,  je  ne  suis  pas  un  traître  !  Cet 
homme  avait  mêlé  dans  mon  thé  je  ne  sais  quelle 
drogue  qui  m'a  endormi.  Seigneur  père,  tuez-moi, 
mais  ne  me  dites  pas  que  je  suis  un  traître. 

—  Relève- toi,  repartit  gaiement  le  comte;  relève- 
toi,  te  dis- je  !  Je  ne  te  tuerai  point.  Je  ne  tue  per- 
sonne, moi.  Mon  fils,  tu  es  un  vieil  outil  rouillé. 
Veux- tu  savoir  ce  que  je  ferai  de  toi?  Je  te  glisserai 
dans  la  corbeille  de  noce  de  M°^®  Gilbert  Saville  !  » 


LE  COMTE  KOSTIA  351Ï 


XX 


Stéphane  passa  tout  le  jour  suivant  renfermée 
dans  sa  tour.  Une  heure  avant  le  dîner,  M.  Leminof 
se  rendit  auprès  d'elle.  Lorsqu'il  entra,  elle  était 
occupée  à  peindre.  Elle  se  leva  et  vint  à  sa  rencontre. 
Le  comte  lui  prit  la  main,  qu'il  pressa  galamment 
sur  ses  lèvres  et  lui  offrant  son  bras,  il  la  condui- 
sit vers  le  canapé,  où  il  s'assit  à  côté  d'elle.  Pen- 
dant quelques  instants,  elle  le  contempla  en 
silence;  tout  à  coup  elle  se  prit  à  trembler  de  tout 
son  corps. 

«  L'homme  qui  est  assis  là  est  mon  père,  pensait 
elle,  et  sans  Gilbert,  c'était  mon  assassin.  » 

Le  comte  fronça  légèrement  les  sourcils.  Il  pré- 
voyait une  scène  de  larmes,  d'explications  orageuses, 
d'effusions  sentimentales,  et  il  avait  en  horreur  les 
larmes,  les  explications  et  le  sentiment. 

«  Ma  chère  enfant,  lui  dit-il  d'un  ton  brusque  et 
dégagé,  pendant  les  six  années  qui  viennent  de 
s'écouler,  vous  n'avez  guère  eu  à  vous  louer  de  ma 
tendresse;  mais  quand  nous  disserterions  là-dessus 
jusqu'à  demain,  de  quoi  cela  vous  serviait-il?  Qu'il 
vous  suffise  de  savoir  que,  trompé  par  de  faux  indi- 
ces, je  ne  vous  con  idérais  pas  comme  ma  fille. 
Hier  soir,  un  heureux  incident  m'a  tiré  de  cette 
fâcheuse  erreur,  et  il  n'est  pas  à  craindre  que  j'y 
retombe.  Oublions  donc  le  passé  et  ne  nous  occu- 
pons que  de  l'avenir.  » 
Stéphane  s'était  promptement  remise  de  son  trou- 


3Ï^  LE  COMTE  KOSTIA 

ble,  et  elle  répondit  à  son  père  d'un  ton  enjoué  : 
«  Veuillez  croire  que  je  suis  la  plus  grande  ou- 
blieuse du  monde,  pour  peu  qu'on  m'y  aide.  » 

M.  Leminof  fut  si  enchanté  de  sa  réponse  et  de 
son  enjouement,  qu'il  lui  donna  trois  petites  tapes 
d'amitié  sur  la  joue  droite. 

«  Du  reste,  poursuivit- elle,  vous  m'avez  surprise 
dans  un  moment  de  fort  belle  humeur.  J'ai  fait 
aujourd'hui  une  découverte  qui  me  ravit.  Je  me  suis 
aperçue  que  j'avais  une  âme  forte,  et,  pour  trancher 
le  mot,  un  grand  caractère. 

—  Vous  en  doutiez  ?  dit  le  comte  en  souriant. 

—  Je  me  savais  violente,  très  violente;  mais  ce 
n'est  pas  la  même  chose.  Depuis  quelques  semaines, 
permettez-moi  de  ne  pas  préciser  la  date,  je  vivais 
dans  un  tel  tourbillon  d'émotions  que  je  n'avais  pas 
le  temps  de  me  reconnaître;  mon  cœur  battait  trop 
vite,  j'avais  la  fièvre.  Hier  soir,  en  fixant  ma  des- 
tinée, vous  avez  rendu  le  calme  à  mon  âme,  et  cette 
nuit  ce  ne  sont  pas  des  spectres  qui  sont  venus 
s'asseoir  à  mon  chevet,  mais  une  grave  et  tranquille 
personne  dont  le  visage  m'était  tout  nouveau,  et  à 
laquelle  ayant  demandé  son  nom  : 

«  Je  suis  ta  raison,  »  m'a-t-elle  répondu. 
^     «  Sur  quoi  nous  nous  sommes  embrassées,  et 
nous  sommes  devenues  bien  vite  bonnes  amies. 

—  Vous  êtes  charmante,  ma  chère,  fit  le  comte. 
Rapportez-moi  fidèlement,  je  vous  prie,  ce  qu'a  bien 
pu  vous  dire  votre  raison. 

«  —  D'où  sortez- vous?  lui  ai- je  demandé. 
«  —  D'un   coin   de   cette   chambre,    m'a-t-elle 
«  répondu. 

((  —  Par  où  y  êtes- vous  entrée? 


LE  COMTE  KOSTIA  355 

«  —  Par  la  fenêtre,  sur  les  pas  de  votre  grand 
«  ami...  » 

—  Il  faut  vous  dire,  monsieur... 

—  Appelez-moi  votre  père. 

—  Je  vous  disais,  mon  père,  que  lorsque  mon 
grand  ami  vint  visiter  pour  la  p  emière  fois  Sté- 
phane, il  était  escorté  d'une  troupe  d'esprits  célestes 
dont  Tun  s'appelait  l'Espoir,  un  autre  la  Santé,  un 
autre  la  Joie... 

—  Un  autre  l'Amour,  interrompit  le  comte. 

—  Je  vous  remercie  de  le  nommer  pour  moi.  La 
Raison  formait  l'arrière-garde,  et  tout  d'abord,  à  ce 
qu'elle  m'a  conté,  elle  fut  si  effarouchée  du  bruit 
que  faisait  l'Amour  et  des  airs  de  maître  qu'il  se 
donnait,  qu'elle  courut  se  tapir  dans  un  petit  coin, 
en  attendant  son  heure. 

—  Elle  est  patiente  parce  qu'elle  est  éternelle,  dit 
M.  Leminof.  Or,  dites-moi,  pour  se  rattraper,  elle 
vous  a  sûrement  adressé  une  verte  et  longue  mer- 
curiale? 

—  Courte,  mais  bonne.  Elle  m'a  représenté  qu'au 
mépris  de  ma  dignité  et  du  bon  sens,  je  n'avais  pas 
craint  de  dire  à  mon  grand  ami  :  «  Si  vous  ne  m'ai- 
«  mez  pas,  je  me  tue  !  »  et  qu'en  me  répondant  : 
«  Je  vous  aime  !  »  il  m'avait  traitée  comme  une  folle 
furieuse  dont  on  flatte  les  lubies  pour  la  calmer. 
Bref,  elle  a  si  bien  parlé,  et  ce  qu'elle  disait  s'ac- 
cordait si  bien  encore  avec  l'air  du  personnage,  avec 
ses  façons  d'agir,  avec  ses  regard  compatissants, 
avec  sa  tendresse  mélancolique,  que  je  me  suis  laissé 
convaincre,  et  j'ai  passé  condamnation.  J'ai  mal 
dormi,  et  mon  réveil  a  été  triste;  mais  ma  raison 
m'a  donné  la  force  de  recourir  au  grand  remède 


354  LE  COMTE  KOSTIA 

que  m*a  souvent  recommandé  mon  grand  ami  :  f  ai 
occupé  mon  esprit,  je  me  suis  mise  à  peindre,  si  bien 
que  touchée  de  ma  docilité,  cette  bonne  personne 
m'a  voulu  tenir  compagnie  et  qu'elle  est  venue 
s'installer  au  fond  de  la  jolie  corolle  blanche  dont 
mon  pinceau  s'efforçait  de  rendre  le  port  et  la 
nuance.  Elle  s'y  est  accroupie,  les  jambes  croisées 
sous  elle  et  les  mains  par-dessus  la  tête,  comme 
font  les  petites  filles  russes  quand  elles  méditent, 
celles  du  moins  que  j'ai  l'avantage  de  connaître. 
11  est  certain  que  c'est  dans  cette  posture  que  je 
croyais  la  voir,  et  je  lui  disais  :  «  Parlez-moi  donc  !  » 
Mais  elle  avait  tant  discouru  pendant  la  nuit 
qu'elle  donna  la  parole  à  la  parnassie,  et  cette  fleu- 
rette de  marais  me  conta  longuement  son  histoire... 

«  J'ai  gagné  mon  procès,  me  disait-elle,  puisque 
«  j'ai  fleuri;  et  cependant,  comme  tous  les  plai- 
«  deurs,  que  de  lenteurs  ne  dus- je  pas  essuyer  î  » 

((  Elle  me  remontra  aussi  que  ces  grandes  rapi- 
dités de  fortune  qui  éblouissent  parfois  les  hommes 
et  les  petites  filles  russes  sont  trompeuses,  que 
chi  va  piano  va  sano,  et  que  les  bonheurs  durables 
se  font  pièce  par  pièce,  au  jour  le  jour,  comme  les 
plantes  des  bois  et  les  soleils  eux-mêmes.  Quand 
elle  eut  tout  dit,  il  s'éleva  du  fond  de  sa  corolle  une 
autre  voix  qui  murmurait  : 

«  Gilbert  ne  l'aime  pas  encore;  mais  je  te  jure 
«  qu'un  jour  il  t'aimera. 

«  —  O  ma  chère  raison,  m'écriai- je,  je  vous 
«  prends  au  mot  !...  » 

«  Et  dans  ce  moment  je  me  sentais  si  calme  que  je 
fus  saisie  d'un  bel  accès  d'enthousiasme  pour  votre 
fille. 


LE  COMTE  KOSTIA  355 

«  Tu  as  une  âme  forte,  me  disais- je,  tu  as  un 
«  grand  caractère  !  » 

«  Et  je  courus  m'embrasser  dans  mon  miroir.  » 

M.  Leminof  était  charmé,  ravi,  émerveillé. 

«  Moi  qui  appréhendais  si  fort  cette  entrevue, 
pensait-il.  Je  m'attendais  à  des  larmes,  à  des  syn- 
copes, avec  de-  coups  de  griffe  pour  intermède.  Il  est 
certain  qu'elle  est  charmante  et  que  ce  Gilbert  est 
un  sorcier  !  » 

((  Vous  faites  bien  d'en  croire  votre  raison  sur 
parole  !  dit-il.  Votre  grand  ami  est  un  grand  original; 
je  veux  croire  pourtant  qu'il  n'est  pas  aveugle,  et 
vous  êtes  belle,  ma  chère  enfant.  A  vrai  dire,  vous 
avez  les  yeux  battus  et  des  joues  un  peu  maigres  et 
toutes  pâlotes.  Prenons  patience  :  le  bonheur... 

—  Il  est  des  pâleurs  qui  ne  s'effacent  pas,  inter- 
rompit-elle. Mon  cœur  oubliera  tout,  mais  je  crains 
que  mon  visage  ne  se  souvienne  toujours.  Après 
tout,  qu'importe,  ajouta-t-elle  avec  gaieté,  s'il  me 
trouve  trop  pâle,  je  mettrai  du  rouge. 

—  Je  vous  le  défends  !  s'écria  le  comte  en  repre- 
nant son  air  despote.  Votre  mère  avait  l'insuppor- 
table manie  du  peinturlurage.  Point  de  pots  de 
rouge  chez  moi;  car  s'il  faut  tout  vous  dire,  ma 
chère,  ce  que  j'aime  le  mieux  en  vous,  c'est  votre 
pâleru  même.  Elle  sera  votre  cachet;  je  ne  suis  pas 
fâché  que  vous  en  ayez  un.  » 

Stéphane  ne  lui  répondit  pas;  mais  se  levant  et 
frappant  ses  mains  l'une  contre  l'autre  : 

«  Allons,  envoyez-moi  bien  vite  dans  un  pension- 
nat où  j'achèverai  mon  éducation.  J'y  apprendrai 
à  marcher,  à  m'asseoir,  à  me  coiffer,  à  remuer  la 
tête  avec  grâce,  à  toucher  un  éventail  sans  le  cas- 


356  LE  COMTE  KOSTIA 

ser...  Dans  les  premiers  temps,  j'aurai  Tair  d'un  gar- 
çon déguisé,  mais  je  me  formerai  bientôt,  et  dans  un 
an  je  ne  serai  plus  pour  lui  le  petit  homme  à  la 
tunique  noire,  et  il  m'aimera  ! 

—  Bien  qu'en  matière  de  grâces  vous  n'ayez  rien 
à  apprendre,  lui  répondit  son  père,  qui  était  rede- 
venu un  modèle  de  galanterie  pa  ernelle,  je  ferai 
tout  ce  qui  vous  plaira.  Aussi  bien  êtes-vous  fort 
jeunette;  vous  n'avez  pas  dix-sept  ans  encore.  Ce 
n'est  pas  l'hiver  ni  ses  glaces.  D'ailleurs  vous  devez 
avoir  besoin  de  changer  d'air  et  de  mettre  quelque 
distance  entre  vous  et  ce  donjon,  ces  corridors  et  la 
sombre  figure  de  votre  père. 

—  Vous  ne  me  faites  plus  peur,  lui  répondit-elle; 
cependant,  comme  vous,  je  trouve  bon  que  nous 
demeurions  quelque  temps  sans  nous  voir. 

—  Je  suis  charmé  que  nous  soyons  d'accord,  dit- 
il.  J'ai  toujours  pensé  que  dans  la  vie  comme  dans  le 
style  il  est  important  de  ménager  les  transitions.  » 

Il  se  leva  à  son  tour  et  s'approcha  de  la  table  où 
l'herbier  peint  était  demeuré  ouvert.  Il  était 
enchanté  de  trouver  sa  fille  si  raisonnable,  car  il  ché- 
rissait la  raison  des  autres;  mais  le  bon  vouloir 
dont  il  se  sentait  porté  pour  elle  se  compliqua  d'es- 
time et  d'admiration  quand  il  eut  passé  les  yeux  sur 
l'herbier.  Il  savait  considérer  et  goûter  le  talent 
dans  tous  les  genres. 

«  Quelle  découverte  je  viens  de  faire  !  s'écria- t-il. 
Quoi  !  ma  chère  enfant,  c'est  vous  qui  avez  fait  ces 
charmantes  peintures?  Quelle  finesse  dans  le  trait  ! 
quelle  vérité  de  coloris  !  Vous  avez  des  yeux  et  des 
doigts  d'artiste...  Où  donc  avez-vous  pris  votre 
talent }  Votre  mère,  à  qui  vous  ressemblez  si  fort  de 


LE  COMTE  KOSTIA  35? 

visage,  n'en  avait  pas  Tombre.  Je  suis  bien  trompé  si 
elle  a  jamais  peint  autre  chose  que  son  visage... 
Voilà  une  renoncule  qui  est  un  chef-d'œuvre.  C'est 
la  nature  même  prise  sur  le  fait.  » 

Et  il  regardait  sa  fille  avec  des  yeux  pre:que 
tendres...  je  dis  presque,  car  le  récit  que  j'achève 
n'appartient  point  à  la  légende  dorée;  puis,  couvrant 
de  sa  main  le  nom  d'une  plante  écrit  au  bas  de  la 
page: 

«  Comment  appelez-vous  cette  fleur  brunâtre?  » 

Stéphane  se  prit  à  rire  : 

«  Mon  cher  monsieur,  lui  dit-elle,  c'est  le  gnapha- 
lium  sylvaticum.  Ce  mot  vient  du  grec  :  Gnapto- 
(je  carde),  gnapheus  (cardeur),  gnaphalon  (de  la 
bourre,  et  du  duvet).  Les  fruits  des  gnaphales  sont 
cotonneux.  Et  maintenant  désirez-vous  savoir  le 
nom  de  la  famille,  son  histoire?  Vous  n'avez  qu'à 
parler,  je  suis  prête  à  vous  satisfaire. 

—  Vous  me  faites  marcher  de  surpri  e  en  sur- 
prise. Figurez- vous  que  je  vous  croyais  incapable 
de  lier  deux  idées  !  Quelle  furieuse  injustice  je  vous 
faisais  là!...  Ah  çà  !  dites-moi,  la  botanique  était 
donc  l'un  de  ces  esprits  célestes  que  votre  grand  ami... 

—  C'est  le  premier  que  Gilbert  m'ait  présenté.  Je 
le  reçus  d'abord  assez  mal;  mais  peu  à  peu  je  dé- 
couvris qu'il  était  du  plus  charmant  comme  ce. 
L'idée  de  Gilbert  était  que,  pour  bien  se  porter, 
Stéphane  devait  s'occuper  d'autre  chose  que  de 
Stéphane,  et,  ce  qui  est  singulier,  Stéphane  s'est 
décidée  à  l'en  croire. 

—  Il  avait  mille  fois  raison.  C'est  jouer  dans  ce 
monde  un  sot  personnage  que  de  passer  son  temps  à 
se  pêchei  à  la  ligne,  et  je  vous  admire  infiniment  tous 


358  LE  COMTE  KOSTIA 

les  deux,  lui  pour  vous  avoir  prêché  une  si  sage 
morale,  vous  pour  avoir  souffert  qu'il  vous  la  prê- 
chât. Et  Dieu  sait  tous  les  livres  qu'il  vous  a  fait 
lire! 

—  Ah  !  s'écria-t-elle,  qu'il  me  demande  ma  vie, 
je  la  lui  donnerai;  mais  de  me  faire  lire  autre  chose 
que  ses  pattes  de  mouche,  je  l'en  défie. 

—  Comment  donc  !  dit  le  comte  étonné  ;  il  me 
semble  que  dans  votre  enfance  vous  étiez  une 
grande  liseuse? 

—  Apprenez  que  depuis  bientôt  trois  ans  j'ai  pris 
la  lettre  moulée  en  aversion. 

—  Et  pourquoi  cela? 

—  Je  vous  le  dirai  franchement  :  parce  que  vous 
l'aimez  trop. 

—  Ingrate!  dit-il.  Vous  n'y  pensez  pas.  Si  je 
n'adorais  les  in-folio,  votre  grand  ami  serait  resté 
dans  son  grand  Paris,  et  vous,  ma  chère... 

—  Et  moi,  je  ne  serais  plus  de  ce  monde  !  »  inter- 
rompit-elle avec  un  sourire  amer... 

Puis,  recouvrant  aussitôt  sa  gaieté  : 

«  Oui,  vous  dites  bien,  je  suis  fort  obligée  aux 
in-folio.  Aussi,  pour  leur  mieux  témoigner  ma  recon- 
naissance respectueuse,  je  me  garderai  d'y  toucher, 
de  peur  de  les  user,  et  j'étendrai  même  ma  tendre 
sollicitude  jusque  sur  les  in-douze  et  les  in- trente- 
deux. 

—  Moi,  je  sais  bien,  dit  le  comte,  qui  vous 
a  dégoûtée  de  la  lecture  :  c'est  le  père  Alexis.  Ce 
pauvre  sire...  » 

Mais  elle,  se  redressant  : 

«  Ne  dites  plus  de  mal  de  ce  bon  père.  Il  a  fait 
hier  soir  une  grande  chose...  Il  a  embrassé  sous  vos 


LE  COMTE  KOSTIA  359 

yeux  le  cadavre  de  votre  ennemi  que  vous  aviez  le 
tort  d'insulter  !  » 

Le  comte  se  mordit  le  bout  de  la  moustache  ;  mais 
de  Thumeur  dont  elle  l'avait  mis,  il  ne  s'offensa 
point  de  la  liberté  de  son  langage. 

«  Avec  tes  attitudes  de  reine,  lui  disait-il  à  part 
soi,  avec  tes  grands  airs,  tes  grandes  manières,  tes 
grands  gestes  et  tes  coups  de  griffe,  tu  es  bien  mon 
sang,  mes  entrailles  te  reconnaissent. 

—  Allons  dîner,  lui  dit-il  en  lui  offrant  le  bras. 

—  Voulez-vous  me  faire  un  plaisir?  répondit-elle 
d'un  ton  caressant.  Faites-moi  monter  ici  une  aile 
de  poulet.  Je  voudrais  ne  revoir  mon  grand  ami  que 
pour  lui  faire  mes  adieux.  Vous  lui  direz  que  j'ai  la 
migraine;  mais  ne  lui  parlez  pas,  je  vous  prie,  de 
mes  réflexions  ni  de  mes  projets.  Je  suis  curieuse 
de  le  voir  venir.  Et  d'ailleurs  si,  par  aventure,  il 
s'était  mis  subitement  à  m' aimer... 

—  Je  l'ai  vu  ce  matin,  dit  le  comte,  et  je  ne  dois 
pas  vous  dissimuler  qu'il  était  tranquille  comme  une 
image.  » 

Stéphane  poussa  un  soupir. 

«  O  ma  chère  raison,  dit- elle,  venez -moi  en  aide  I 

—  Adieu,  ma  chère  enfant,  lui  dit  son  père.  Sur 
mon  honneur,  il  y  a  une  petite  fille  russe  dont  je  suis 
depuis  un  quart  d'heure  l'admirateur  passionné. 

—  Un  peu  d'affection  ferait  mieux  mon  compte,  » 
lui  répondit-elle. 

Et  comme  il  s'incHnait  pour  lui  prendre  la  main 
et  la  baiser,  elle  le  prévint  et  se  jeta  dans  ses  bras. 
Par  bonheur,  elle  baissait  la  tête  et  elle  ne  vit  pas 
l'air  d'hésitation,  d'angoisse  et  de  répugnance 
farouche  qui  se  peignit  tout  à  coup  sur  le  visage  du 


36ô  LE  COMTE  KOSTIA 

comte.  Il  lui  couvrit  précipitamment  la  figure  de  ses 
deux  mains,  et  alors,  n'apercevant  plus  que  le  haut 
de  sa  tête  et  ses  cheveux  : 

«  Ils  sont  d'une  nuance  plus  foncée,  »  murmura- 
t-il,  et  à  deux  reprises  il  les  effleura  de  ses  lèvres. 

En  redescendant  Tescalier,  il  se  disait  : 

«  Elle  est  très  remarquable,  ma  fille.  Hier  elle  a 
fait  rentrer  d'un  regard  dans  la  poussière  l'infâme 
qui  menaçait  son  honneur;  aujourd'hui  elle  est 
calme,  sensée,  elle  ne  pleurniche  point,  ne  fait  point 
de  scènes;  elle  plaisante,  elle  s'entretient  avec  sa 
raison,  elle  peint.  Et  quel  facile  et  délicat  pinceau  ! 
Elle  a  de  l'esprit,  du  courage,  de  la  flamme  dans  le 
regard.  Comme  il  faut  se  défier  des  ressemblances  ! 
Cette  pauvre  Olga  n'avait  ni  talent,  ni  bon  sens,  ni 
caractère.  C'était  une  jolie  perruche  qui  passait  ses 
journées  à  lustrer  son  plumage...  Et  puis  décidé- 
ment les  cheveux  de  l'autre  sont  plus  foncés.  » 

Le  joiu:  suivant,  sur  la  fin  de  la  matinée,  on 
enterra  Vladimir  Paulitch.  Le  comte  et  Gilbert 
accompagnèrent  son  corps  jusqu'à  sa  dernière 
demeure.  Quand  la  première  pelletée  de  terre  tomba 
sur  le  cercueil  avec  ce  retentissement  creux  et  rau- 
que  qui  est  comme  le  cri  de  l'éternité  engloutissant 
sa  proie, -l'œil  du  comte  Kostia  s'alluma  et  il  en 
jaillit  un  éclair;  mais  il  se  hâta  d'abaisser  ses  pau- 
pières sur  ses  ardentes  prunelles,  et  il  dissimula 
sous  un  air  de  gravité  et  de  recueillement  l'émotion 
délicieuse  qui  faisait  palpiter  sa  poitrine.  La  céré- 
monie achevée,  comme  il  avait  atteint  déjà  les 
dernières  maisons  du  village,  il  pria  Gilbert  de 
l'attendre,  retourna  sur  ses  pas,  rentra  dans  le  cime- 
tière, que  les  fossoyeurs  vena  ent  de  quitter,  et,  se 


LE  COMTE  KOSTIA  361 

tenant  immobile  au  milieu  du  tertre  sous  lequel  dor- 
mait Vladimir,  il  demeura  quelques  instants  en  con- 
templation les  bras  croisés,  le  sour  re  aux  lèvres, 
jusqu'à  ce  qu'ayant  craché  sur  la  tene,  il  s'écria 
dans  le  terrible  langage  de  Job  : 

«  Le  sépulcre  est  ta  maison.  Dresse  ton  lit  dans 
les  ténèbres.  Meurtrier  de  Morlof,  crie  à  la  fosse  : 
Tu  es  mon  père  !  crie  aux  vers  :  Vous  êtes  ma  mère 
et  mes  soeurs  !  Tes  espérances  sont  descendues  avec 
toi  dans  les  profondeurs  du  tombeau,  et  ensemble 
vous  vous  reposerez  dans  la  poussière  !  » 

S'éloignant  ensuite  du  cimetière  à  pas  lents,  il 
rejoignit  Gilbert,  et  comme  il  gravissait  avec  lui  le 
chemin  pavé  qui  montait  au  château  : 

«  Mon  cher  Gilbert,  lui  dit-il  avec  une  brusquerie 
amicale,  j'espère  que  vous  n'avez  pas  de  préjugés  et 
que  vous  ne  voyez  aucun  inconvénient  à  posséder 
un  jour  quelque  cent  mille  écus  de  rente.  Notez 
bien  qu'en  vous  donnant  ma  fille,  c'est  moi  qui  suis 
l'obligé;  j'ai  une  dette  considérable  à  lui  payer; 
vous  seul  pouvez  l'acquitter  pour  moi.  D'ailleurs  je 
m'assure  ainsi  de  votre  personne.  Vous  ne  me  quit- 
terez plus.  Nous  passerons  nos  jours  à  lire  du  grec 
ensemble.  Il  n'y  a  que  cela  de  sérieux  dans  la  vie. 

—  Veuillez,  monsieur,  repartit  Gilbert,  mander 
votre  fille  auprès  de  vous;  c'est  en  sa  présence  que 
je  vous  répondrai.  » 

Sitôt  qu'ils  furent  entrés  dans  le  cabinet  du  comte 
et  que  Stéphane  les  eut  rejoints  : 

((  Comte  Kostia,  reprit  Gilbert,  c'est  une  vérité  de 
bon  sens  qu'un  amour  réciproque  est  la  seule  excuse 
valable  d'une  union  disproportionnée.  Or,  si  je  suis 
assuré  d'aimer  passionnément  votre  fille,  oserai- je 


362  LE  COMTE  KOSTIA 

dire  en  sa  présence  que  je  ne  suis  pas  également  cer- 
tain de  ses  sentiments  pour  moi?  L'amour  est  un 
choix  et  une  préférence.  Vivant  dans  la  solitude  et 
dans  une  étroite  réclusion,  elle  ne  m'a  point  choisi, 
elle  ne  m'a  pu  préférer  à  personne.  Une  bienheu- 
reuse fatalité  que  je  bénirai  toujours,  quel  qu'en 
puisse  être  le  dénoûment,  a  voulu  que  je  fusse  son 
consolateur  et,  s'il  m'est  permis  de  le  dire,  l'instru- 
ment de  son  salut.  Ne  prend-elle  point  pour  de 
l'amour  la  reconnaissance  que  mon  dévouement  a 
inspirée  à  son  noble  cœur  ?  Est-il  sûr  que,  rendue  à 
la  liberté,  le  hasard  ne  lui  fera  pas  rencontrer  dès  ses 
premiers  pas  dans  le  monde  quelque  objet  plus 
digne  de  son  affection?  Et  ne  dois- je  pas  craindre 
que,  faisant  quelque  jour  des  comparaisons  ter- 
ribles pour  moi?...  Ah  !  monsieur,  cette  épreuve  que 
je  redoute,  qu'elle  consente  à  la  faire  avant  de 
m'engager  sa  foi  !  Fournissez-lui  des  occasions  de 
fréquenter  et  d'observer  le  monde,  et  qu'elle  décide 
si,  parmi  les  empressements  que  lui  attirera  sa 
beauté,  il  n'en  est  point  qu'elle  préfère  aux  hom- 
mages de  son  Gilbert  !  Si,  dans  un  an,  j'ai  gagné  mon 
procès  et  que  son  cœur  m'appartienne  encore,  je 
m'abandonnerai  sans  scrupule  à  la  tendresse  que  je 
lui  ai  vouée,  et  mon  orgueilleuse  félicité  ne  sera 
égalée  que  par  ma  gratitude  !  » 

Pendant  ce  discours,  Stéphane  avait  échangé  plus 
d'un  regard  avec  son  père. 

«  Ne  l'avais- je  pas  deviné?  lui  dit-elle  en  se  levant. 
Il  ne  m'aime  pa  encore.  Je  suis  toujours  pour  lui  le 
petit  homme  à  la  tunique  de  velours  noir...  » 

Et  comme  Gilbert    e  récriait  : 

a  Oh  !  ne  craignez  pas  que   e  me  tue  !  lui  dit- elle 


LE  COMTE  KOSTIA  363 

en  souriant;  le  temps  des  empoisonnements  et  des 
coups  de  poignard  est  passé.  Homme  de  peu  de  foi, 
qui  craignez  de  marcher  sur  les  eaux,  je  vous  gué- 
rirai de  votre  incrédulité;  mais  si  le  médecin  vous 
fait  souffrir,  ne  vous  en  prenez  qu'à  vous-même. 
Imprudent  !  vous  venez  de  me  faire  un  affront 
superflu.  Si,  comme  les  bienséances  l'exigeaient, 
vous  m'eussiez  laissée  à  parler  la  première,  vous 
m'auriez  entendue  demander  moi-même  à  mon 
père  l'ajournement  de  mon  bonheur.  J'ai  beaucoup 
réfléchi  depuis  vingt-quatre  heures,  et  j'ai  décidé 
qu'avant  de  se  marier  une  fille  qui  se  respecte  doit 
avoir  appris  à  danser  et  à  faire  la  révérence...  Gil- 
bert, Gilbert  !  votre  précipitation  pourrait  vous  être 
fatale.  Songez  que  vous  venez  de  m'offenser,  songez 
aussi  qu'un  jour  vous  m'aimerez.  Cela  est  écrit  là- 
haut.  Que  penseriez-vous  si  dans  ce  temps-là  je 
m'écriais  à  mon  tour  :  Je  ne  suis  pas  certaine  de  sa 
tendresse,  mettons-la  à  l'épreuve?...  Gilbert,  les 
femmes  sont  vindicatives,  et  vous  ne  doutez  pas,  je 
pense,  que  la  fille  de  mon  père  ne  se  connaisse  en 
vengeances...  Mais  rassure- toi,  je  suis  généreuse. 
Attends  sans  craintele  14  septembredel'an prochain; 
ce  jour-là,  je  te  le  jure,  il  se  célébrera  dans  deux 
cœurs  une  fête  dont  les  anges  mêmes  seront  jaloux  !  » 

A  ces  mots,  elle  lui  tendit  la  mam;  mais  comme 
il  la  voulait  porter  à  ses  lèvres,  elle  la  retira  vive- 
ment, et,  relevant  la  tête  avec  fierté  : 

«  Ne  te  presse  pas  tant  !  lui  dit-elle;  un  jour,  tu 
peux  m'en  croire,  tu  la  baiseras  en  pleurant  et  à 
genoux  !  » 

Et,  le  saluant  d'un  sourire,  elle  s'élança  hors  de 
la  chambre. 


364  LE  COMTE  KOSTîA 

Le  comte  serra  la  main  de  Gilbert. 

«  Vous  êtes,  lui  dit-il,  le  plus  galant  homme  du 
monde  ;  mais  les  femmes  sont  les  femmes  !  Vous 
jouez  gros  jeu,  je  vous  en  préviens.  A  vos  risques  et 
Dérils  !  » 


XXI 


FRAGMENTS   DU   JOURNAL   DE   GILBERT 

Paris,  20  septembre. 

Petite  fontaine,  petite  fontaine,  c'est  à  Tentrée  de 
votre  grotte  rustique,  c'est  au  bruit  de  votre  onde 
bouillonnante  que  le  destin  a  tracé  les  premières 
lignes  du  chapitre  le  plus  marquant  de  ma  vie.  Que 
dis- je?  un  chapitre  !  ne  s'agit-il  pas  d'une  vie  tout 
entière? 

27  septembre. 

En  arrivant  aux  enfers,  Ulysse  immola  des  brebis 
et  un  bélier  noir,  et,  ayant  creusé  une  fosse  avec 
son  épée,  il  la  remplit  du  sang  ruisselant  des  vic- 
times. Alors  accourut  des  profondeurs  de  l'Êrèbe  le 
pâle  essaim  des  ombres  vaines,  et  elles  vinrent 
tournoyer  autour  du  héros,  vagues  et  flottantes  à 
l'égal  des  songes,  sans  voix,  sans  couleur,  sans 
visage,  sans  mémoire,  et  comme  dépossédées 
d'elles-mêmes  et  délaissées  de  leur  âme;  mais, 
quand  Ulysse  leur  eut  permis  de  se  pencher  sur  la 
iosse  pour  y  boire,  la  vie  rentra  en  elles,  et  des 
paroles   de   vérité   descendirent   de  leurs  lèvres... 


LE  COMTE  KOSTIA  365 

Dieu  a  placé  de  ses  mains  dans  la  poitrine  des 
grands  hommes  un  calice  sanglant,  et,  comme  un 
bon  berger  menant  ses  ouailles,  il  conduit  à  ce  divin 
abreuvoir  le  long  troupeau  des  filles  du  ciel,  des 
dées  invisibles,  impalpables  et  immortelles.  Aus- 
sitôt que  ces  fantômes  ont  bu  quelques  gouttes  de  ce 
sang  miraculeux,  ils  prennent  un  corps,  un  visage,  et 
les  hommes  voient  avec  étonnement  passer  au  milieu 
d'eux  de  rayonnantes  figures,  qui,  le  doigt  levé  vers 
le  ciel,  leur  racontent  les  secrets  de  Tavenir. 

Mais  si,  pour  accomplir  de  tels  prodiges,  il  est 
besoin  du  cœur  d'un  grand  homme,  une  vertu 
moins  puissante,  mais  semblable,  est  attachée  à 
tous  les  cœurs  nobles  et  sincères.  Ne  sentons- nous 
pas,  nous  les  petit  •■>  de  ce  monde,  ne  sentons-nous  pas 
à  de  certaines  heures  rôder  mystérieusement  autour 
de  nou .  des  ombres  gémissantes  qui  nous  demandent 
à  vivre?  Approchons  de  leurs  lèvres  cette  coupe 
enchantée  que  nous  portons  dans  noti  e  sein  ;  pour 
n'être  qu'un  vase  d'argile,  elle  n'en  est  pas  moins 
l'ouvrage  de  l'artiste  suprême.  Après  s'y  être  désal- 
térées, les  augustes  mendiantes  que  le  ciel  nous 
envoie  n'éblouiront  pas  le  monde  de  leur  gloire,  mais 
elles  la  révéleront  à  celui-là  même  qui  aura  étanché 
leur  soif. 

Filles  du  ciel,  ô  mes  fantômes  adorés,  vous  que 
j'appelais  autrefois  d'un  nom  familier  que  désor- 
mais je  ne  vous  redonnerai  plus,  un  jour,  chastes 
colombes,  un  jour,  vous  êtes  venues  vous  presser 
autour  de  la  coupe  encore  pleine  de  mon  cœur,  et 
vous  y  avez  bu  la  vie  à  longs  traits.  Et  maintenant, 
quand  je  suis  seul  et  que  je  me  parle  à  moi-même, 
il  est  des  voix  qui  me  répondent... 


366  LE  COMTE  KOSTIA 

I"  octobre. 

En  quittant  le  père  Alexis,  je  lui  dis  : 
«  Mon  père,  à  ma  connaissance,  vou  avez  fait 
deux  miracles  que  j'admire  infiniment.  Un  jour,  on 
vous  a  mis  à  la  torture  pour  vous  faire  parler,  et 
vous  n'avez  pas  parlé.  Un  autre  jour,  sous  les  yeux 
d'un  homme  dont  vous  avez  sujet  de  redouter  la 
colère,  vous  avez  embrassé  son  plus  cruel  ennemi, 
qui  expirait  dans  les  convulsions.  En  cet  instant, 
l'infortuné  avait  encore  un  souffle  de  vie;  il  a  senti 
vos  lèvres  se  presser  sur  sa  bouche,  et  une  sérénité 
mystérieuse  s'est  répandue  soudain  sur  son  visage. 
Mon  père,  voilà  deux  miracles  bien  authentiques. 
Quant  aux  autres...  » 

30  octobre. 

Elle  est  à  Munich,  non  dans  un  pensionnat,  mais 
chez  une  amie  de  son  père,  la  baronne  de  N...  Elle 
vit,  dit-elle,  dans  un  tourbillon  auquel  elle  a  peine 
à  s'accoutumer. 

3  novembre. 

Je  travaille  beaucoup,  mais  non  sans  distraction. 
Ah  !  qu'il  m'arrive  souvent  d'oublier  Byzance,  mes 
paperasses  et  mon  encrier  !...  Ce  que  je  vois  sans 
cesse,  c'est  un  vieux  château  bâti  sur  le  roc,  de 
grands  bois  sombres,  un  précipice,  une  petite  fon- 
taine, des  toits  escarpés,  des  pignons,  des  chemi- 
nées, des  girouettes,  et  un  fleuve  aux  ondes  argen- 
tées scintillant  à  la  lumière  des  étoiles.  Et  au  milieu 
de  tout  cela  passe  et  repasse  devant  moi  une  petite 
tunique  de  velours  noir  qui  joue  dans  mes  rêves  les 
personnages  les  plus  divers.  Tantôt  c'est  un  garçon- 
net à  l'humeur  sauvage,  à  l'œil  dur  et  hautain,  qui 


LE  COMTE  KOSTIA  367 

galope  sur  un  cheval  alezan  en  coupant  l'air  de  sa 
cravache;  puis  tout  à  coup,  je  vois  venir  à  moi  un 
pauvre  enfant,  pâli  par  la  douleur,  qui  s'assied  à 
mes  pieds  et  laisse  reposer  sa  tête  sur  mes  genoux. 
Bientôt,  se  redressant,  Tenfant  se  transforme  en 
une  jeune  fille  impétueuse,  à  l'œil  enflammé,  agitant 
dans  l'air  un  couteau.  Et  enfin  je  la  revois  telle 
qu'elle  m'est  apparue  peu  d'instants  avant  mon 
départ.  «  Ah  !  vous  le  voyez  bien,  disait- elle  à  son 
père,  il  ne  m'aime  pas  encore  !...  »  Non,  ce  n'était 
plus  lui,  c'était  bien  une  femme  qui  parlait. 

3  janvier. 

Dans  sa  dernière  lettre,  elle  m'apprend  qu'elle  a 
déjà  cassé  trois  éventails.  L'autre  jour,  elle  a  eu  un 
accès  d'humeur...  «  Ah  !  si  j'avais  eu  sous  la  main 
la  houssine  que  vous  savez  !  » 

15  janvier. 

Elle  a  assisté  à  un  bal  de  la  cour;  elle  s'y  est 
amusée.  «  Je  me  sentais  jolie,  et  les  compliments  ne 
m'ont  pas  manqué.  »  Gilbert,  vous  savez  aujour- 
d'hui ce  que  c'est  que  la  jalousie. 

16  avril. 

L'amour  !  l'amour  !...  Ah  !  c'est  de  ce  matin  seu- 
lement que  je  le  connais  !  A  onze  heures,  on  m'a 
remis  une  boîte.  Mes  mains  tremblaient  en  l'ouvrant. 
La  boîte  renfermait  un  médaillon,  le  médaillon  ren- 
fermait un  portrait.  Au  bas  du  portrait  étaient  ins- 
crits ces  mots  :  Nouvel  épisode  des  métamorphoses 
d'un  lis.  Quelle  explosion  subite  s'est  faite  dans 
mon  cœur!...  Oui,  c'est  elle,  c'est  bien  elle!...  Ses 
cheveux,  ses  yeux,  sa  bouche,  je  reconnais  tout, 


368  LE  COMTE  KOSTIA 

hors  la  robe  de  satin  blanc...  Et  cependant  je 
n'aurais  jamais  imaginé  qu'elle  fût  si  belle  !  Le  bon- 
heur a  mis  la  dernière  main  à  ses  grâces,  et  le  voile 
qui  assombrissait  son  visage  s'en  est  détaché  pour 
toujours...  Tu  es  donc  à  moi  !  Tu  m'appartiens,  tu  es 
mon  bien,  tu  es  mon  joyau,  tu  es  ma  couronne  !  Et 
cela  est  juste,  car  tu  es  mon  œuvre,  ma  création. 
C'est  moi  qui  ai  soufflé  dans  ta  poitrine  le  feu  de  la 
vie,  c'est  moi  qui  ai  ressuscité  ton  sourire,  c'est  moi 
qui  ai  découvert  le  ciel  à  tes  regards  ;  mais,  malgré 
mes  titres,  suis- je  digne  de  te  posséder?... 

J'ai  passé  trois  heures  à  errer  dans  les  allées  les 
moins  fréquentées  du  bois.  Près  de  succomber  sous 
mon  bonheur,  je  me  traînais  d'un  pas  chancelant, 
comme  un  invalide  de  la  joie;  une  vapeur  dorée 
flottait  devant  mes  yeux,  et  mes  pensées  s'égaraient 
dans  les  vagues  royaumes  de  la  folie. 

30  juillet. 

Depuis  près  d'un  mois,  elle  ne  m'a  pas  écrit  !  Mon 
Dieu  !  qu*est-il  arrivé?  Que  se  passe- t-il? 

9  août. 

Je  viens  de  recevoir  ce  billet  :  «Gilbert,  jurez-moi 
que,  quoi  qu'il  arrive,  je  puis  compter  sur  votre 
amitié.  Si  vous  ne  m'en  donniez  l'assurance,  je 
serais  la  plus  malheureuse  des  femmes.  »  J'ai 
répondu  :  «  Oui,  je  vous  le  jure  en  pleurant.  » 

17  août. 

Voici  sa  réponse  :  «  Je  vous  remercie  de  votre 
promesse;  je   vous  remercie  aussi  de  vos  larmes 


LE  COMTE  KOSTIA  369 

que  le  temps  séchera.   Attendez   quelques  jours 
encore,  et  vous  saurez  tout.  » 

18  août. 

Quel  terrible  pouvoir  possède  la  passion,  de  nous 
glacer  subitement  d'indifférence  pour  tout  ce  qui 
occupait  et  charmait  notre  esprit,  d'anéantir  en 
nous  et  hors  de  nous  tout  ce  qui  n*est  pas  elle, 
d'offusquer  à  nos  yeux  le  monde  des  vivants  et  de 
nous  plonger  dans  des  espaces  imaginaires  peuplés 
de  larmes  et  de  spectres  !...  O  vous,  les  filles  démon 
esprit,  je  n'ai  plus  d'yeux  pour  vous  voir,  je  n'ai 
plus  d'oreilles  pour  vous  entendre  !  Je  n'entends,  je 
ne  vois  que  l'idole  de  mon  âme.  Elle  passe  et 
repasse  devant  moi,  appuyée  au  bras  d'un  autre, 
et  elle  lui  offre  son  cœur  dans  un  sourire. 

21  août. 

De  quoi  puis- je  donc  l'accuser?  N'est-ce  pas  moi- 
même  qui  l'ai  dégagée  de  la  foi  qu'elle  m'avait  jurée? 
Etait-ce  une  comédie  que  je  jouais?  Hélas  !  je  pré- 
voyais ce  qui  arrive,  et  c'est  pour  cela  que  j'ai  tenu 
à  éprouver  son  cœur.  L'événement  condamne  notre 
amour;  mcds  où  est  son  crime?  où  est  sa  perfidie? 

10  septembre. 

Je  suis  en  proie  à  des  défaillances,  à  des  accable- 
ments si  profonds,  qu'il  me  semble  que  le  souffle  va 
me  manquer. 

.13  septembre. 

Hier  j'ai  trouvé  parmi  des  décombres  une  plante 
de  jusquiame.   C'est  à  mon  tour,  pensais- je,   de 


370  LE  COMTE  KOSTIA 

regarder  cette  triste  fleur  d'un  œil  de  complaisance 
et  de  souhaiter  qu'elle  pût  verser  la  mort  dans  mon 
sein...  Mais  non,  je  vivrai,  je  supporterai  vaillam- 
ment ma  peine,  je  sauverai  ma  dignité,  je  consom- 
merai Toeuvre  de  mon  dévouement.  Quand  je  la 
reverrai,  je  collerai  si  bien  à  mon  visage  le  masque 
de  Tamitié  qu'il  lui  sera  impossible  de  ne  s'y  pas 
tromper.  Je  veux  qu'elle  soit  heureuse.  Je  lui  cache- 
rai mes  larmes,  je  contemplerai  sa  joie  le  sourire 
aux  lèvres,  et  pas  une  plainte,  pas  un  murmure,  pas 
un  soupir  échappé  de  ma  poitrine  ne  troublera  la 
sérénité  de  sa  conscience... 

14  septembre,  au  matin. 

Je  crains  de  n'avoir  pas  la  force  de  vivre.  Gilbert, 
rappelle  à  toi  la  raison  qui  t'abandonne  ! 

Même  jour,  à  minuit. 

...  O  cruelle  !  c'était  donc  une  épreuve,  une  ven- 
geance !...  Quand  la  porte  s'est  ouverte  et  que  je  l'ai 
vue  paraître,  je  suis  tombé  à  genoux.  Et  elle  de  s'ap- 
procher lentement.  «J'avais  juré  de  vous  rendre  un 
peu  fou  !  »  Et,  avançant  toujours,  elle  m'a  tendu  une 
petite  main  blanche  que  j'ai  arrosée  de  mes  larmes. 
«  A  genoux  et  en  pleurant,  »  me  disait-elle  à  voix 
basse.  Et  elle  ajouta  plus  bas  encore  :  «  Moi  à  ge- 
noux, toi  debout,  c'était  le  monde  renversé;  il  fallait 
bien  que  cela  changeât...  »  Et  j'ai  senti  ses  lèvres 
se  coller  sur  mon  front...  En  ce  moment  le  comte 
est  entré  :  «  Mon  cher  Gilbert,  m'a-t-il  dit,  je  vous 
félicite.  Sur  ma  foi  !  vous  avez  de  la  chance  !  » 


LE  COMTE  KOSTIA  371 


XXII 


Après  avoir  demeuré  un  hiver  au  Geierfels,  ils 
sont  tous  par  is  pour  Constantinople.  C'est  sur  les 
lieux  qu*il  faut  écrire  Thistoire  de  Byzance.  Cette 
année,  ils  ont  passé  la  belle  saison  à  Ménémen,  sur 
les  bords  de  THermus,  à  quelques  lieues  de  Smyrne, 
dans  une  charmante  maison  qu'un  banquier  grec  de 
leur  connaissance  avait  mise  à  leur  disposition.  Au 
moment  où  j'écris,  ils  sont  de  retour  à  Péra.  L'an 
prochain,  ils  visiteront  la  Perse.  Stéphane  était 
d'avis  qu'on  poussât  jusqu'au  Caboul.  Pourquoi  pas 
jusqu'au  Thibet?  Qui  vivra  verra  ! 

Ivan  a  été  affranchi,  et  il  a  fris  ce  que  Dieu  lui 
envoyait;  mais  il  est  fermement  décidé  à  finir  ses 
jours  auprès  de  son  ancien  bârine.  Le  père  Alexis 
a  encore  toutes  ses  dents  et  il  en  fait  bon  usage. 
Est-il  besoin  d'ajouter  qu'il  peint  toujours  à  tour  de 
bras?  Dernièrement  il  a  décoré  de  figures  apoca- 
lyptiques la  modeste  église  grecque  de  Ménémen.  Son 
bonheur  n'est  cependant  pas  sans  nuages  :  il  craint 
que  les  fresques  immortelles  du  Geierfels  ne  se 
détériorent  par  l'humidité  et  les  gelées;  aussi  se 
promet-il  de  les  aller  restaurer  avant  qu'il  soit  peu. 
Le  comte  Kostia  se  porte  bien,  mais  c'est  à  la  condi- 
tion d'être  sans  cesse  occupé.  Dans  ses  furies  de 
travail,  il  met  parfois  son  gendre  sur  les  dents. 
L'histoire  de  Byzance  est  en  train;  le  premier  vo- 
lume est  sous  presse  :  avis  aux  amateurs  !  Kostia 
Petrovitch  donne  d'ailleurs  beaucoup  d'exercice  à 


372  LE  COMTE  KOSTIA 

son  corps.  Sitôt  qu'il  sent  que  son  humeur  se 
brouille,  c'est  par  un  excès  de  fatigues  qu'il  se  guérit. 
Du  reste  il  traite  sa  fille  avec  une  irréprochable  cour- 
toisie qui  jamais  ne  se  dément;  mais  toute  sa  ten- 
dresse est  pour  le  petit  Kostia  qu'elle  a  mis  au 
monde  il  y  a  dix  mois  et  dont  il  se  flatte  d'être  un 
jour  le  mentor.  En  attendant,  il  le  dorlote,  il  le 
choie,  il  le  gâte  à  plaisir.  Il  faut  savoir  que  par  une 
bizarrerie  très  fréquente  de  la  nature,  cet  enfant  est 
tout  le  portrait  de  son  grand-père.  Il  est  né  avec  des 
pommettes  assez  saillantes  et  une  paire  de  gros 
sourcils  qui  vont  s' épaississant  de  jour  en  jour.  C'est 
un  certificat  qui  en  vaut  un  autre. 

Stéphane  a  toujours  une  sainte  horreur  pour  la 
lettre  moulée  ;  c'est  une  maladie  dont  elle  ne  gué- 
rira pas.  En  revanche,  elle  aime  d'amour  tendre  son 
bel  herbier,  qui  fait  l'admiration  des  connaisseurs  et 
qu'elle  se  promet  d'enrichir  de  toutes  les  plantes  du 
Caboul.  Gilbert  fait  souvent  jouer  ses  marionnetttes 
devant  sa  femme.  Un  soir  que  ce  spectacle  l'avait 
ravie  d'admiration,  elle  lui  récita  avec  feu  les  der- 
niers vers  du  poème  des  Métamorphoses  : 

«  Que  ce  jour  nous  soit  cher  !  A  la  fleur  succè- 
dent les  fruits.  L'amour  sacré  enfante  en  nous 
l'unité  des  sentiments  et  des  pensées,  de  telle  sorte 
que,  confondues  dans  une  harmonieuse  contempla- 
tion, nos  deux  âmes  découvrent  ensemble  les 
demeures  éthérées  !  » 

Cependant  les  plantes  ont  beau  fleurir  et  fructi- 
fier, elles  ne  renoncent  pas  à  leurs  feuilles  et  à  leurs 
racines.  Le  printemps  dernier,  le  comte  Kostia  et 
son  gendre  firent  une  excursion  à  Pergame,  et  en 
partant  ils  s'engagèrent  à  être  de  retour  à  Ménémen 


LE  COMTE  KOSTIA  373 

le  quatrième  jour,  vers  le  milieu  de  la  matinée; 
mais,  dans  des  pays  où  il  n'y  a  pas  de  chemins,  on 
n'arrive  pas  à  point  nommé,  et  les  voyageurs  se 
firent  attendre.  Stéphane  s'inquiète,  se  tourmente, 
rêve  brigands  et  précipices  :  elle  rudoie  le  père 
Alexis,  qui  cherchait  à  la  rassurer  ;  elle  menace  d'un 
soufflet  le  pauvre  Ivan,  qui  lui  récitait  un  prove  be 
russe  sur  la  patience.  Enfin  perdant  le  sens,  elle 
ordonne  qu'on  lui  amène  un  cheval,  et  quand  Gilbert 
arriva  vers  midi,  il  la  trouva  qui  partait  à  bride 
abattue  pour  se  mettre  à  sa  recherche,  et  qui  s'en 
allait  courir  des  solitudes  suspectes  sans  autre  pro- 
tecteur qu'un  méchant  pistolet  de  poche.  Il  la 
gronda  sur  sa  déraison,  comme  on  peut  croire.  Elle 
se  fâcha,  s'emporta,  frappa  du  pied,  courut  s'enfer- 
mer à  double  tour  dans  sa  chambre;  mais  après 
vingt  minutes  elle  en  ressortit  le  front  serein,  et 

R  tout  fut  dit  . 

m  Quelques  heures  plus  tard,  peu  avant  le  coucher 
du  soleil,  vous  la  pouvez  voir  assise  au  milieu  de  la 
véranda  qui  règne  sur  le  devant  de  la  maison.  Elle 
est  vêtue  d'un  peignoir  oriental  couleur  vert  pis 
tache,  orné  de  broderies  d'or  et  de  dentelles.  Sa 
taille,  mince  et  souple  comme  un  jonc,  est  serrée 
par  une  écharpe  de  crêpe  amarante,  aux  bouts  flot- 
tants et  aux  longues  franges.  Ses  pieds  mignons 
sont  chaussés  de  babouches  à  bouffettes.  Un  collier 
de  perles  enlace  son  cou  blanc  comme  la  neige  et 
fait  au  tour.  Chaque  jour  elle  change  de  coiffure. 
Aujourd'hui  elle  a  relevé  ses  cheveux  en  couronne 
au-dessus  de  son  front.  D'une  main  elle  tient  un 
éventail,  de  l'autre  une  houssine.  Dans  ce  monde,  on 
ne  saurait  prendre  trop  de  précautions.  La  voilà  qui 


374  LE  COMTE  KOSTIA 

se  blottit  et  se  pelotonne  dans  le  coin  d'une  causeuse 
avec  la  grâce  fantasque  d'une  jolie  chatte  angora.  A 
ses  pieds  sont  couchés  deux  chevreaux, l'un  de  cou- 
leur mordorée,  l'autre  d'un  gris  argenté,  chevreaux 
tels  qu'il  ne  s'en  voit  que  dans  les  pays  du  soleil. 
Devant  ses  yeux,  un  beau  jardin  fleuri.  Par-delà  le 
jardin,  un  cimetière  turc  planté  de  cyprès  et  de 
térébinthes  d'où  sortent  des  roucoulements  de  tour- 
terelles. Le  ciel  est  d'un  bleu  ardent  au  zénith  ;  il  est 
presque  vert  à  l'horizon. 
Stéphane  appelle  Ivan,  qui  ratissait  une  allée. 
«  Pour  le  consoler,  offrez-lui  un  verre  de  raki  ! 
Versez  jusqu'au  bord  !  dit-elle  au  père  Alexis.  J'ai 
été  un  peu  vive,  ce  matin.  Hélas  !  mon  pauvre  Ivan, 
ce  n'est  peut-être  pas  la  dernière  fois.  » 
Dans  ce  moment,  apercevant  Gilbert  : 
«  Venez  vite  ici  !  lui  cria-t-elle.  Asseyez-vous  près 
de  moi;  j'ai  une  histoire  à  vous  conter.  Elle  vous 
paraîtra  aussi  neuve  qu'intéressante.  » 

Et  quand  il  se  fut  assis,  agitant  son  éventail  : 
a  Figurez-vous  qu'il  y  avait  une  fois,  dans  l'une 
des  tours  d'un  vieux  château,  un  pauvre  enfant 
qu'un  tyran  farouche  se  plaisait  à  persécuter.  Il 
était  si  triste,  si  triste,  qu'il  était  en  danger  de  mou- 
rir ou  de  devenir  fou.  Heureusement,  arriva  dans  le 
château  un  aimable  et  vaillant  chevalier,  l'un  de  ces 
chevaliers  policés  qui  savent  la  botanique,  le  grec  et 
la  langue  des  marionnettes.  Ce  chevalier  était  com- 
patissant, et  il  eut  pitié  de  l'enfant.  Il  était  brave,  et 
il  risqua  ses  jours  pour  pénétrer  dans  le  donjon  où 
languissait  le  petit  captif.  Il  était  sage,  et  il  lui  fit 
part  d'un  peu  de  sagesse.  Il  avait  de  l'adresse, 
du  sang-froid,  et  il  lui  sauva  jusqu'à  deux  fois  la  vie. 


LE  COMTE  KOSTIA  375 

Et  voilà  comment  il  se  fit  que  le  pauvre  enfant  ne 
mourut  pas,  et  que  je  suis  aujourd'hui  la  plus  heu- 
reuse femme  de  Tunivers...  Qu'en  dites- vous?  N'est- 
ce  pas  que  mon  conte  est  joli? 

—  Oh  !  que  voilà  mal  raisonner  !  s'écria  le  père 
Alexis,  qui,  à  trois  pas  de  là,  fumait  paisiblement  un 
narghilé  en  sablant  à  petits  coups  un  excellent  vin 
de  la  Commanderie.  Vous  êtes  un  esprit  superficiel, 
ma  chère  fille,  et  vous  ne  discernez  que  les  causes 
secondes.  Il  fallait  dire  que,  dans  ce  château  où 
végétait  le  pauvre  enfant,  il  y  avait  un  brave  homme 
de  prêtre  qui  savait  peindre  ;  et  qui,  au  milieu  de  ce 
siècle  de  barbarie,  était  seul  à  représenter  les  saines 
traditions  du  grand  art.  Et  ce  brave  prêtre  passa  un 
contrat  avec  la  sainte  Mère  de  Dieu,  et  quand  il  eut 
peint  à  fresque  les  grandes  murailles  blanches  d'une 
chapelle,  il  prit  la  liberté  de  lui  dire  : 

«J'ai  tenu  ma  parole;  ne  tiendrez- vous  pas  la  vôtre? 

«  Et  aussitôt  il  s'opéra  un  miracle,  et  les  fers  du 
pauvre  enfant  furent  brisés.  Ce  n'est  pas  tout  en- 
core :  il  se  trouva  que  cet  enfant  était  une  jeune 
fille,  et  qu'elle  était  aimée  d'un  jeune  homme  qu'elle 
devait  épouser  après  un  an  d'absence.  Le  vieux 
prêtre,  qui  avait  assez  vécu  pour  se  défier  beaucoup 
des  femmes,  s'avisa  de  mettre  à  notre  fillette  une 
image  en  miniature  où  il  avait  peint  de  sa  main  deux 
cœurs  traversés  d'une  flèche,  et  il  lui  dit  : 

«  Ma  fille,  porte  sur  toi  ce  médaillon,  regarde-le 
chaque  soir  et  chaque  matin.  C'est  une  amulette  qui 
te  rendra  fidèle  à  tes  premières  amours  ! 

«  Elle  prit  l'image,  et  voilà  comment  il  se  fait  que 
nous  sommes  aujourd'hui  les  plus  fortunés  mortels 
de  la  terre,  fumant  d'excellent  tabac,  -buvant  du  vin 


376  LE    COMTE  KOSTIA 

de  Chypre,  sans  soucis,  sans  chagrins,  et  devisant 
agréablement  en  face  d'un  joli  jardin  et  sous  un  beau 
ciel,  qui  est  bleu  là-ha4it  et  vert  là-bas. 

Sur  ces  entrefaites,  le  comte  Kostia  parut  uii  sar- 
cloir à  la  main,  et,  comme  il  avait  entendu  la  péro- 
raison du  père  Alexis  : 

«  Cela  est  fort  bien  dit,  seigneur  Pangloss  !  s'écria- 
t-il  en  le  secouant  par  la  barbe  ;  mais  il  faut  cultiver 
son  jardin. 

—  Et  la  peinture  !  répliqua  le  bon  père  sans 
s'émouvoir. 

—  Et  notre  raison  !  murmura  Gilbert  en  regar- 
dant sa  femme  entre  deux  yeux. 

—  J'y  consens,  repartit-elle,  à  une  condition, 
c'est  que  nous  croirons  toujours  à  la  folie  de  l'ami- 
tié !  » 

Et,  s'élançant  d'un  bond  loin  de  la  causeuse,  elle 
s'écria  de  son  air  tragique  d'autrefois  : 

«  O  ma  chère  folie,  je  me  tuerai  le  jour  où  je 
n'entendrai  plus  tinter  vos  charmants  grelots  !...  » 

Et,  cela  dit,  elle  fît  une  triple  pirouette  sur  la 
pointe  de  son  pied  droit.  Les  chevreaux  épouvantés 
lui  répondirent  en  agitant  leurs  sonnettes... 

Ami  lecteur,  j'ai  sujet  de  croire  qu'elle  ne  se 
tuera  pas,  et  j'en  suis  ravi.  Je  n'ai  jamais  goûté  le 
proverbe  qui  dit  que  «  les  plus  courtes  folies  sont  les 
meilleures.  »  Il  en  est  de  divines  :  le  point  est  de 
choisir. 


FIN 


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P'^  Cherbuliez,  Victor 
2207  Le  comte  Kosita 
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